Ce que fit le roi, par amour pour la justice, contre les changeurs
pervers, dans presque toute l’Angleterre.
JE vais rapporter une chose qui arriva dans le temps où durait
encore la querelle survenue entre le roi et le comte de Meulan,
par où l’on verra apparaître et la sévère justice de ce roi contre
les injures et son mépris pour l’argent, à côté de la droiture de
ses intentions.
Tandis donc que le roi était en Normandie, occupé des affaires de
la guerre, il arriva que, je ne sais par quel excès de perversité,
presque tous les changeurs du royaume d’Angleterre fabriquèrent
une monnaie d’étain, dans laquelle ils firent entrer un tiers
d’argent au plus, tandis qu’elle devait être entièrement en
argent. Cette fausse monnaie fut transportée en Normandie, et les
chevaliers du roi en ayant reçu par hasard en paiement de leur
solde, et n’ayant pu en faire usage pour leurs achats, attendu
qu’elle n’était pas bonne, portèrent plainte au roi de cette
falsification. Le roi donc irrité, et de l’insulte faite à ses
chevaliers, et bien plus encore de cette violation de la justice,
rendit [p. 275] une sentence, mandant et ordonnant à ceux qu’il
avait laissés en sa place en Angleterre qu’ils eussent à punir de
la perte de la main droite et des parties génitales tous les
changeurs qui seraient justement reconnus coupables d’un tel
crime. O homme défenseur de la justice et sévère à punir
l’iniquité! Oh! s’il eût voulu accepter une rançon pour les
membres de tant d’hommes criminels, combien de milliers de talens
il eût pu gagner! Mais, ainsi que nous avons dit, il dédaigna
l’argent, par amour pour la justice.