LIVRE HUITIÈME.

DE HENRI Ier, ROI DES ANGLAIS ET DUC DES NORMANDS.

CHAPITRE PREMIER.

Préface à l’Histoire des faits et gestes du roi Henri, dans

laquelle il est montré, en peu de mots, meilleur que ses frères.

PUISQUE nous avons rapporté dans le livre précédent les

faits et gestes de Guillaume, roi des Anglais et duc des Normands,

il ne paraîtra pas inconvenant que ce livre (le septième de

l’Histoire des ducs de Normandie 25) présente, pour l’instruction

des siècles à venir, et surtout pour inviter nos descendans à

imiter de tels exemples, la vie, la conduite et en grande partie

les gestes du très-noble roi Henri, fils du susdit Guillaume. Ce

n’est pas sans de justes motifs que ce nombre sept est échu en

partage à cet homme qui, par l’élévation de son ame et la valeur

de son bras, a jeté un grand éclat sur le nombre ternaire et

quaternaire. Remarquons en outre que ce même roi, dont nous

entreprenons d’écrire l’histoire, se trouve au septième rang dans

la généalogie des ducs de Normandie, si l’on commence à compter au

duc Rollon [p. 243] qui fut la souche de cette race. Cependant,

pour ne pas interrompre le cours de cette histoire, il convient

que nous disions quelque chose, en peu de mots, des deux frères de

Henri, Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc des Normands,

auxquels il succéda lui seul, surtout parce que cela est

nécessaire pour faire ressortir le sujet que nous avons entrepris.

De même, en effet, que les peintres ont coutume de répandre

d’abord une couleur de fer pour faire mieux briller le rouge

qu’ils mettent par dessus, de même peut-être, si l’on compare les

frères dont je viens de parler à leur frère Henri, celui-ci

ressortira avec plus d’éclat par l’effet de cette comparaison. Il

sera facile de prouver ceci en peu de paroles. Dans l’un des deux

frères, je veux dire Guillaume, on vantait sa munificence envers

les hommes du siècle; mais on se plaignait beaucoup de ce qu’il

négligeait les choses de la religion. Quant à Robert, la renommée

le célébrait avec justice pour les choses de guerre; mais elle

disait aussi, et ne mentait point, qu’il était moins bon pour la

sagesse du conseil et le gouvernement du duché. Henri, au

contraire, réunissant en lui seul les honorables qualités que l’on

remarquait en chacun de ses deux autres frères, se montrait en

outre, pour celles qui leur manquaient, comme nous venons de dire,

supérieur, non seulement à eux, mais de plus à tous les autres

princes de son temps. Et comme ce que nous disons ici sera

pleinement prouvé en sa place, afin de ne pas faire de digression

au commencement même de notre récit, nous allons reprendre notre

histoire au point où nous l’avons laissée.

[p. 244]

CHAPITRE II.

Comment après la mort du roi Guillaume, Guillaume, frère de Henri,

passa en Angleterre, et y fut fait roi, et Robert acquit le duché

de Normandie; et comment ce même Robert donna et retira ensuite à

Henri le comté de Coutances.

LE roi des Anglais, Guillaume, étant donc délivré du soin des

affaires de ce monde, Guillaume son fils s’embarqua le plus tôt

qu’il put au port de Touche, passa la mer, fut accueilli par les

Anglais et les Français, et reçut l’onction royale à Londres, dans

Westminster, de Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, assisté de ses

suffragans. Robert son frère avait quitté la Normandie avant la

mort de son père, s’indignant que celui-ci ne lui permît pas de

gouverner selon sa volonté le comté de Normandie et celui du

Maine. Car il avait été depuis long-temps désigné héritier du

premier de ces comtés; et, quant au second, il en sollicitait le

gouvernement du vivant même de son père, sur le fondement que

Marguerite, fille de Herbert, autrefois comte du Mans, avait été

fiancée avec lui, quoiqu’elle fût morte bientôt après à Fécamp,

comme vierge consacrée au Christ, et avant que les noces eussent

été célébrées. Robert donc habitait dans le pays de Ponthieu, à

Abbeville, avec des jeunes gens ses semblables, c’est-à-dire des

fils des seigneurs de Normandie, qui le servaient en apparence

comme leur futur seigneur, mais qui dans le fait étaient surtout

poussés vers lui par l’attrait de la nouveauté. [p. 245] Dans le

même temps Robert dévastait sans cesse le duché de Normandie, et

surtout les frontières, par ses excursions et ses rapines;

lorsqu’il apprit la nouvelle de la mort de son père, il se rendit

tout de suite à Rouen, et prit possession de celte ville et de

tout le duché sans aucune opposition. Et comme ses fidèles

l’engageaient à aller au plus tôt conquérir par les armes le

royaume d’Angleterre, que son frère lui enlevait, Robert leur

répondit, à ce qu’on rapporte, avec sa simplicité accoutumée, et,

s’il est permis de le dire, trop voisine de l’imprudence: « Par

les anges de Dieu, quand même je serais à Alexandrie, les Anglais

m’attendraient, et se garderaient d’oser se donner un roi avant

mon arrivée. Mon frère Guillaume lui-même, que vous dites avoir eu

cette audace, n’exposerait pas sa tête à toucher sans ma

permission à cette couronne. » Il disait tout cela dans le premier

moment; mais lorsqu’il eut appris en détail ce qui s’était passé,

il ne s’éleva pas la moindre querelle entre lui et son frère

Guillaume.

