Comment les rois des Français descendent de la famille des comtes
d’Anjou.
NULLE personne, pas même l’impératrice elle-même, ne saurait
trouver mauvais que ladite impératrice, [p. 279] après avoir
partagé la couche de l’empereur, ait été unie en mariage au comte
d’Anjou. Quoique la dignité du comte d’Anjou fût sans doute
beaucoup moins grande que celle de l’empereur romain, ceux qui
examineront l’histoire des rois de France y trouveront cependant
combien est illustre la race à laquelle appartiennent les comtes
d’Anjou. On y verra en effet que les rois des Français qui de
notre temps gouvernent ce royaume, sont issus de la race des
susdits comtes. On trouve dans le livre des Gestes des rois de
France, après le récit de la mort de Charles-le-Chauve, sinon les
termes précis que je vais rapporter, du moins leur sens bien
exact: « Après la mort de Louis, fils de Charles-le-Chauve,
Charles-le-Simple, son fils, était encore enfant, et ne pouvait
nullement tenir les rênes du royaume: les deux fils de Robert,
comte d’Anjou, homme de race saxonne, étaient vivans, savoir, le
prince Eudes, à la garde duquel Louis avait confié son fils
Charles, et Robert, frère d’Eudes. Les Bourguignons et les
Aquitains élurent pour leur roi le susdit Eudes, qui gouverna
très-bien le royaume des Français pendant treize ans, et le
défendit vigoureusement contre les Danois qui, à cette époque,
dévastaient les Gaules. Eudes étant mort, Charles-le-Simple
recouvra son royaume, et Robert, frère d’Eudes, fut fait, sous ce
même Charles, prince des Français. Mais comme on ne lui rendit pas
cette portion de la principauté que son frère Eudes possédait
avant d’être élu roi, Robert se révolta contre le roi Charles,
reçut lui-même l’onction royale, régna un an, et fut tué à la
bataille de Soissons, livrée par [p. 280] l’armée de
Charles-le-Simple. Après lui cependant, son fils Hugues-le-Grand,
né de la fille de Héribert, comte de Péronne, fut fait aussi
prince des Français. Cet Héribert s’empara par trahison de la
personne de Charles-le-Simple, au moment où il revenait vainqueur,
après la susdite bataille, et Charles mourut son prisonnier. Or le
susdit Hugues-le-Grand ayant épousé la fille d’Othon, roi des
Saxons, et plus tard empereur des Romains, eut de ce mariage
Hugues-Capet et ses frères. Et ce Hugues, lorsque la race de
Charlemagne se trouva éteinte, reçut l’onction, et devint roi des
Français. De son vivant, et même la première année de sa royauté,
Hugues s’adjoignit son fils Robert, roi très-pieux et très-versé
dans la connaissance des lettres, par les soins de Gerbert, moine
philosophe, qui devint ensuite pape de Rome. » Voilà ce que j’ai
voulu extraire du livre des Gestes des Francs, pour l’insérer dans
cet écrit, faire connaître à ceux qui l’ignorent la noblesse des
comtes d’Anjou, et leur montrer que la troisième famille des rois
de France (car, à partir du commencement de cette monarchie,
plusieurs familles lui ont successivement fourni des rois) descend
en effet, comme je l’ai dit, de cette race des comtes d’Anjou. Il
n’y a donc rien d’inconvenant à ce que la fille du roi des Anglais
ait été unie en mariage à un homme aussi proche parent des rois
des Français. Je reviens maintenant à mon sujet.
[p. 281]
CHAPITRE XXVII.
Comment la susdite impératrice, étant tombée malade, donna
très-dévotement ses trésors à diverses églises et aux pauvres.
LA susdite impératrice, Mathilde, étant une fois tombée malade à
Rouen, rendit témoignage de sa sagesse et de sa religion, tant
pour les hommes du temps présent que pour ceux des temps à venir.
