DE HENRI Ier, ROI DES ANGLAIS ET DUC DES NORMANDS.
CHAPITRE PREMIER.
Préface à l’Histoire des faits et gestes du roi Henri, dans
laquelle il est montré, en peu de mots, meilleur que ses frères.
PUISQUE nous avons rapporté dans le livre précédent les
faits et gestes de Guillaume, roi des Anglais et duc des Normands,
il ne paraîtra pas inconvenant que ce livre (le septième de
l’Histoire des ducs de Normandie 25) présente, pour l’instruction
des siècles à venir, et surtout pour inviter nos descendans à
imiter de tels exemples, la vie, la conduite et en grande partie
les gestes du très-noble roi Henri, fils du susdit Guillaume. Ce
n’est pas sans de justes motifs que ce nombre sept est échu en
partage à cet homme qui, par l’élévation de son ame et la valeur
de son bras, a jeté un grand éclat sur le nombre ternaire et
quaternaire. Remarquons en outre que ce même roi, dont nous
entreprenons d’écrire l’histoire, se trouve au septième rang dans
la généalogie des ducs de Normandie, si l’on commence à compter au
duc Rollon [p. 243] qui fut la souche de cette race. Cependant,
pour ne pas interrompre le cours de cette histoire, il convient
que nous disions quelque chose, en peu de mots, des deux frères de
Henri, Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc des Normands,
auxquels il succéda lui seul, surtout parce que cela est
nécessaire pour faire ressortir le sujet que nous avons entrepris.
De même, en effet, que les peintres ont coutume de répandre
d’abord une couleur de fer pour faire mieux briller le rouge
qu’ils mettent par dessus, de même peut-être, si l’on compare les
frères dont je viens de parler à leur frère Henri, celui-ci
ressortira avec plus d’éclat par l’effet de cette comparaison. Il
sera facile de prouver ceci en peu de paroles. Dans l’un des deux
frères, je veux dire Guillaume, on vantait sa munificence envers
les hommes du siècle; mais on se plaignait beaucoup de ce qu’il
négligeait les choses de la religion. Quant à Robert, la renommée
le célébrait avec justice pour les choses de guerre; mais elle
disait aussi, et ne mentait point, qu’il était moins bon pour la
sagesse du conseil et le gouvernement du duché. Henri, au
contraire, réunissant en lui seul les honorables qualités que l’on
remarquait en chacun de ses deux autres frères, se montrait en
outre, pour celles qui leur manquaient, comme nous venons de dire,
supérieur, non seulement à eux, mais de plus à tous les autres
princes de son temps. Et comme ce que nous disons ici sera
pleinement prouvé en sa place, afin de ne pas faire de digression
au commencement même de notre récit, nous allons reprendre notre
histoire au point où nous l’avons laissée.
[p. 244]
CHAPITRE II.
Comment après la mort du roi Guillaume, Guillaume, frère de Henri,
passa en Angleterre, et y fut fait roi, et Robert acquit le duché
de Normandie; et comment ce même Robert donna et retira ensuite à
Henri le comté de Coutances.
LE roi des Anglais, Guillaume, étant donc délivré du soin des
affaires de ce monde, Guillaume son fils s’embarqua le plus tôt
qu’il put au port de Touche, passa la mer, fut accueilli par les
Anglais et les Français, et reçut l’onction royale à Londres, dans
Westminster, de Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, assisté de ses
suffragans. Robert son frère avait quitté la Normandie avant la
mort de son père, s’indignant que celui-ci ne lui permît pas de
gouverner selon sa volonté le comté de Normandie et celui du
Maine. Car il avait été depuis long-temps désigné héritier du
premier de ces comtés; et, quant au second, il en sollicitait le
gouvernement du vivant même de son père, sur le fondement que
Marguerite, fille de Herbert, autrefois comte du Mans, avait été
fiancée avec lui, quoiqu’elle fût morte bientôt après à Fécamp,
comme vierge consacrée au Christ, et avant que les noces eussent
été célébrées. Robert donc habitait dans le pays de Ponthieu, à
Abbeville, avec des jeunes gens ses semblables, c’est-à-dire des
fils des seigneurs de Normandie, qui le servaient en apparence
comme leur futur seigneur, mais qui dans le fait étaient surtout
poussés vers lui par l’attrait de la nouveauté. [p. 245] Dans le
même temps Robert dévastait sans cesse le duché de Normandie, et
surtout les frontières, par ses excursions et ses rapines;
lorsqu’il apprit la nouvelle de la mort de son père, il se rendit
tout de suite à Rouen, et prit possession de celte ville et de
tout le duché sans aucune opposition. Et comme ses fidèles
l’engageaient à aller au plus tôt conquérir par les armes le
royaume d’Angleterre, que son frère lui enlevait, Robert leur
répondit, à ce qu’on rapporte, avec sa simplicité accoutumée, et,
s’il est permis de le dire, trop voisine de l’imprudence: « Par
les anges de Dieu, quand même je serais à Alexandrie, les Anglais
m’attendraient, et se garderaient d’oser se donner un roi avant
mon arrivée. Mon frère Guillaume lui-même, que vous dites avoir eu
cette audace, n’exposerait pas sa tête à toucher sans ma
permission à cette couronne. » Il disait tout cela dans le premier
moment; mais lorsqu’il eut appris en détail ce qui s’était passé,
il ne s’éleva pas la moindre querelle entre lui et son frère
Guillaume.
