CHAPITRE XL.

Comment des brigands d’Angleterre, préparant une rébellion,

construisirent le château de Durham, et furent détruits.

OR le roi Guillaume ayant terminé, selon ses vœux, toutes les

affaires pour lesquelles il était venu en Normandie, donna le

gouvernement de son duché à son fils Robert, alors brillant de

toute l’ardeur de la jeunesse. Lui-même retourna dans son royaume

d’Angleterre, et y trouva beaucoup d’hommes de cette nation, dont

les cœurs mobiles s’étaient détournés de nouveau par de perfides

conspirations de la foi qu’ils lui devaient. Ces brigands avaient

conspiré dans toute l’étendue du pays pour surprendre et massacrer

en tous lieux les chevaliers que le roi avait laissés pour la

défense du territoire, au commencement du jeûne, et lorsqu’ils se

rendraient dans les églises, marchant pieds nus, selon les lois de

pénitence que la religion impose aux chrétiens; ils espéraient

ensuite expulser plus facilement le roi lorsqu’il reviendrait.

Mais les perfides machinations de ces ennemis de Dieu ayant été

découvertes, craignant l’arrivée immédiate du grand triomphateur,

ils s’enfuirent furtivement et en toute [p. 235] hâte, poussés par

une grande terreur, et se retirèrent dans un certain quartier du

comté de Cumberland, également inaccessible par eau et à cause de

l’épaisseur des bois. Là ils construisirent un château muni de

forts retranchemens, qu’ils nommèrent dans leur langage le château

de Durham. De ce point de retraite ils faisaient très-souvent de

nombreuses excursions, et revenaient ensuite s’y cacher, pour

attendre l’arrivée du roi des Danois, Suénon, qu’ils avaient

appelé à leur secours par des courriers. Ils envoyèrent aussi des

députés aux gens d’Yorck, les invitant à les assister dans les

funestes entreprises de leur méchanceté. S’étant donc réunis à

ceux-ci, ils portèrent dans la ville des armes et de l’argent en

abondance, se disposèrent à une vigoureuse résistance, et se

donnèrent pour roi un certain enfant nommé Edgar, qui tirait sa

noble origine du roi Edouard. Aussitôt que le roi Guillaume fut

informé de leurs entreprises et de leurs efforts téméraires, il

rassembla ses escadrons de Normands, et partit aussitôt pour aller

réprimer leur insolence. Les rebelles, se confiant en leur courage

et en leurs forces, sortirent de la ville, et marchèrent aussitôt

contre l’armée du roi. Mais celle-ci les battit complétement; en

sorte qu’ils perdirent un grand nombre d’hommes, et que les autres

furent forcés de se retirer derrière leurs remparts. Les Normands

les poursuivirent sans retard, pénétrèrent dans la ville en même

temps que les fuyards, et la détruisirent presque toute entière

par le fer et le feu, massacrant tous les habitans, depuis

l’enfant jusqu’au vieillard. Les provocateurs de cette révolte

n’échappèrent à la mort qu’en se sauvant sur leurs vaisseaux et

suivant le cours de l’Humber.

[p. 236]

CHAPITRE XLI.

Comment Brian, fils d’Eudes, comte de la petite Bretagne, vainquit

les deux fils du roi Harold et l’armée du roi d’Irlande.

CEPENDANT les deux fils du roi Harold se séparèrent de cette

société, et allèrent, avec beaucoup de serviteurs de leur père,

demander des secours à Dirmet 23, roi d’Irlande. Dans un court

espace de temps, et avec l’assistance de ce roi, ils levèrent dans

ce royaume un corps assez considérable de chevaliers. Ensuite ils

retournèrent au plus tôt en Angleterre avec soixante-six navires,

vers le point qu’ils jugèrent le plus propice à leurs desseins; et

alors, comme les pirates les plus cruels, ils firent tous leurs

efforts pour piller et dévaster tout le pays par le fer et le feu.

Or Brian 24, fils d’Eudes, comte de la petite Bretagne, s’étant

armé, marcha contre eux avec les siens, et leur livra deux combats

en un seul jour. Il leur tua dix-sept cents combattans, parmi

lesquels étaient quelques grands seigneurs, et les autres se

sauvèrent en fuyant, échappèrent comme ils le purent à la mort, en

se retirant sur leurs vaisseaux, et apportèrent un grand deuil

dans toute l’Irlande, en annonçant la perte de leurs amis. Il

n’est même pas douteux que si la nuit n’était venue interrompre

ces combats, tous les Irlandais n’eussent succombé sous la faulx

de la mort.

[p. 237]

CHAPITRE XLII.

Comment le roi Guillaume, parcourant l’Angleterre, fit construire

beaucoup de châteaux pour la défense du royaume.

A la fin les bandits qui s’étaient enfermés à Durham, ayant appris

les malheurs de ceux qu’une semblable démence avait poussés à se

réunir pour de funestes conspirations, audacieux encore au milieu

de leurs désastres, à cause des armes qu’ils possédaient et de la

possibilité de s’enfuir; mais redoutant que le roi n’entreprît

contre eux une expédition, ayant délibéré entre eux, et pris une

résolution digne de leur imprudente témérité, se retirèrent plus

loin vers les places fortes des bords de la mer, où ils

s’occupèrent à amasser des richesses mal acquises, produit de

leurs brigandages de pirates. Le roi, guidé par la sagesse qui

marquait tous les actes de son gouvernement, visita avec une

extrême sollicitude les lieux les moins fortifiés de son royaume,

fit construire de très-forts châteaux dans toutes les positions

convenables pour repousser les incursions des ennemis, et y

établit des chevaliers d’élite, leur donnant toutes sortes de

provisions et une bonne solde. Enfin cette première tempête de

combats et de révoltes s’étant peu à peu apaisée, le roi put

manier avec plus de vigueur les rênes de la monarchie anglaise, et

jouir de sa gloire avec plus de succès.

