Nous commençasmes cy devant a dire le maniere comment la sage princesse

veult & ordonne que ses filles soyent nourries & introduyctes en enfance

& jeunesse. Si nous convient en continuant ceste matiere parler et

deviser de l'ordonnance qui a la fille appartient a tenir c'est assavoir

a la jeune princesse qui veult vivre si qu'il appartient depuis le temps

qu'elle est mariee & hors le bail de ses parens si dirons ainsi il

appartient a la jeune princesse qui de nouvel est mariee luy soit baillé

estat d'hommes & de femmes tel & si grant comme a la haultesse du prince

et seigneur a qui elle est donnee appartient. Si seront esleuz pour

estre ses serviteurs gentilz hommes non mye trop jeunes ne trop emperlez

ne mygnons mais sages & attrempés & preudhommes & s'ilz sont mariés tant

mieulx vault & par especial ceulx qui la serviront a table & qui plus

frequenteront environ elle & de ses femmes & se il eschiet est bien

seant que leurs femmes demeurent semblablement a court les maistres

d'hostel gens meurs & de bon sçavoir & pour la jeune princesse mieulx

aprendre & endoctriner de ce qui apartient au sauvement de l'ame & de sa

conscience luy doit on eslire confesseur religieux sage clerc en

divinité prudent en meurs & de sens naturel preudhomme d'onneste & de

bonne vie. Et au fait de ses femmes pource que c'est droit que des

anciennes dames & damoyselles & aussi des jeunes y soyent mises doibt

bien estre advisee quelles de quel sens et estat et vie sont & ont esté

celles ains que mises y soyent trop plus y doit estre visité que a

celles que on prent a court de plus ancienne princesse. Car nonobstant

que en toutes cours soit bien seant que les femmes y soyent de honnestes

meurs. Toutes voyes pourroit cheoir plus grant peril en compaignie de

jeune princesse que en aultre pour deux especiaulx raisons. L'une que on

juge communement a l'estat & maintien que on voit a la maisgnie de

l'estre & condicion du seigneur ou de la dame pourquoy se les femmes

n'estoyent de belle ordonnance aucuns pourroyent supposer que non feust

la maistresse laquelle chose pourroit estre le descroissement de

l'honneur d'elle. Item la deuxiesme raison est que mesmement ladicte

maistresse jeune & enfant y pourroit prendre aucun enseignement &

exemple non bien convenable entre ses femmes doibt avoir une dame ou

damoiselle assez d'aage saige prudente bonne honneste & devote a qui on

aura beillé par fiance le gouvernement de la jeune dame combien que par

adventure en y aura a la court maintes de plus grant lignage & des

parentes peut estre a ladicte princesse mises par honneur & compaignie &

neantmoins ceste aura le soing & la garde principal d'elle. Si n'aura

mye ceste dame cy se bien veult faire son devoir petite charge ne peu de

soing ne regard. Car il convient que elle tende a deux choses

principalles. L'une est qu'elle induyse & maintiengne sa maistresse en

sage gouvernement & bonnes meurs & telles que nulles voix ne parolles

puissent souldre contre son honneur & l'autre que elle la tiengne en

amour & qu'elle ayt tousjours sa grace. Lesquelles deux choses c'est

assavoir donner correction & enseignement a jeune gent & avoir ensemble

leur amour & grace est souvent moult fort a faire si y convient ouvrer

par grant discretion & ce peut faire par tel maniere. C'est trop plus

fort chose d'estaindre le feu quant il a emprins & embrasé une maison /

que il n'est a garder que il ne s'i esprengne Et pource la sage

mesnagere qui a toutes heures est sur sa garde d'eschever les perilz qui

pevent advenir cerche souvent par sa maison par especial au soir de

