CHAPITRE XXXI.

Des châteaux que le roi Henri bâtit dans son duché de Normandie. —

Comment il maintint la paix par sa sagesse, non seulement dans ses

États, mais encore dans des contrées très-éloignées.

OR le roi Henri fit construire un grand nombre de châteaux, tant

dans son royaume que dans son duché, et répara presque toutes les

forteresses bâties par ses prédécesseurs, et même les villes les

plus antiques. Voici les noms des châteaux qu’il éleva en

Normandie sur les confins de son duché et des provinces voisines:

[p. 288] Driencourt, Neufchâtel, sur les bords de la rivière

d’Epte, Verneuil, Nonancourt, Bon-Moulins, Colme-Mont 30,

Pontorson et d’autres encore, que je m’abstiens de nommer, pour ne

pas m’arrêter plus long-temps.

Par un effet de la sagesse et de la bonté que Dieu lui avait

accordées, le roi maintint la paix, non seulement dans ses terres,

mais même dans les royaumes éloignés. Il tenait tellement sous le

joug les gens du pays de Galles, toujours rebelles contre les

Anglais, que, non seulement lui-même mais aussi tous ses vassaux,

faisaient construire des forteresses dans toute l’étendue du pays,

en dépit de ses habitans, et que, de son vivant, eux-mêmes n’en

possédaient aucune directement, si ce n’est le mont appelé dans la

langue des Anglais Snowdown, c’est-à-dire, montagne neigeuse,

parce qu’en effet il y a constamment de la neige. Il n’y a qu’un

seul point sur lequel quelques personnes aient trouvé ce roi

répréhensible, et même avec justice, au dire de beaucoup de gens.

Comme il tenait en ses mains les châteaux de quelques-uns de ses

barons, et même de quelques seigneurs, dont les possessions

étaient limitrophes de son duché, afin que ceux-ci ne pussent,

dans l’excès de leur confiance, faire quelque tentative pour

troubler la paix de son Empire, le roi les faisait quelquefois

environner de murailles et garnir de tours, comme s’ils lui

eussent appartenu en propre. Beaucoup de gens ne savaient pas

quelles étaient ses intentions en agissant ainsi; et c’est

pourquoi on l’en blâmait beaucoup.

[p. 289]

CHAPITRE XXXII.

Des églises et des monastères que le roi a bâtis; de ses largesses

envers les serviteurs du Christ, et de ses autres œuvres pies.

