CHAPITRE XXIV.

De la mort de Guillaume, abbé du Bec, et des bonnes qualités du

vénérable Boson, son successeur.

EN ce temps mourut Guillaume, abbé du Bec, qui eut pour successeur

le seigneur Boson, au sujet duquel on a demandé ce qui lui a le

plus mérité le respect et l’illustration parmi les hommes, ou de

sa grande habileté pour les affaires du siècle et pour les

affaires de la religion, ou de sa soumission toute particulière

aux lois de la vie monastique. Plusieurs hommes puissans, brillans

des dignités du siècle ou de celles de l’Eglise, vivaient avec lui

dans la plus intime familiarité, le respectant comme un père, le

craignant comme un précepteur, l’aimant comme un frère ou un fils.

Ils lui confiaient le soin de leur ame, ils en faisaient comme une

sentinelle, à l’aide de laquelle ils surveillaient tous les ordres

ecclésiastiques. Aussi [p. 276] la vigilance assidue d’un tel

homme, à qui sa sagesse et sa sainteté donnaient une très-grande

autorité, était-elle propre à inspirer aux princes une parfaite

sécurité pour ces objets de leur tendre sollicitude. Comme je

viens de le dire, le roi Henri, ou plutôt l’assentiment unanime de

l’assemblée générale, le fit abbé du monastère du Bec, quoiqu’il

s’en défendit autant par humilité que par crainte de se charger

d’un poste trop élevé. Les abbés, les monastères, les synodes, les

cours le vénèrent comme un homme sage autant qu’éloquent, juste

autant que rempli de prudence. Il se plaît à commander à ses sens,

et ne se livre à aucun excès; jamais il n’accorderait rien à

l’argent ou à la faveur, soit qu’il prononce une sentence en

justice, soit qu’il dise son avis dans le conseil. Il se montre à

la fois doux et sévère, et toujours de la manière la plus

convenable; il ne paraît ardent à persécuter aucun homme, il n’est

ennemi de personne, mais il poursuit partout tous les vices.

Maintenant, et pour ne pas m’éloigner plus longtemps de ce qui

concerne l’illustre roi Henri, je vais raconter ce que j’ai promis

de dire sur sa fille Mathilde, l’auguste impératrice.

[p. 277]

CHAPITRE XXV.

Comment, après la mort de l’empereur Henri, sa veuve Mathilde

l’impératrice étant revenue en Angleterre, le roi Henri, son père,

la donna en mariage à Geoffroi, duc d’Anjou, qui eut d’elle trois

fils, Henri, Geoffroi et Guillaume.

HENRI IV, empereur des Romains, étant mort avant d’être devenu

vieux et l’an 1125 de l’Incarnation du Seigneur, le très-puissant

roi des Anglais, Henri, envoya ses grands auprès de sa fille

Mathilde l’impératrice, et la fit ramener en Angleterre, en lui

rendant de grands honneurs. Les très-illustres princes de la cour

romaine, qui avaient connu sa sagesse et la régularité de sa

conduite, du vivant de l’empereur son époux, desiraient vivement

qu’elle continuât à les gouverner; c’est pourquoi ils vinrent à sa

suite, à la cour du roi son père, pour le solliciter à ce sujet.

Mais le roi n’ayant point consenti à cette demande (car sa volonté

était qu’elle lui succédât après sa mort dans le royaume

d’Angleterre, en vertu de ses droits héréditaires), prescrivit que

les évêques, les archevêques, les plus puissans parmi les abbés,

aussi bien que les comtes et les grands de tout son royaume lui

engageassent leur foi par les sermens les plus formels,

s’obligeant à employer toutes leurs forces pour qu’après la mort

de son père, la susdite impératrice fût maintenue en possession de

la monarchie de la Grande-Bretagne, que l’on appelle maintenant

Angleterre. Il n’est point de [p. 278] mon sujet de dire s’ils ont

ou non tenu ces engagemens. Dans la suite du temps, le roi

désirant mettre un terme à l’inimitié importune de Foulques, comte

d’Anjou, de Tours et du Mans (car ils étaient depuis long-temps en

querelle pour divers motifs), surmonta la résistance de sa fille

l’impératrice, et la donna en mariage à Geoffroi Martel, fils du

susdit Foulques, et qui lui succéda dans son comté, lorsque

Foulques fut devenu roi de Jérusalem. Le marquis Geoffroi eut de

sa femme trois fils, Henri, Geoffroi Martel et Guillaume,

héritiers légitimes du royaume d’Angleterre, non seulement par le

roi Henri leur grand-père, mais aussi par la reine Mathilde leur

aïeule; car l’un et l’autre époux, Geoffroi et l’impératrice

Mathilde, étaient également proches parens, quoique de divers

côtés, des précédens rois d’Angleterre, ainsi qu’on peut le voir

dans le livre qui a été écrit sur la vie de la reine Mathilde. Il

est possible que nous transcrivions ce livre à la suite de cet

ouvrage, tant pour faire connaître les faits qui y sont rapportés,

que pour honorer la mémoire, et de la mère, au sujet de laquelle

ce livre a été écrit, et de la fille, pour qui il a été écrit.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 114 / 168 题