paour que aulcune mesgnie mal songneuse ayt laissé chandelle ou

moucheron ou autre chose dont dommage puisse venir tout ainsi ceste dame

pourveue de ce qu'elle aura a faire en la maniere que on ploye la verge

quant elle est jeune sicomme on veult adviser a son povoir de mettre en

tel ploy sadicte maistresse se qu'a tousjours mais y puisse demourer. Et

pource de loings & non mye tout a coup que la verge ne brise ira querre

ses commencemens pour venir & attaindre a ses conclusions & a ce qu'elle

vouldra mettre a fin. Car tout premierement elle prendra toute la peine

qu'elle pourra par belle et courtoise maniere & par luy donner aucunes

chosettes qui plaisent a jeunes gens & par ce monstrer amiable pour

avoir l'amour de sa jeune maistresse & commandera que la bonne dame qui

sera ja de aage ou ancienne aucunesfois en jeux ou esbatemens quant ilz

seront a part & a prime ainsi que l'enfant & la jeune dira aucuneffois

des fables & des comptes que on dit a enfans. Et tout ce fera elle pour

attraire sa maistresse affin qu'elle prengne mieulx en gré quant il

conviendra que elle la reprengne et corrige / car se elle se monstroit

tousjours de pesant maniere sans ris & sans jeux jeunesse qui est

encline a joye & soulas ne la pourroit souffrir & l'airoit en si grant

crainte que desplaisance y prendroit & mal en gré ses corrections. Et

quant elle verra que elle sera bien en sa grace & que elle sera ainsi

que toute mignote sur elle / adonc selon l'eage ou le sentement que

appercevera en elle luy prendra a compter comptes quant ilz seront en

leurs chambres et a leurs devis de dames & damoiselles qui se sont bien

gouvernees comment il leur est bien prins & l'onneur que elles en ont &

par le contraire comment mal est ensuyvy a celles qui follement se sont

portees dira que elle l'a veu advenir de son temps & les fera avant tous

nouveaulx que elle n'en dye pour autre chose fors ainsi que l'en compte

des aventures & de si bonne maniere les sçaura dire que elle mouvera le

courage de sa maistre & des autres qui l'orront & seront toutes

atroupelees entour elle & voulentiers l'escouteront dira aucunesfois

histoires de sains & de saintes de leurs vies & passions & aucunesfois

parmy pource que devis n'ennuye dira quelque truffe a rire & ainsi

vouldra que les autres dient affin que chascune devise a son tour /

icestes manieres tiendra la sage dame quant au fait d'actraire la jeune

princesse a elle aimer / mais a ce qui touche a la correction &

enseignement elle introduira par belles & courtoises parolles qu'elle se

lieve assés de bonne heure. Si luy apprendra quelques bonnes & briefves

oraisons et l'enortera qu'elle les dye en se levant. Salve premierement

nostreseigneur & la vierge marie & dira que elle a ouÿ dire que personne

qui a de coustume d'adresser ses premieres parolles de bon cueur a

nostreseigneur en se levant n'aura ja la journee mauvaise adventure & de

ce dira elle verité Car ainsi le tiengnent plusieurs & est la coustume

moult bonne la fera vestir & atourner sicomme il appartiendra sans y

mettre si longuement que assés de dames font qui est une si grant perte

de temps & une coustume malordonnee aler a la messe & dire ses heures

devottement & songneusement & avecques ses choses tout le bel maintien

ou parler contenance atours & vestemens qui appartiennent a princesse de

hault paraige luy ennortera a faire et maintenir en telle maniere qu'il

n'y ait que redire & tant fera a brief dire par ses saiges

ammonnestemens qu'elle la mettra en tel division que chascun dira que de

son jeune aage on ne vit oncques dame de tel maintien ne mieulx aprinse.

