CHAPITRE XXVI.

Comment les rois des Français descendent de la famille des comtes

d’Anjou.

NULLE personne, pas même l’impératrice elle-même, ne saurait

trouver mauvais que ladite impératrice, [p. 279] après avoir

partagé la couche de l’empereur, ait été unie en mariage au comte

d’Anjou. Quoique la dignité du comte d’Anjou fût sans doute

beaucoup moins grande que celle de l’empereur romain, ceux qui

examineront l’histoire des rois de France y trouveront cependant

combien est illustre la race à laquelle appartiennent les comtes

d’Anjou. On y verra en effet que les rois des Français qui de

notre temps gouvernent ce royaume, sont issus de la race des

susdits comtes. On trouve dans le livre des Gestes des rois de

France, après le récit de la mort de Charles-le-Chauve, sinon les

termes précis que je vais rapporter, du moins leur sens bien

exact: « Après la mort de Louis, fils de Charles-le-Chauve,

Charles-le-Simple, son fils, était encore enfant, et ne pouvait

nullement tenir les rênes du royaume: les deux fils de Robert,

comte d’Anjou, homme de race saxonne, étaient vivans, savoir, le

prince Eudes, à la garde duquel Louis avait confié son fils

Charles, et Robert, frère d’Eudes. Les Bourguignons et les

Aquitains élurent pour leur roi le susdit Eudes, qui gouverna

très-bien le royaume des Français pendant treize ans, et le

défendit vigoureusement contre les Danois qui, à cette époque,

dévastaient les Gaules. Eudes étant mort, Charles-le-Simple

recouvra son royaume, et Robert, frère d’Eudes, fut fait, sous ce

même Charles, prince des Français. Mais comme on ne lui rendit pas

cette portion de la principauté que son frère Eudes possédait

avant d’être élu roi, Robert se révolta contre le roi Charles,

reçut lui-même l’onction royale, régna un an, et fut tué à la

bataille de Soissons, livrée par [p. 280] l’armée de

Charles-le-Simple. Après lui cependant, son fils Hugues-le-Grand,

né de la fille de Héribert, comte de Péronne, fut fait aussi

prince des Français. Cet Héribert s’empara par trahison de la

personne de Charles-le-Simple, au moment où il revenait vainqueur,

après la susdite bataille, et Charles mourut son prisonnier. Or le

susdit Hugues-le-Grand ayant épousé la fille d’Othon, roi des

Saxons, et plus tard empereur des Romains, eut de ce mariage

Hugues-Capet et ses frères. Et ce Hugues, lorsque la race de

Charlemagne se trouva éteinte, reçut l’onction, et devint roi des

Français. De son vivant, et même la première année de sa royauté,

Hugues s’adjoignit son fils Robert, roi très-pieux et très-versé

dans la connaissance des lettres, par les soins de Gerbert, moine

philosophe, qui devint ensuite pape de Rome. » Voilà ce que j’ai

voulu extraire du livre des Gestes des Francs, pour l’insérer dans

cet écrit, faire connaître à ceux qui l’ignorent la noblesse des

comtes d’Anjou, et leur montrer que la troisième famille des rois

de France (car, à partir du commencement de cette monarchie,

plusieurs familles lui ont successivement fourni des rois) descend

en effet, comme je l’ai dit, de cette race des comtes d’Anjou. Il

n’y a donc rien d’inconvenant à ce que la fille du roi des Anglais

ait été unie en mariage à un homme aussi proche parent des rois

des Français. Je reviens maintenant à mon sujet.

[p. 281]

CHAPITRE XXVII.

Comment la susdite impératrice, étant tombée malade, donna

très-dévotement ses trésors à diverses églises et aux pauvres.

LA susdite impératrice, Mathilde, étant une fois tombée malade à

Rouen, rendit témoignage de sa sagesse et de sa religion, tant

pour les hommes du temps présent que pour ceux des temps à venir.

