CHAPITRE XXII.

Avec quelle habileté le même roi gouverna paisiblement tous ses

domaines.

LE comte Galeran et ses compagnons ayant été chargés de fers, le

roi Henri fit détruire de fond en comble la tour de Watteville.

S’étant emparé ensuite du château de Brionne de vive force plutôt

que par l’effet d’une soumission volontaire, il punit de la perte

de ses yeux celui qui l’avait occupé long-temps, depuis la

captivité du comte. Aussi ceux qui tenaient [p. 273] encore le

château de Beaumont en furent-ils effrayés, et pour ne pas

éprouver un pareil traitement, ils le rendirent au roi. Ayant

ainsi apaisé toutes ces séditions, le roi réunit à ses domaines

tant les terres du comte que les terres de ceux qui avaient été

pris avec lui. Quelques années après, il pardonna cependant au

comte Galeran, le délivra de ses fers, et lui permit de jouir du

revenu de ses terres, se réservant seulement la garde de ses

forteresses. Quelques-uns de ses compagnons de captivité

demeurèrent dans les fers tant que le roi demeura lui-même dans ce

monde. Or depuis le jour où le comte de Meulan fut fait prisonnier

dans la bataille dont j’ai parlé ci-dessus, et durant les dix

années que le roi Henri vécut encore, la paix la plus complète

régna tant dans le duché de Normandie que dans le royaume

d’Angleterre, quoique son neveu Guillaume fît tous les efforts

possibles pour la troubler, pendant le peu de temps qu’il occupa

le comté de Flandre. Mais ce sage roi était supérieur à presque

tous les princes de son temps autant par sa bonté que par ses

richesses; par l’une de ces qualités, savoir sa bonté, il était

plein de condescendance pour les églises, les monastères et tous

les hommes pauvres de ses terres; par l’autre, savoir par

l’infinie quantité de ses richesses, il opposait sur divers

points, à ses ennemis les plus rapprochés, de nombreuses

compagnies de chevaliers chargés de repousser par la force des

armes les brigandages qui pourraient être commis contre les

églises ou les pauvres. Aussi arriva-t-il très-rarement que les

terres de cet illustre roi Henri, situées dans le voisinage

d’autres provinces, fussent exposées à des aggressions [p. 274]

ennemies, et bien moins encore celles qui en étaient plus

éloignées, parce que, comme je viens de le dire, les nombreux

chevaliers que ce très-excellent prince entretenait dans l’aisance

à ses frais, et qu’il honorait de ses présens, repoussaient toutes

les entreprises hostiles.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 112 / 168 题