& diront d'elle les gens. O comment affiert grant louenge a jeune cueur

estre viel & meur par bonnes meurs voire je supose que ladicte jeune

dame soit de si bonne condicion que elle vueille et seuffre estre

introduyte & vueille bien retenir. car estre pourroit si diverse que la

dame seroit a excuser s'elle ne la povoit duire ne mettre en bonne

rigle. Si doivent estre les menaces de la sage dame telles quant elle

reprent sa maistresse de quelque faulte sicomme jeunes gens font. Il

n'est si parfait si elle est bonne & doulce & que bien l'ait a main que

se elle fait autrement ou que plus face ou die telles choses que la

lairra & s'en ira chés elle ne jamais ne la servira & que ce n'est pas

belle chose ne bien fait a telle dame comme elle est d'ainsi se

gouverner & adonc se la jeune princesse est bonne & doulce & que elle

aime la dame aura paour que elle la laisse & se chastiera de pou de

menaces mais se elle est revesche & de diverses condicions despite & de

pou d'amour elle luy dira a part tout asprement sache bon gré ou mal gré

& que elle le dira a ses parens & amis ou son seigneur se besoing est se

autrement ne se gouverne. Et quoy que ceste dicte dame ait la charge

d'endoctriner & aprendre tel maintien qu'il convient a sa jeune

maistresse nonpourtant elle qui sera saige sçaura bien qu'il convient

jeunesse se joue & rie si luy en donra & souffrera assés espace

convenablement a certaines heures avec les jeunes de ses femmes & qu'il

n'y ait ame estrange selon la condicion & que elle verra encline sadicte

maistresse. Car on ne peut mye ne ne doit on voer aux jeunes gens tous

leurs plaisirs mais que ilz ne soyent mal honnestes ne desconvenables.

Et de ce propos / c'est assavoir des meurs & contenances qui affierent a

la bien ordonnee jeune princesse ne parlerons plus cy endroit pource que

si aprés en l'espitre que la dame ancienne envoye a sa maistresse se en

sera parlé.