Elle distribua d’une main généreuse, tant aux églises des diverses

provinces qu’aux religieux des deux sexes, aux pauvres, aux veuves

et aux orphelins, non seulement les immenses trésors de l’Empire,

qu’elle avait apportés avec elle d’Italie, mais en outre ceux que

la munificence du roi, ou plutôt de son père, lui avait alloués

sur les richesses inépuisables des Anglais; à tel point qu’elle ne

voulut pas même garder un matelas en soie sur lequel elle était

couchée durant sa maladie, et que, l’ayant fait vendre, elle

ordonna d’en remettre le prix aux lépreux. Toutefois elle se

montra, dans cette distribution, plus généreuse pour l’église du

Bec que pour beaucoup d’autres monastères de la Neustrie, si même

on ne doit dire pour tous les autres. Elle donna à cette église

diverses choses infiniment précieuses, tant par la matière que par

le travail, les plus chères que possédât la ville de Bysance, et

qui doivent subsister honorablement jusqu’à la fin des siècles,

pour rappeler à jamais l’affection et le zèle de cette auguste

impératrice envers celte église, et pour entretenir plus vivement

le [p. 282] souvenir de cette illustre dame dans les cœurs de tous

ceux qui habitent en ce lieu. Il serait trop long de décrire ou

même d’indiquer toutes ces choses par leurs noms. Les hôtes les

plus considérables, et qui ont vu souvent les trésors des plus

nobles églises, se font un plaisir d’admirer ces objets. Un Grec

ou un Arabe passerait en ces lieux, et éprouverait le même

sentiment de plaisir. Nous croyons donc, et il est très-permis de

croire, que le plus équitable de tous les juges lui rendra au

centuple, non seulement dans le siècle futur, mais même dans le

siècle présent, ce qu’elle donne avec joie à ses serviteurs avec

autant de générosité que de dévotion. Il n’est pas douteux qu’elle

a déjà reçu une récompense dans le temps présent, lorsque, sa

maladie s’étant apaisée, elle est rentrée dans les voies de la

sainteté par la miséricorde de Dieu, et lorsque ses moines, les

moines du Bec (qui priant plus ardemment et plus assidûment que

tous les autres pour le rétablissement de sa santé, s’étaient

eux-mêmes presque entièrement épuisés à force de supplications),

ont été également visités du souffle bienfaisant d’une meilleure

santé, et se sont parfaitement rétablis.

[p. 283]

CHAPITRE XXVIII.

Comment, lorsqu’elle désespérait de sa vie, elle demanda au roi la

permission d’être ensevelie au Bec; et de l’affection qu’elle

avait pour celte église. — Comment elle recouvra la santé.

NOUS ne devons point passer sous silence, et même, pour mieux

dire, nous devons tracer en caractères ineffaçables, afin de le

transmettre aux siècles à venir, ce fait, qu’avant d’être entrée

en convalescence, l’impératrice Mathilde avait demandé à son père

de permettre qu’elle fût ensevelie dans le monastère du Bec. Son

père l’avait d’abord refusé, disant qu’il ne serait pas digne de

sa fille, l’impératrice auguste, qui, une première et une seconde

fois, avait marché dans la ville de Romulus, capitale du monde, la

tête décorée du diadême impérial par les mains du souverain

pontife, d’être inhumée dans un simple monastère, quelles que

fussent la célébrité et la réputation religieuses de cette maison,

et qu’il convenait mieux qu’elle fût du moins transportée dans la

ville du Rouen, métropole de toute la Normandie, et déposée dans

l’église principale où avaient été placés aussi ses ancêtres,

Rollon et Guillaume Longue-Épée son fils, qui avaient conquis la

Neustrie par la force de leurs armes. Ayant appris cette décision

du roi, l’impératrice Mathilde lui envoya de nouveau un messager,

pour lui dire que son ame ne serait jamais heureuse si elle

n’obtenait que sa volonté fût du moins accomplie en ce point. O

femme remplie de force et [p. 284] de sagesse, qui dédaignait la

pompe du siècle pour le sépulcre de son corps. Elle savait en

effet qu’il est plus salutaire pour les ames des défunts que leurs

corps soient ensevelis aux lieux où des prières plus fréquentes et

plus pieuses sont offertes pour elles au Seigneur. Vaincu par la

sagesse et la piété de son auguste fille, le père, qui était

accoutumé à vaincre les autres en vertu et en piété, céda, et lui

accorda la permission qu’elle sollicitait pour se faire ensevelir

au Bec. Mais Dieu voulut, comme je l’ai déjà dit, qu’elle

recouvrât entièrement la santé. Ayant donc, ainsi qu’il était

convenable, rapporté toutes ces choses touchant l’impératrice

Mathilde, je parlerai en peu de mots des autres enfans du roi

Henri, quoiqu’ils fussent nés d’une manière moins honorable, et

seulement pour faire connaître les principaux faits qui se

rapportent à eux.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 115 / 168 题