Avec quelle habileté le même roi gouverna paisiblement tous ses
domaines.
LE comte Galeran et ses compagnons ayant été chargés de fers, le
roi Henri fit détruire de fond en comble la tour de Watteville.
S’étant emparé ensuite du château de Brionne de vive force plutôt
que par l’effet d’une soumission volontaire, il punit de la perte
de ses yeux celui qui l’avait occupé long-temps, depuis la
captivité du comte. Aussi ceux qui tenaient [p. 273] encore le
château de Beaumont en furent-ils effrayés, et pour ne pas
éprouver un pareil traitement, ils le rendirent au roi. Ayant
ainsi apaisé toutes ces séditions, le roi réunit à ses domaines
tant les terres du comte que les terres de ceux qui avaient été
pris avec lui. Quelques années après, il pardonna cependant au
comte Galeran, le délivra de ses fers, et lui permit de jouir du
revenu de ses terres, se réservant seulement la garde de ses
forteresses. Quelques-uns de ses compagnons de captivité
demeurèrent dans les fers tant que le roi demeura lui-même dans ce
monde. Or depuis le jour où le comte de Meulan fut fait prisonnier
dans la bataille dont j’ai parlé ci-dessus, et durant les dix
années que le roi Henri vécut encore, la paix la plus complète
régna tant dans le duché de Normandie que dans le royaume
d’Angleterre, quoique son neveu Guillaume fît tous les efforts
possibles pour la troubler, pendant le peu de temps qu’il occupa
le comté de Flandre. Mais ce sage roi était supérieur à presque
tous les princes de son temps autant par sa bonté que par ses
richesses; par l’une de ces qualités, savoir sa bonté, il était
plein de condescendance pour les églises, les monastères et tous
les hommes pauvres de ses terres; par l’autre, savoir par
l’infinie quantité de ses richesses, il opposait sur divers
points, à ses ennemis les plus rapprochés, de nombreuses
compagnies de chevaliers chargés de repousser par la force des
armes les brigandages qui pourraient être commis contre les
églises ou les pauvres. Aussi arriva-t-il très-rarement que les
terres de cet illustre roi Henri, situées dans le voisinage
d’autres provinces, fussent exposées à des aggressions [p. 274]
ennemies, et bien moins encore celles qui en étaient plus
éloignées, parce que, comme je viens de le dire, les nombreux
chevaliers que ce très-excellent prince entretenait dans l’aisance
à ses frais, et qu’il honorait de ses présens, repoussaient toutes
les entreprises hostiles.