Cy devise les manieres que la sage dame ou damoiselle qui a en

gouvernement jeune princesse doit tenir pour maintenir sa maistresse en

bonne renommee & en l'amour de son seigneur. chap. .xxiiii

Et avec ces choses / pource que jeunesse nourrie en grans delices

aucunesfois peut de legier estre encline a trop grant gayeté pourroit

desvoyer la jeune personne qui point n'a de malice de se garder convient

par especial mettre frain de longue main si que ja est touché si devant

ains que l'inconvenient adviengne Si peut estre le remede tel la saige

dame qui aura en gouvernement la jeune princesse qui verra amour entre

le prince son seigneur & sa maistresse si que communement jeunes gens

nouveaulx mariés ont ensemble mettra toute la peine que elle pourra &

les nourrira en celle amour & les ennortera de dire doulces parolles &

amoureuses tousjours l'un a l'autre & faire tous plaisirs & prendra

grant cure de elle mesmes rapporter entre eulx gratieulx messages & dons

de choses plaisans recommandations & salus pour les nourrir tousjours en

celle paix & amour & bien se traveillera que toutes choses au contraire

soyent destourbees & eschevees & a part quant le seigneur n'y sera & la

jeune princesse se couchera l'ancienne dame luy en tiendra plait en la

ramentevant & devisant les bons motz qu'elle luy aura ouÿ dire de

l'amour qu'il a en elle et comment il est bon & comme il est bel &

gratieulx que bonne nuyt luy doint dieu & toutes telles choses. Et

avecques ce pource que est de coustume que les seigneurs chevaliers &

escuyers estranges et autres vont aucuneffois devers les princesses &

dames & que leurs seigneurs & parens mesmes les y mainent il convient

que elles voient & parlent a plusieurs & qu'elles les festoyent sicomme

il apartient en festes & en dances aucunesfois ou parler ou autres

esbatemens / si que il eschiet donc il avient aucuneffois que aucuns

d'iceulx a telles assembles sont ferus de l'amour des dames ou veulent

faire semblant que ilz le soyent donc la saige gouverneresse qui

tousjours sera pres de sa maistresse prendra bien garde aux semblans &

manieres de tous se elle pourra appercevoir par quelque semblant que

aucuns ou aucun y voulsist penser & s'il advient que il luy semble en

apercevoir quelque chose n'en dira riens a personne ains les tiendra

secret a son couraige. Et quant vendra que ilz seront departis & la

feste faillie & sa maistresse sera retraicte pourra advenir se sadicte

maistresse est privee d'elle luy entrera elle mesmes en parolles disans

nous avons bien dancé telz & telz sont gracieulx ou ilz ne sont mye en

quelque autre chose. & adonc la saige princesse pourra respondre telz

manieres de parolles je ne sçay que c'est / mais je ne voy nul qui me

semble tant plaisant ne tant bel & gratieux que fait monsieur & m'en

suis bien prinse garde / mais il m'est advis que entre les autres c'est

celuy a qui plus advient toutes choses a faire. Et se ledit seigneur est

vieil ou lait dira. certes je ne prenois garde a nul de la compaignie

sinon a monseigneur. Car il m'est advis que entre les autres il sembloit

si bien seigneur & prince / & comment le fait il si bon ouÿr parler qui

parle sagement. Et posons qu'il n'y ait esté si le pourra elle

ramentevoir en quelque guise disant bien de luy. mais de ce que pensé

aura ne dira riens & se prendra bien garde se celuy ou ceulx de qui elle

aura ymaginé se mettent en peine de frequenter entour sa maistresse & se

ilz querront voyes & manieres cy avoir acointance ou aux parens ou

autres qui les y puisse mener ou se eulx ou aucuns de leurs gens si

vouldront acointer d'aulcunes des femmes Et se elle voit que aprés

ladicte feste ou assemblee nul de ceulx qu'elle a pensé ne se traveille

par choses qu'elle y voye s'en mettra en paix & hors de suspection. Mais

se elle apperçoit les signes dessusditz ou semblables elle ne aura pas

euvre laissee ne son couraige sans grant soing ou cure se pener se veult

de y mettre remede a faire son devoir Si conviendra que elle oeuvre bien

sagement. Car de le descouvrir a personne s'elle est sage & prudente se

gardera bien / & seroit trop mal fait. Mais que fera elle pour le mieulx

et pour ouvrer plus sagement / quant verra bien que ce sera a certes que

aulcun par grant diligence se vouldra mettre en peine d'estre en grace

pour telle amour de sa maistresse ains qu'il ait eu espace de luy en

touchier aucune chose. posons qu'il eust le hardement elle luy fera si

bel acueil que achoison luy donnera que il s'acointe d'elle / et ce fera

il moult voulentiers / car il cuydera pource que c'est la plus prochaine

de la dame que sa besoigne en doyve mieulx valoir & pourrira la chose

qu'il s'enhardira de luy dire ce qu'il aura sur le cueur avec les grans

offres des services & de tous biens qu'il luy fera selon la coustume des

hommes en tel cas. Adonc la dame qui sera pourveue de sa responce & qui

parlera a luy sans le sceu de la dame & le moins qu'elle pourra luy

repondra sans nul effroy bassement par telles parolles. & s'il est tel

qu'il appartient dira: monseigneur vrayement je me suis bien donné garde

par voz semblans que vous aviez en couraige ce que vous m'avez dit. &

pource que vouloye que telles parolles venissent de vous premierement je

desiroye que j'eusse telle acointance de vous que le me dissiés affin

que je le sceusse ains que aulcune autre personne par qui la chose peut

estre raportee & mal selee la sceust ou s'en apperceust. si suis bien

ayse que j'ay a present advisé de vous faire la responce sur ce que dit

m'avez telle qu'elle est affermee en mon courage & qui jour de ma vie

pour mourir en ce prometz je a dieu & a vous ne changera & sans vous

faire de ce long sermon ne tenir trop de parolles vous dy tout a ung

brief mot & une fois pour toutes que tant que je soye vivant & je soye

en sa compaignie ceste jeune dame qui par la fiance que ses amys & son

seigneur ont en moy tant n'en soye digne m'ont baillé en gouvernement /

ne fera mal ne chose dont reproches ne parolles autres qu'il appartient

a avoir a dame telle qu'elle est & du noble sang dont elle est yssue /

car de ce a l'ayde de dieu la cuyderay je bien deffendre nonobstant

qu'elle en est legiere a garder. Car je sçay bien que toute s'amour est

en son seigneur ainsi qu'elle doit estre & qu'elle est toute bonne &

bien condicionnee / ne que de telz amours elle n'a que faire ne n'y

pense. & si sçay bien tant d'elle que se vous ou autre luy aviez dit ou

qu'elle s'en apperceust qu'elle hairoit sur toutes choses celluy qu'elle

cuyderoit qui a telle chose vers elle pensast. Si vous suplie

monseigneur tant comme je puis que vous en vueillés oster du tout & plus

n'y penser. Car je vous jure ma crestienté que vous perdriés vostre

peine. Et affin que vous n'y ayez plus nulle esperance pour veoir dire.