OR cet illustre roi Henri dont nous rapportons ici les actions,

fut très-généreux non seulement pour les puissans de ce monde,

mais encore, ce qui est bien plus grand et plus utile, pour les

religieux. C’est ce qu’attestent les évêques, les abbés, les

moines pauvres, les congrégations de religieuses, non seulement de

France et d’Aquitaine, mais aussi de Boulogne et d’Italie, qui

recevaient tous les ans de lui de très grands secours. Ce roi fit

élever en Angleterre, à partir des fondations, l’abbaye de

Sainte-Marie de Reading 31 sur le fleuve de la Tamise, et l’ayant

enrichie d’ornemens et de propriétés, il y établit des moines de

l’ordre de Cluny. Il construisit aussi une autre église à

Chichester, en l’honneur de saint Jean, y plaça des chanoines

réguliers, et leur fournit en suffisance tout ce dont ils avaient

besoin. De même, en Normandie et à Rouen, il fit presque

entièrement terminer l’église de Sainte-Marie-du-Pré, commencée

depuis long-temps par sa mère; il y fit construire un couvent,

institua des offices de moines en nombre suffisant, orna ce lieu

d’une enceinte de murailles, et lui donna de précieux ornemens et

quelques domaines tant en Normandie qu’en Angleterre, pour l’usage

de ceux qui s’y consacreraient au service de Dieu: et même s’il

eût vécu plus long-temps, il lui eût [p. 290] fait de plus grands

dons selon ce qu’il avait promis. Comme ce lieu appartenait à

l’église du Bec, attendu qu’il était le patrimoine du seigneur

Herluin, premier abbé et fondateur du monastère de ce nom, le roi

y établit des moines du Bec, pour le service de Dieu; car il

honora toujours et vénéra merveilleusement les abbés et les moines

de cette église, et plus particulièrement encore le seigneur

Boson, abbé. Nous nous souvenons nous-mêmes d’en avoir vu la

preuve, lorsque ce roi donnait tous les ans à cet homme vénérable

de fortes sommes d’argent pour l’assister dans l’entretien de sa

congrégation, et pour l’aider à recevoir ses hôtes, que cet abbé

accueillait et honorait admirablement bien, pour ne pas dire plus

que ne lui permettaient ses forces, et selon l’étendue de sa

charité plutôt que selon ses ressources. Et quoique le roi dans sa

munificence ne fit pas de telles largesses seulement à cause de

cet abbé, mais aussi à cause de la bonne réputation des moines,

aux prières desquels il se recommandait sans cesse, directement ou

par l’entremise d’un messager, il est cependant certain que le roi

honora cet abbé plus que ses prédécesseurs, puisque du temps de

son gouvernement il donna très-dévotement à l’abbaye du Bec

quelquefois cent livres d’argent, beaucoup plus souvent cent marcs

du même métal, tandis qu’auparavant cette même église recevait

tout au plus en dons le quart des sommes indiquées. Le roi disait

en outre que l’abbé Boson était supérieur à tous les autres hommes

de son royaume, et par sa sainteté, et par sa sagesse pour les

affaires spirituelles et pour celles du siècle; et non seulement

il le disait, mais il prouvait aussi par [p. 291] ses œuvres qu’il

le pensait, surtout durant les deux années qui précédèrent la mort

de ce saint homme, et pendant lesquelles, comme il était accablé

d’infirmités, le roi ne passait jamais dans le voisinage sans se

détourner de son chemin pour venir lui faire une visite, et sans

lui accorder avec empressement tout ce que l’abbé lui demandait

pour les besoins de son monastère ou d’un autre.

Quelques maisons destinées aux serviteurs de Dieu furent en outre

construites par les conseils et les libéralités de cet illustre

roi, tant dans son royaume que dans des pays qui en étaient

éloignés. Ainsi, sans parler d’églises moins importantes, le roi

fit bâtir en grande partie et à ses frais l’église de Cluny, et

lui assigna d’immenses possessions en Angleterre pout le salut de

son ame. Il en fit autant pour l’église de

Saint-Martin-des-Champs. Il fournit aussi quelques secours pour la

construction de quelques bâtimens de service pour les moines de

Tours, et voulut même leur faire bâtir un dortoir à lui seul et

entièrement à ses dépens, pour leur laisser un souvenir. Il fit

terminer en outre par les dons de sa munificence un hôpital établi

à Chartres pour les lépreux de cette ville, édifice très-vaste et

très-beau. Ses largesses inépuisables ouvrirent de plus un chemin

à travers les montagnes des Alpes, jusqu’alors impraticables, pour

la commodité de ceux qui allaient visiter les temples des Apôtres

et les reliques des saints. Dirai-je encore que dans sa dévotion

il envoyait tous les ans de nombreux secours, tant en armes qu’en

autres objets nécessaires aux chevaliers du Temple de Jérusalem,

qui combattent avec ardeur pour la défense de la religion [p. 292]

chrétienne contre les Sarrasins? Il donna aussi à l’hôpital de

Jérusalem une certaine terre située dans le pays d’Avranches, et

dans laquelle ces serviteurs du Christ construisirent un village

qu’ils appellent la Ville-Dieu, lequel a reçu de grands privilèges

de la munificence de ce roi. Je ne dirai point que l’église de la

bienheureuse Marie dans la ville d’Evreux, détruite par ce roi,

pour ainsi dire par une sorte de pieuse cruauté, et reconstruite

tout à neuf, surpasse de beaucoup en beauté presque toutes les

églises de la Neustrie. J’ai déjà rapporté que cette ville avait

été brûlée par le roi lors de ses querelles avec Amaury, et que

l’église épiscopale de ce siége n’avait pu être préservée des

ravages de l’incendie; mais dans la suite le roi concéda de si

grands revenus à cette même église, que non seulement l’édifice

fut reconstruit mieux qu’il n’était auparavant, mais qu’en outre

les revenus de l’évêché lui-même se trouvèrent dès lors et à

jamais considérablement augmentés.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 117 / 168 题