Or Henri, leur frère, demeura en Normandie auprès du duc Robert.

Le roi Guillaume avait donné en mourant à son fils Henri cinq

mille livres de monnaie d’Angleterre. Robert son frère lui donna

en outre le comté de Coutances, ou, comme disent d’autres

personnes, le lui engagea. Mais Henri n’en jouit pas longtemps;

car Robert ayant trouvé quelques mauvais prétextes, qui lui furent

suggérés par des hommes méchans, fit arrêter Henri à Rouen, au

moment où il ne s’y attendait nullement, et lui enleva indignement

ce qu’il lui avait donné.

[p. 246]

CHAPITRE III.

De l’accord qui fut conclu entre Guillaume, roi des Anglais, et

Robert, duc de Normandie, son frère; et comment ils assiégèrent

leur frère Henri dans le mont Saint-Michel.

APRÈS cela, et peu de temps s’étant écoulé, Guillaume, roi des

Anglais, et Robert, duc de Normandie, firent la paix entre eux, et

cependant bien peu auparavant Robert eût pu très-facilement

s’emparer du royaume d’Angleterre, s’il eût été moins timide. En

effet Eustache, comte de Boulogne, et l’évêque de Bayeux, et le

comte de Mortain, ses oncles paternels, ainsi que d’autres

seigneurs de Normandie, passèrent la mer avec une nombreuse suite

de chevaliers, s’emparèrent de Rochester et de quelques autres

châteaux dans le comté de Kent, et les gardèrent au nom de Robert.

Mais tandis qu’ils attendaient le duc Robert lui-même, qui pendant

ce temps s’occupait à se divertir en Normandie, beaucoup plus

qu’il ne convenait à un homme, ils furent assiégés par le roi

Guillaume, sans recevoir aucun secours de celui pour les intérêts

duquel ils s’étaient exposés à de si grands dangers; et forcés de

sortir honteusement des forteresses qu’ils occupaient, ils

retournèrent chez eux. Enfin, comme nous l’avons déjà dit, il fut

conclu tant bien que mal, à Caen, un accord entre les deux frères,

par l’intermédiaire de Philippe, roi des Français, qui avait

marché au secours du duc contre le roi Guillaume, résidant alors

dans [p. 247] le château d’Eu, et entouré d’une immense armée

d’Anglais et de Normands; mais ce traité, en ce qui regardait le

duc Robert, fut pour lui aussi déshonorant que préjudiciable: car

le roi Guillaume retint sans dédommagement tout ce dont il s’était

emparé en Normandie par l’infidélité des hommes du duc, qui lui

avaient livré les forteresses que le duc avait données à garder à

ses chevaliers, afin qu’ils pussent faire la guerre au roi. Les

forteresses que le roi Guillaume occupa de cette manière étaient

Fécamp et le château d’Eu, que, Guillaume, comte d’Eu, lui avait

livré aussi bien que tous les autres châteaux. Etienne, comte

d’Aumale, fils d’Eudes, comte de Champagne, et neveu de Guillaume

l’Ancien, roi des Anglais, en tant que fils de sa sœur, en fit

autant, de même que plusieurs autres seigneurs qui habitaient au

delà de la Seine.

Cependant au lieu de protéger, comme ils l’auraient dû, leur frère

Henri, au lieu de prendre soin de lui, afin qu’il pût vivre

honorablement comme leur frère et comme un fils de roi, Guillaume

et Robert unirent leurs efforts pour l’expulser de toutes les

terres de leur père. Ce fut ainsi qu’une certaine fois ils

allèrent l’assiéger sur le Mont-Saint-Michel. Mais après qu’ils y

eurent travaillé long-temps et sans succès, ils en vinrent enfin à

se quereller entre eux, et le comte Henri sortit et alla s’emparer

d’un château très-fort, nommé Domfront, par l’adresse d’un certain

habitant du pays, lequel, noble et riche, n’avait pu supporter

plus long-temps les vexations que lui faisait endurer, aussi bien

qu’à tous ses autres voisins, Robert de Bellême, homme orgueilleux

et méchant, qui [p. 248] possédait ce château à cette époque. Dès

ce moment Henri le garda avec tant de soin qu’il en demeura maître

jusqu’à la fin de sa vie. Vers le même temps, Jean, archevêque de

Rouen, étant mort, Guillaume, abbé de Saint-Etienne de Caen, lui

succéda.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 97 / 168 题