Je vous jure mon ame que posons qu'elle le voulsist / ce que je sçay

bien que jamais ne feroit: j'y mettroye telles barres qu'elle ne

pourroit. Si me croyés seurement & plus ne faictes telz allees ne telz

venues ne telz semblans que sur l'ame de moy je ne les pourroye souffrir

& conviendroit que je le disse a telz qui ne vous en sçauroyent nul gré

& qui bien la garderoye de voz mains. Car je n'ay que d'une mort a

mourir / laquelle chose aymeroye mieulx que il me advint que je

consentisse ne veisse le deshonneur de ma maistresse. Si vault mieulx

que n'en soit plus & que la chose demeure a tant. Telle responce ou

semblable fera la sage dame / ne pour promesse don ofre ne menace ne

changera son propos ne lors ne autres fois ne riens ne fera qui la

puisse flechir au contraire. Si se gardera bien que n'ayt point la chere

muee ne enflambee ne les yeulx felons quant elle partira de luy / mais

aura le visaige rassis et la maniere asseuree sicomme se de autres

choses eussent parlé. affin que personne ne se peust de ce appercevoir.

Aussi ladicte dame se gardera bien que nul mot n'en sonnera a sa

maistresse ne a autre soit son privé ou privee / ne nul semblant n'en

fera / mais ne la laissera tant soit pou / & se prendra bien garde que

nulle femme ou des servans ou aultre ne conseille a elle en maniere

qu'elle puisse apercevoir que telle chose peust toucher. Car tantost

l'appercevra a la maniere du rire & du parler / posons que elle ne les

ouÿst & s'elle en aperçoit certainement quelque chose ne s'en taire mye

ains menacera la personne de la faire bouter hors s'elle se mesle de

plus conseiller a sa maistresse car ce n'appartient mye & si de pres

s'en prendra garde que personne ne aura loisir de luy faire aulcun

rapport. Si pourra advenir que celluy ne se souffrera mye pourtant & yra

& viendra par aulcune voye cautelleuse qu'il aura trouvee de quelque

acointance parquoy de foys a autre y pourra hanter & ce ne pourra la

dame pas bien empescher / car se elle ce disoit trop grant mal en

pourroit venir / si s'en souffrera. & de pres gardera sa dame et

maistresse / mais s'il advient que de si pres ne la puisse garder qu'il

ne conviengne que sadicte maistresse apperçoyve ou voye par les semblans

ou parolles couvertes que celluy dira l'intencion & voulenté de luy

encores ne s'en effroyera elle de riens pource que bien sçaura que

maintes dames & damoiselles sont aymees & priees a qui bien petit en

chault. & qui pourtant ne les ayme mye. Mais elle se prendra bien garde

se elle pourra appercevoir que la jeune dame ou princesse y prengne

aucun plaisir. & si elle en parlera plus voulentiers que d'ung autre ou

si elle s'esjouyra quant elle le verra / ou s'elle muera aulcune

contenance Si mettra toute peine par belles & doulces parolles de traire

de sa bouche a privé qu'il n'y ayt que elles deux ce qu'elle aura sur

son cueur de celluy homme / & s'il luy en aura point touché ou parle. Et

adoncques selon ce qu'elle chantera ou dira elle luy pourra respondre.

