CHAPITRE XXIII.

Ce que fit le roi, par amour pour la justice, contre les changeurs

pervers, dans presque toute l’Angleterre.

JE vais rapporter une chose qui arriva dans le temps où durait

encore la querelle survenue entre le roi et le comte de Meulan,

par où l’on verra apparaître et la sévère justice de ce roi contre

les injures et son mépris pour l’argent, à côté de la droiture de

ses intentions.

Tandis donc que le roi était en Normandie, occupé des affaires de

la guerre, il arriva que, je ne sais par quel excès de perversité,

presque tous les changeurs du royaume d’Angleterre fabriquèrent

une monnaie d’étain, dans laquelle ils firent entrer un tiers

d’argent au plus, tandis qu’elle devait être entièrement en

argent. Cette fausse monnaie fut transportée en Normandie, et les

chevaliers du roi en ayant reçu par hasard en paiement de leur

solde, et n’ayant pu en faire usage pour leurs achats, attendu

qu’elle n’était pas bonne, portèrent plainte au roi de cette

falsification. Le roi donc irrité, et de l’insulte faite à ses

chevaliers, et bien plus encore de cette violation de la justice,

rendit [p. 275] une sentence, mandant et ordonnant à ceux qu’il

avait laissés en sa place en Angleterre qu’ils eussent à punir de

la perte de la main droite et des parties génitales tous les

changeurs qui seraient justement reconnus coupables d’un tel

crime. O homme défenseur de la justice et sévère à punir

l’iniquité! Oh! s’il eût voulu accepter une rançon pour les

membres de tant d’hommes criminels, combien de milliers de talens

il eût pu gagner! Mais, ainsi que nous avons dit, il dédaigna

l’argent, par amour pour la justice.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 113 / 168 题