De la mort de Guillaume, abbé du Bec, et des bonnes qualités du
vénérable Boson, son successeur.
EN ce temps mourut Guillaume, abbé du Bec, qui eut pour successeur
le seigneur Boson, au sujet duquel on a demandé ce qui lui a le
plus mérité le respect et l’illustration parmi les hommes, ou de
sa grande habileté pour les affaires du siècle et pour les
affaires de la religion, ou de sa soumission toute particulière
aux lois de la vie monastique. Plusieurs hommes puissans, brillans
des dignités du siècle ou de celles de l’Eglise, vivaient avec lui
dans la plus intime familiarité, le respectant comme un père, le
craignant comme un précepteur, l’aimant comme un frère ou un fils.
Ils lui confiaient le soin de leur ame, ils en faisaient comme une
sentinelle, à l’aide de laquelle ils surveillaient tous les ordres
ecclésiastiques. Aussi [p. 276] la vigilance assidue d’un tel
homme, à qui sa sagesse et sa sainteté donnaient une très-grande
autorité, était-elle propre à inspirer aux princes une parfaite
sécurité pour ces objets de leur tendre sollicitude. Comme je
viens de le dire, le roi Henri, ou plutôt l’assentiment unanime de
l’assemblée générale, le fit abbé du monastère du Bec, quoiqu’il
s’en défendit autant par humilité que par crainte de se charger
d’un poste trop élevé. Les abbés, les monastères, les synodes, les
cours le vénèrent comme un homme sage autant qu’éloquent, juste
autant que rempli de prudence. Il se plaît à commander à ses sens,
et ne se livre à aucun excès; jamais il n’accorderait rien à
l’argent ou à la faveur, soit qu’il prononce une sentence en
justice, soit qu’il dise son avis dans le conseil. Il se montre à
la fois doux et sévère, et toujours de la manière la plus
convenable; il ne paraît ardent à persécuter aucun homme, il n’est
ennemi de personne, mais il poursuit partout tous les vices.
Maintenant, et pour ne pas m’éloigner plus longtemps de ce qui
concerne l’illustre roi Henri, je vais raconter ce que j’ai promis
de dire sur sa fille Mathilde, l’auguste impératrice.
[p. 277]
CHAPITRE XXV.
Comment, après la mort de l’empereur Henri, sa veuve Mathilde
l’impératrice étant revenue en Angleterre, le roi Henri, son père,
la donna en mariage à Geoffroi, duc d’Anjou, qui eut d’elle trois
fils, Henri, Geoffroi et Guillaume.
HENRI IV, empereur des Romains, étant mort avant d’être devenu
vieux et l’an 1125 de l’Incarnation du Seigneur, le très-puissant
roi des Anglais, Henri, envoya ses grands auprès de sa fille
Mathilde l’impératrice, et la fit ramener en Angleterre, en lui
rendant de grands honneurs. Les très-illustres princes de la cour
romaine, qui avaient connu sa sagesse et la régularité de sa
conduite, du vivant de l’empereur son époux, desiraient vivement
qu’elle continuât à les gouverner; c’est pourquoi ils vinrent à sa
suite, à la cour du roi son père, pour le solliciter à ce sujet.
Mais le roi n’ayant point consenti à cette demande (car sa volonté
était qu’elle lui succédât après sa mort dans le royaume
d’Angleterre, en vertu de ses droits héréditaires), prescrivit que
les évêques, les archevêques, les plus puissans parmi les abbés,
aussi bien que les comtes et les grands de tout son royaume lui
engageassent leur foi par les sermens les plus formels,
s’obligeant à employer toutes leurs forces pour qu’après la mort
de son père, la susdite impératrice fût maintenue en possession de
la monarchie de la Grande-Bretagne, que l’on appelle maintenant
Angleterre. Il n’est point de [p. 278] mon sujet de dire s’ils ont
ou non tenu ces engagemens. Dans la suite du temps, le roi
désirant mettre un terme à l’inimitié importune de Foulques, comte
d’Anjou, de Tours et du Mans (car ils étaient depuis long-temps en
querelle pour divers motifs), surmonta la résistance de sa fille
l’impératrice, et la donna en mariage à Geoffroi Martel, fils du
susdit Foulques, et qui lui succéda dans son comté, lorsque
Foulques fut devenu roi de Jérusalem. Le marquis Geoffroi eut de
sa femme trois fils, Henri, Geoffroi Martel et Guillaume,
héritiers légitimes du royaume d’Angleterre, non seulement par le
roi Henri leur grand-père, mais aussi par la reine Mathilde leur
aïeule; car l’un et l’autre époux, Geoffroi et l’impératrice
Mathilde, étaient également proches parens, quoique de divers
côtés, des précédens rois d’Angleterre, ainsi qu’on peut le voir
dans le livre qui a été écrit sur la vie de la reine Mathilde. Il
est possible que nous transcrivions ce livre à la suite de cet
ouvrage, tant pour faire connaître les faits qui y sont rapportés,
que pour honorer la mémoire, et de la mère, au sujet de laquelle
ce livre a été écrit, et de la fille, pour qui il a été écrit.