Et s'il advient qu'elle mesmes die que voyrement l'apperçoyve ou que il

luy ayt dit / et qu'elle en est bien troublee & courroucee / & qu'il luy

en poise la dame qui sera saige & discrete appercevera bien aucunement

des parolles s'elle la veult bien sagement enquerre & par bonne maniere

sans se monstrer au commencement trop rebelle si la dame le dit

fainctement & pour luy donner acroire qu'elle n'y veult point penser ou

s'elle le dit tout a certes / dont s'il advient qu'elle congnoisse

qu'elle ayt bonne voulenté de non y avoir aucune pensee elle sera bien

joyeuse & l'ennortera de toute sa puissance que se tienne en son bon

propos / si luy dira de tous exemples du mal qui peut advenir & qui

maintesfois est advenu a plusieurs par telles follies le grant

deshonneur & reproches qui en sourdent & les decevemens qui sont en

hommes. Si l'ennortera qu'elle garde bien comment elle respondera

saigement a celluy toutes les fois qui luy en parlera & luy die tout a

ung mot qu'il pert sa peine / & luy jure & afferme bien a certes que

jamais pour toute sa puissance ne l'en demouvera qu'il luy desplaise de

telles parolles ne de ses semblans n'a que faire / & avec ces parolles

qu'elle l'estrange & eslongne tout le plus qu'elle pourra. Et qu'elle se

garde bien que des yeulx de parolle de ris ne de contenance quelconques

ne luy face nul semblant parquoy le puist attraire ne luy donner aucune

esperance. Ainsi luy toute la maniere que tenir devra pour courtoisement

l'estranger luy fera dire quant il viendra qu'elle se repose ou qu'elle

est occuppee d'aulcune chose & qu'il ne luy desplaise qu'elle ne le peut

veoir pour ceste foys. Et ainsi luy face dire par plusieursfoys que par

la continuation de tenir tieulx manieres longuement il apperçoyve bien

qu'il perdroit sa peine de plus y muser. Et avecques ces choses la sage

dame ennortera bien a sadicte maistresse qu'elle se garde bien que de

ceste chose ne parle a homme ne a femme. car mal en pourroit venir & que

c'est le plus grant sens de s'en taire / & n'est point honneur a femme

se vanter de telle chose. Et ceste deffence luy fera pource qu'elle le

disoit se pourroit adresser a tel ou a telle qui ne luy donneroit mye

bon conseil ains la conforteroit par adventure & ficheroit en la follie.

ou qui le celeroit maulvaisement Si en pourroit saillir aucune fumee &

venir mal / & ainsi par ceste saige tenue fera tant la bonne dame

qu'elle estaindera & aneantira toute ceste chose & n'en fera plus qui

que l'en doye haïr ou luy chaudra de telle hayne & ne la craindra pour

bien faire. Car qui que l'en hait au premier l'en aymera au dernier &

prisera mille foys plus quant on verra sa grant prudence & sa constant

bonté car bien fait vault tousjours quoy qu'il demeure. Si fera cause

que ladicte jeune princesse soit en son temps une tressage bonne &

honneste dame & ayt les belles vertus que declairees avons cy devant.

¶ Cy devise de la jeune haulte dame qui se vouldroit esvoyer en fole

amour & l'enseignement que prudence donne a la dame ou damoyselle qui

l'aura en gouvernement. Chapitre .xxv.

Mais pource que toutes gens ne sont pas d'une condition / & qu'il est

assez de hommes & de femmes si pervers que quelque bonne correction &

enseignement que on leur donne si suyvront ilz tousjours leur mauvaise

inclination / & leur monstrer n'est que chose perdue & ne acquiert on

que leur haine. Dirons icy a l'enseignement de la bonne dame qui aura en

garde et gouvernement aulcune jeune princesse ou dame la maniere qu'elle

devera tenir au cas que la maistresse verroit desvoyer en folle amour &

qui ne vouldroit user de son saige & bon conseil. Si disons ainsi Et

s'il advient que aucune jeune princesse ou haulte dame ne soit mye de

tel sçavoir ne constance qu'elle puisse ou saiche ou vueille resister

aux admonnestemens que celluy qui met toute sa peine a l'attraire a

s'amour par divers semblans & manieres sicomme hommes scevent bien faire

en tel cas. & que la dame qui l'a en garde voye & aperçoyve par signes &

semblans que son cueur y trait quoy qu'elle luy face entendre & qu'elle

luy die le contraire elle sera dolente de ceste chose de tout son cueur.