Or Henri, leur frère, demeura en Normandie auprès du duc Robert.
Le roi Guillaume avait donné en mourant à son fils Henri cinq
mille livres de monnaie d’Angleterre. Robert son frère lui donna
en outre le comté de Coutances, ou, comme disent d’autres
personnes, le lui engagea. Mais Henri n’en jouit pas longtemps;
car Robert ayant trouvé quelques mauvais prétextes, qui lui furent
suggérés par des hommes méchans, fit arrêter Henri à Rouen, au
moment où il ne s’y attendait nullement, et lui enleva indignement
ce qu’il lui avait donné.
[p. 246]
CHAPITRE III.
De l’accord qui fut conclu entre Guillaume, roi des Anglais, et
Robert, duc de Normandie, son frère; et comment ils assiégèrent
leur frère Henri dans le mont Saint-Michel.
APRÈS cela, et peu de temps s’étant écoulé, Guillaume, roi des
Anglais, et Robert, duc de Normandie, firent la paix entre eux, et
cependant bien peu auparavant Robert eût pu très-facilement
s’emparer du royaume d’Angleterre, s’il eût été moins timide. En
effet Eustache, comte de Boulogne, et l’évêque de Bayeux, et le
comte de Mortain, ses oncles paternels, ainsi que d’autres
seigneurs de Normandie, passèrent la mer avec une nombreuse suite
de chevaliers, s’emparèrent de Rochester et de quelques autres
châteaux dans le comté de Kent, et les gardèrent au nom de Robert.
Mais tandis qu’ils attendaient le duc Robert lui-même, qui pendant
ce temps s’occupait à se divertir en Normandie, beaucoup plus
qu’il ne convenait à un homme, ils furent assiégés par le roi
Guillaume, sans recevoir aucun secours de celui pour les intérêts
duquel ils s’étaient exposés à de si grands dangers; et forcés de
sortir honteusement des forteresses qu’ils occupaient, ils
retournèrent chez eux. Enfin, comme nous l’avons déjà dit, il fut
conclu tant bien que mal, à Caen, un accord entre les deux frères,
par l’intermédiaire de Philippe, roi des Français, qui avait
marché au secours du duc contre le roi Guillaume, résidant alors
dans [p. 247] le château d’Eu, et entouré d’une immense armée
d’Anglais et de Normands; mais ce traité, en ce qui regardait le
duc Robert, fut pour lui aussi déshonorant que préjudiciable: car
le roi Guillaume retint sans dédommagement tout ce dont il s’était
emparé en Normandie par l’infidélité des hommes du duc, qui lui
avaient livré les forteresses que le duc avait données à garder à
ses chevaliers, afin qu’ils pussent faire la guerre au roi. Les
forteresses que le roi Guillaume occupa de cette manière étaient
Fécamp et le château d’Eu, que, Guillaume, comte d’Eu, lui avait
livré aussi bien que tous les autres châteaux. Etienne, comte
d’Aumale, fils d’Eudes, comte de Champagne, et neveu de Guillaume
l’Ancien, roi des Anglais, en tant que fils de sa sœur, en fit
autant, de même que plusieurs autres seigneurs qui habitaient au
delà de la Seine.
Cependant au lieu de protéger, comme ils l’auraient dû, leur frère
Henri, au lieu de prendre soin de lui, afin qu’il pût vivre
honorablement comme leur frère et comme un fils de roi, Guillaume
et Robert unirent leurs efforts pour l’expulser de toutes les
terres de leur père. Ce fut ainsi qu’une certaine fois ils
allèrent l’assiéger sur le Mont-Saint-Michel. Mais après qu’ils y
eurent travaillé long-temps et sans succès, ils en vinrent enfin à
se quereller entre eux, et le comte Henri sortit et alla s’emparer
d’un château très-fort, nommé Domfront, par l’adresse d’un certain
habitant du pays, lequel, noble et riche, n’avait pu supporter
plus long-temps les vexations que lui faisait endurer, aussi bien
qu’à tous ses autres voisins, Robert de Bellême, homme orgueilleux
et méchant, qui [p. 248] possédait ce château à cette époque. Dès
ce moment Henri le garda avec tant de soin qu’il en demeura maître
jusqu’à la fin de sa vie. Vers le même temps, Jean, archevêque de
Rouen, étant mort, Guillaume, abbé de Saint-Etienne de Caen, lui
succéda.