De la valeur que Guillaume déploya pour les intérêts de son
royaume; et comment il persécuta l’église de Dieu et ses
serviteurs.
NOUS pourrions rapporter dans ces annales, au sujet de ce roi
Guillaume, qu’ayant deux fois conduit une armée sur leur propre
territoire, il vainquit deux fois les gens du pays de Galles, qui
s’étaient révoltés contre lui, et qu’une autre fois, marchant avec
son armée à la rencontre de Malcolm, roi des Ecossais, qui avait
conduit une armée en Angleterre, il le força à accepter les
conditions qu’il voulut lui imposer. Voici encore un autre fait.
Le roi Guillaume apprit qu’Hélie, comte du Mans, assisté de
Foulques, comte d’Anjou, assiégeait ses hommes dans la ville même
du Mans. (Hélie avait auparavant enlevé cette ville aux hommes du
roi, mais les citoyens l’avaient rendue au roi, et c’est pourquoi
Hélie était venu l’assiéger de nouveau.) Le roi Guillaume donc,
ayant appris celle nouvelle pendant qu’il était en Angleterre,
appela [p. 253] ceux de ses chevaliers qui se trouvaient en ce
moment auprès de lui, donna ordre que ceux qui étaient absens
eussent à partir à sa suite, et se rendant vers la mer pour passer
en Normandie, il trouva, les vents contraires, et cependant il se
lança sur les eaux, malgré les vents, disant qu’il n’avait jamais
entendu dire qu’un roi eût péri par un naufrage. Ayant donc
traversé la mer, pour ainsi dire en dépit des élémens, le seul
bruit de son arrivée mit en fuite les comtes ci-dessus nommés, et
leur fit lever le siége.
Je pourrais, dis-je, rapporter sur ce roi, et en toute vérité, ces
faits et d’autres semblables encore, si je ne jugeais convenable,
pour donner une suite régulière à cette histoire, de dire encore
quelques mots des actes par lesquels ce roi persécuta grandement
un grand nombre des serviteurs de Dieu et de la sainte Eglise,
actes pour lesquels il fit une pénitence tardive et même
infructueuse, du moins selon l’opinion de beaucoup d’hommes sages.
D’ailleurs je suis pressé d’en venir à raconter avec plus de
détail la vie de Henri, de mémoire divine, son frère et son
successeur, qui, protégeant les hommes religieux et l’Eglise de
Dieu, et leur prêtant son assistance, se fit infiniment vénérer.
Tandis que ce même Guillaume gouvernait le royaume d’Angleterre,
Morel, neveu de Robert de Mowbray, comte de Northumberland, tua
sur le territoire d’Angleterre le susdit roi des Ecossais,
Malcolm, et son fils aîné, qui avaient fait une invasion dans le
royaume, et détruisit la plus grande partie de leur armée. Or ce
Robert, ayant voulu tenter de s’emparer, contre le gré de son
seigneur, de [p. 254] certaines forteresses royales situées dans
le voisinage de son comté, fut pris par les chevaliers du roi
Guillaume, et par ses ordres retenu très-long-temps dans les fers;
puis, sous le règne du roi Henri, il mourut dans la même prison.
Beaucoup de gens ont dit qu’il avait été ainsi maltraité par une
juste punition, pour avoir traîtreusement mis à mort le roi
d’Ecosse, père de la très-noble Mathilde, qui fut dans la suite
reine des Anglais. Or les terres qu’il possédait en Normandie et
la plus grande partie de son comté, Henri, devenu roi, les donna à
Nigel d’Aubigny, homme illustre et vaillant. Nigel épousa ensuite
Gundrède, fille de Giraud de Gournay, et en eut un fils nommé
Roger de Mowbray, qui étant encore enfant succéda à son père,
lequel se fit moine dans l’abbaye du Bec, et donna à son fils de
grandes propriétés en Angleterre. De même ce Giraud, sur la
demande de son père, Hugues de Gournay, qui était aussi moine au
Bec, donna beaucoup de choses à la même église, et partant ensuite
pour Jérusalem avec sa femme Edith, sœur de Guillaume, comte de
Warenne, il mourut en chemin. Sa femme revint ensuite, et se maria
avec Drogon de Mouchy, qui eut d’elle un fils nommé Drogon. Le
susdit Giraud eut pour successeur son fils nommé Hugues, qui se
maria avec la sœur de Raoul de Péronne, comte de Vermandois, et en
eut un fils nommé Hugues. Ayant dit brièvement ces choses, pour
faire mention des amis et des bienfaiteurs du monastère du Bec, je
reprends maintenant la suite de mon récit.
[p. 255]
CHAPITRE IX.
De la mort du roi Guillaume dans la Forêt-Neuve. — Comment
Richard, son frère, était mort auparavant en ce même lieu; et de
ce qui causa leur mort, selon l’opinion du peuple.
AINSI donc, comme nous l’avons dit plus haut, le duc Robert de
Normandie étant parti pour Jérusalem, en l’année 1096 de
l’Incarnation du Seigneur, et ayant engagé son duché de Normandie
à Guillaume son frère, roi des Anglais, il arriva, quelque temps
après, que ce même roi étant allé un certain jour à la chasse dans
la Forêt-Neuve, fut percé au cœur, le 2 août, par une flèche
lancée imprudemment par un de ses familiers, et mourut l’an 1100
de l’Incarnation du Seigneur, et la treizième année de son règne.
Du vivant de leur père, Richard, frère de Guillaume, étant allé de
même chasser dans cette forêt, s’était heurté contre un arbre
qu’il n’avait pas su éviter, en était tombé malade, et était mort
des suites de ce coup. Or il y avait beaucoup de gens qui dirent
que les fils du premier roi Guillaume avaient péri dans cette
forêt par le jugement de Dieu, et par la raison que le roi
Guillaume avait détruit beaucoup de fermes et d’églises tout
autour de cette forêt afin de l’agrandir.
[p. 256]
CHAPITRE X.
Comment Henri son frère, lui succéda, et prit pour femme Mathilde
fille du roi d’Ecosse.
LE roi Guillaume étant mort, comme nous l’avons rapporté, son
frère Henri fit aussitôt transporter son corps à Winchester, et le
fit ensevelir en ce lieu dans l’église de Saint-Pierre, en face du
grand autel. Après cette cérémonie, il revint à Londres, et, du
consentement de tous les Français et Anglais, quatre jours après
la mort de son frère, il reçut le diadême royal à Winchester. Un
grand nombre d’hommes se réjouirent d’avoir enfin obtenu un roi
fils d’un roi et d’une reine, et de plus né et élevé en
Angleterre. Afin de vivre royalement, le roi épousa, cette même
année, la vénérable Mathilde, fille de Malcolm, roi d’Ecosse, et
de Marguerite. Un livre, qui a été écrit sur la vie des deux
reines Marguerite et Mathilde, fait voir dans tout son éclat
combien elles ont été saintes et sages, tant de la sagesse du
siècle que de la sagesse spirituelle. N’oublions pas non plus de
dire qu’Anselme, de sainte mémoire, archevêque de Cantorbéry,
célébra à Westminster, le jour de la Fête de Saint Martin, le
mariage de la reine Mathilde avec le très-noble roi Henri, et
qu’elle fut, le même jour, décorée du diadême royal. Or le roi
Henri fut un homme doué de grandes qualités, ami de la justice, de
la paix et de la religion, ardent à punir les méchans et les
voleurs, [p. 257] très-heureux en triomphant de ses ennemis, non
seulement des princes et des comtes les plus fameux, mais aussi
des rois les plus renommés.