mais non obstant quelque haine que avoir en doye d'elle fera son devoir

de l'admonnester de son bien ne point ne dissimulera ne luy celera de

luy dire a part puis par bel puis par menaces. s'elle l'avoit continué

luy monstrer le grant mal & peril & le tresgrant prejudice qui en peut

venir & sans cesser de ce la tournera tant par adventure que pour la

destourber de faict & par l'admonition de ses parolles la pourra

demouvoir et oster de celle pensee ains que la folie soit allee plus

avant mais s'il advient que tout ne vaille riens & que elle la voye

conseiller a part a aulcunes de ses autres femmes qu'elle pourra penser

qui saiche de sa convenue & intencion & qu'on mettra peine de conseiller

a messaiges qui viendront dehors & qu'on fera divers signes & se gardera

l'en d'elle sur toutes riens & que ja sa maistresse qui sera fiere & de

haultain couraige ne vueille plus souffrir d'elle / ains luy semble

qu'elle n'est plus enfant pour estre en sa gouvernance & correction &

que mal prendra en gré ce qu'elle luy dira / respondra fierement demy en

menaçant / & qu'elle luy rechignera & grongnera. parquoy on pourra

apparcevoir qu'elle sera en sa male grace & qu'elle en vouldroit estre

delivre a toutes fins pour mieulx faire a sa voulenté. & orra par

adventure qu'elle dira aucuneffois a part aucunes de ses femmes jeunes

qui mieulx sera en sa grace que dyable ferons nous de ceste vieille elle

ne fait que rechigner le feu d'enfer l'arde / ja n'en serons delivres.