Elle distribua d’une main généreuse, tant aux églises des diverses
provinces qu’aux religieux des deux sexes, aux pauvres, aux veuves
et aux orphelins, non seulement les immenses trésors de l’Empire,
qu’elle avait apportés avec elle d’Italie, mais en outre ceux que
la munificence du roi, ou plutôt de son père, lui avait alloués
sur les richesses inépuisables des Anglais; à tel point qu’elle ne
voulut pas même garder un matelas en soie sur lequel elle était
couchée durant sa maladie, et que, l’ayant fait vendre, elle
ordonna d’en remettre le prix aux lépreux. Toutefois elle se
montra, dans cette distribution, plus généreuse pour l’église du
Bec que pour beaucoup d’autres monastères de la Neustrie, si même
on ne doit dire pour tous les autres. Elle donna à cette église
diverses choses infiniment précieuses, tant par la matière que par
le travail, les plus chères que possédât la ville de Bysance, et
qui doivent subsister honorablement jusqu’à la fin des siècles,
pour rappeler à jamais l’affection et le zèle de cette auguste
impératrice envers celte église, et pour entretenir plus vivement
le [p. 282] souvenir de cette illustre dame dans les cœurs de tous
ceux qui habitent en ce lieu. Il serait trop long de décrire ou
même d’indiquer toutes ces choses par leurs noms. Les hôtes les
plus considérables, et qui ont vu souvent les trésors des plus
nobles églises, se font un plaisir d’admirer ces objets. Un Grec
ou un Arabe passerait en ces lieux, et éprouverait le même
sentiment de plaisir. Nous croyons donc, et il est très-permis de
croire, que le plus équitable de tous les juges lui rendra au
centuple, non seulement dans le siècle futur, mais même dans le
siècle présent, ce qu’elle donne avec joie à ses serviteurs avec
autant de générosité que de dévotion. Il n’est pas douteux qu’elle
a déjà reçu une récompense dans le temps présent, lorsque, sa
maladie s’étant apaisée, elle est rentrée dans les voies de la
sainteté par la miséricorde de Dieu, et lorsque ses moines, les
moines du Bec (qui priant plus ardemment et plus assidûment que
tous les autres pour le rétablissement de sa santé, s’étaient
eux-mêmes presque entièrement épuisés à force de supplications),
ont été également visités du souffle bienfaisant d’une meilleure
santé, et se sont parfaitement rétablis.
[p. 283]
CHAPITRE XXVIII.
Comment, lorsqu’elle désespérait de sa vie, elle demanda au roi la
permission d’être ensevelie au Bec; et de l’affection qu’elle
avait pour celte église. — Comment elle recouvra la santé.
NOUS ne devons point passer sous silence, et même, pour mieux
dire, nous devons tracer en caractères ineffaçables, afin de le
transmettre aux siècles à venir, ce fait, qu’avant d’être entrée
en convalescence, l’impératrice Mathilde avait demandé à son père
de permettre qu’elle fût ensevelie dans le monastère du Bec. Son
père l’avait d’abord refusé, disant qu’il ne serait pas digne de
sa fille, l’impératrice auguste, qui, une première et une seconde
fois, avait marché dans la ville de Romulus, capitale du monde, la
tête décorée du diadême impérial par les mains du souverain
pontife, d’être inhumée dans un simple monastère, quelles que
fussent la célébrité et la réputation religieuses de cette maison,
et qu’il convenait mieux qu’elle fût du moins transportée dans la
ville du Rouen, métropole de toute la Normandie, et déposée dans
l’église principale où avaient été placés aussi ses ancêtres,
Rollon et Guillaume Longue-Épée son fils, qui avaient conquis la
Neustrie par la force de leurs armes. Ayant appris cette décision
du roi, l’impératrice Mathilde lui envoya de nouveau un messager,
pour lui dire que son ame ne serait jamais heureuse si elle
n’obtenait que sa volonté fût du moins accomplie en ce point. O
femme remplie de force et [p. 284] de sagesse, qui dédaignait la
pompe du siècle pour le sépulcre de son corps. Elle savait en
effet qu’il est plus salutaire pour les ames des défunts que leurs
corps soient ensevelis aux lieux où des prières plus fréquentes et
plus pieuses sont offertes pour elles au Seigneur. Vaincu par la
sagesse et la piété de son auguste fille, le père, qui était
accoutumé à vaincre les autres en vertu et en piété, céda, et lui
accorda la permission qu’elle sollicitait pour se faire ensevelir
au Bec. Mais Dieu voulut, comme je l’ai déjà dit, qu’elle
recouvrât entièrement la santé. Ayant donc, ainsi qu’il était
convenable, rapporté toutes ces choses touchant l’impératrice
Mathilde, je parlerai en peu de mots des autres enfans du roi
Henri, quoiqu’ils fussent nés d’une manière moins honorable, et
seulement pour faire connaître les principaux faits qui se
rapportent à eux.