Et l'autre respondra Se m'aist dieu ma dame il fault semer des pois sur

les degrés si se rompra le col. Et telles manieres de parolles. Que fera

doncques la saige dame puis qu'elle verra que remede n'y peut estre mis

& que elle a fait tout son devoir & a quite sa conscience de luy avoir

monstré & luy fait dire par son beau pere les maulx qui pour ceste folie

faire luy pourroient advenir / et que sadicte maistresse est si attainte

que remede n'y pourroit estre mis. & a ja la voye trouvee de faire sa

voulenté vueille ou ne vueille & a qui que doye desplaire. Car

impossible est de garder personne qui ne veult garder d'elle mesmes / et

que on en commence ja a murmurer & a s'en appercevoir & mesmes entre ses

femmes par l'envye qu'elles ont sur celle ou celles qui scevent du

secret a la jeune dame qui sont les mieulx aymees et en orra ja dire

plusieurs nouvelles qui moult luy feront grant mal Adoncques quoy que

son cueur en soit dolent merueillesement elle comme sage advisera la

meilleure partie en pensant le mal et peril qui luy pourroit advenir de

ceste chose se plus demouroit en court. Car posons que elle ne fust pas

consentant du fait / laquelle chose ne consentiroit pour mourir & la

chose venoit a congnoissance ou des parens ou du mary elle en auroit

toute la charge. car ilz diroient / pourquoy ne le nous disiés vous /

nous y eussions mis remede. Car nous nous en attendions a vous. Laquelle

chose pour riens ne diroit pour les perilz & maulx qui s'en pourroyent

ensuyvre. Car qui a conscience & sens doit bien redoubter a faire

rapport de telles choses aux maris ne aux amis / ne qui que ce soit / &

qui plus est d'y demourer ne seroit mie sans ung autre grant peril qui

luy pourroit venir de par la haine de sa maistresse / ou de celuy a qui

auroit son cueur. Pource que aulcunnement ilz la doubteroyent & leur

seroit advis qu'elle les empescheroit. Et pource elle qui sera sur

toutes choses advisee usera a ceste fois de son grant savoir & mestier

en sera. si se taira du tout de ceste chose / ne bien ne mal plus a sa

maistresse n'en parlera. et ne fera chiere ne semblant que au cueur en

ait nul desplaisir / mais tout au plus tost qu'elle pourra par aucune

bonne voye que ja de loings aura ouverte des le commencement que les

condicions de sa maistresse vit changier se departira de court par le

bon vouloir du seigneur se elle peut / mais se elle est bonne & saige se

gardera bien que ne puisse appercevoir pourquoy se veult partir. si

trouvera achoison se elle scet que il la voulsist a toutes fins retenir

ou de maladie ou vieillesse ou d'aucune impotence & inconvenient qui luy

soit venu a son propre corps ou se il vuloit trop enquerir de la cause

de sa despartie dira avant que congé ne ayt du partir que elle n'est

propice d'estre entour telle dame pour aulcun mal qui luy est venu tant

qu'elle soit garie. Et ainsi se excusera & pourra advenir que sa mesme

maistresse pource que veu aura que elle ne luy en parlera plus sera

courroucee de sa despartie pource que elle penseroit que meilleur loysir

auroit de faire ce que elle vouldroit tant qu'elle fust avecques elle.

Car les gens ne parleroyent my sitost quant acompaignee seroit d'une

telle dame si la vouldra flater & luy fera promesses affin qu'elle

demeure. Mais la bonne dame de ce bien & saigement se sçaura excuser en

disant que sans faulte elle est malade / mais elle guarie pourra bien

retourner ne pour chose que le cueur luy face mal du partir ne pour

tendreté qu'elle ayt a sa maistresse se gardera bien se elle est sage de

demourer pour quelconques blandissemens. car aprés s'en repentiroit.

Mais s'il advient que la dame soit joyeuse de sa despartie quant viendra

au despartir / l'ancienne dame parlera a elle a part agenoillee

humblement la remercyera des biens et des honneurs qu'elle luy a faitz

luy priera que pardonner luy vueille & si bien & deuement ne l'a servye

comme a l'estat d'elle luy appartiendroit ou s'elle a faict ou dit chose

aulcune qui luy soit desplaisante que ce luy a fait faire la grant amour

& jalousie qu'elle avoit a elle & qu'il luy fait bien mal de laisser.

mais qu'elle est vieille & impotent & ne peut plus servir ou que par

adventure vieillesse la fait estre rechinee & si maugratieuse qu'elle ne

scet suporter ainsi que devroit les esbatemens des jeunes et pource a

plus cher se partir & que ce soit par son bon congié & que elle luy

supplie que elle se parte a tout sa bonne grace. car de tant peut bien

estre certaine que jamais jour de sa vie n'aura femme qui mieulx ne plus

loyaulment ayme elle ne son honneur que elle a fait & fera toute sa vie

& que tousjours sera en celle voulenté. Telles manieres de parolles la

dame dira a sa maistresse au departir / laquelle par adventure luy

respondra belles parolles pour la joye que de sa departie aura / ou par

adventure qu'elle l'aura longuement gouvernee & peut estre de son

enfance le cueur luy sera mal. Et luy dira peut estre que de riens ne

luy a sceu mauvais gré fors de ce que elle ne pensa oncques / et telles

manieres de excusations aux quelles choses la dame qui point ne vouldra

arguer a elle pource que bien sçaura que riens ne vouldra respondre que

voirement peut bien estre advenu que de sa folie pour la grant paour

qu'elle avoit d'elle avoit eu aucunes suspections. Si luy priera que

tout luy vueille pardonner & que elle soit certaine que jamais jour de

sa vie quelque suspection que elle y ait eu ne quoy qu'il en ait esté sa

bouche n'en mouvera a personne ne oncques ne feist fors a elle pour son

bien & ainsi se departira. Pource que l'espitre qui est contenue au

livre du duc des vrays amans ou il est mis que Sebille de la tour

l'envoya a la duchesse peut servir au propos que au chapitre cy aprés

ensuyt sera de rechief recordé si la peut passer oultre qui veult si au

lire luy ennuye ou se autreffois l'a veue quoy qu'elle soit bonne &

prouffitable a ouÿr & noter a toutes dames & autres a qui ce peut

appartenir.

¶ Cy devise la maniere des lettres que la saige dame peut envoyer a sa

maistresse Chapitre. xxvi.

Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz · 第 6 / 14 段