[p. 238]

CHAPITRE XLIII.

De la mort de Robert Guiscard, duc de Pouille; de sa valeur et de

ses descendans; et comment Roger son neveu devint roi.

EN ce temps mourut Robert Guiscard, enfant de la Normandie, et duc

de Pouille. Robert, ayant pour cause de parenté quitté sa première

femme, dont il avait eu un fils nommé Boémond, épousa la fille

aînée de Waimar, prince de Salerne, qui se nommait Sichelgaite,

par la protection de Gisulfe, frère de la susdite jeune fille, et

qui avait succédé à son père. Gatteclime, sœur cadette de ce

dernier fut mariée à Jordan, prince de Capoue, fils de Richard

l’Ancien et père de Richard-le-Jeune. Ce Jordan avait eu pour

aïeul Ranulfe, qui fut le premier chef des Normands dans la

Pouille, et qui y fonda une ville nommée Averse.

Or, Robert Guiscard eut de sa femme Sichelgaite trois fils et cinq

filles. Celles-ci furent parfaitement bien mariées, tellement que

l’une d’elles s’unit avec l’empereur de Constantinople. Robert

vainquit deux empereurs en une seule bataille, savoir, Alexis,

empereur des Grecs, en Grèce, et Henri, empereur des Romains, en

Italie. Celui-ci fut bien en effet vaincu, puisqu’ayant appris la

grande renommée du duc Robert, et n’osant se fier aux forces des

Saxons et des Allemands, ni même aux murailles de la ville, qui

est la capitale du monde, et ne s’y croyant point en sûreté, il

prit aussitôt la fuite.

[p. 239] Boémond, quoiqu’il eût un grand territoire dans la

Pouille, en partit cependant avec d’autres Normands et avec les

Français, pour aller faire la guerre aux Sarrasins, qui à cette

époque possédaient presque toutes les villes de la Romanie. Ayant

enfin vaincu les Païens et subjugué les villes d’Antioche, de

Jérusalem, et beaucoup d’autres encore, Boémond obtint la

principauté d’Antioche, et ses héritiers la gouvernèrent après

lui, savoir, Boémond, son fils, né de Constance, fille de

Philippe, roi des Français; et après Boémond, Raimond, fils de

Guillaume, comte de Poitiers, et qui avait épousé la fille de

Boémond II.

Le duc Robert Guiscard étant mort, eut pour successeur son fils

premier né de sa seconde femme, nommé Roger, et surnommé Bursa. Ce

Roger étant mort, et ses fils aussi après lui, Roger son cousin

germain, fils de Roger, comte de Sicile, frère de Robert Guiscard,

posséda à lui seul la Pouille et la Sicile. Dans la suite des

temps ce Roger devint roi, de duc qu’il était, par l’effet de la

querelle qui s’éleva entre les deux seigneurs apostoliques, qui

avaient été élus à Rome en même temps, savoir, Innocent II et

Pierre de Léon. Ce dernier accorda au duc Roger l’autorisation de

prendre le diadême royal, parce que le duc s’était prononcé pour

son parti. Ceci arriva vers l’an mil quatre-vingts de

l’Incarnation du Seigneur, et les deux seigneurs apostoliques

vécurent en rivalité pendant près de huit ans.

[p. 240]

CHAPITRE XLIV.

De la mort de Guillaume, roi des Anglais et duc des Normands, et

comment il fut enseveli à Caen.

APRÈS avoir dit ces choses, en anticipant un peu sur l’ordre des

temps, venons-en à raconter la fin des actions de Guillaume, roi

des Anglais et duc des Normands, récit que nous avons un peu

abrégé, prenant grand soin de ne pas ennuyer nos lecteurs. Si

quelqu’un cependant désire connaître ces actes plus en détail,

qu’il lise le livre dans lequel Guillaume de Poitiers, archidiacre

de Lisieux, a rapporté tous ces faits très-longuement et en un

style éloquent: Gui, évêque d’Amiens, a aussi composé sur le même

sujet, et en mètres héroïques, un ouvrage qui n’est point à

dédaigner. Mais pour en finir de tous ces discours, rapportons la

cause de la mort de Guillaume, selon l’opinion de quelques hommes.

A la suite de beaucoup de combats, et après de nombreuses

expéditions heureusement accomplies, tant en Normandie qu’en

Angleterre, dans la petite Bretagne et même dans le pays du Mans,

le roi victorieux assiégeait une certaine place nommée Mantes, et

appartenant en propre à Philippe, roi des Français, lequel à cette

époque soutenait le parti du duc Robert, qui faisait la guerre à

son père. Or, le motif de ces dissensions était que le roi

Guillaume ne permettait pas à son fils Robert d’agir selon sa

volonté dans le duché de Normandie, quoiqu’il l’eût cependant [p.

241] institua pour son héritier après lui. Le roi Guillaume ayant

donc donné assaut à la ville de Mantes, et l’ayant livrée aux

flammes vengeresses, en rapporte que, fatigué par le poids de ses

armes et par les cris qu’il avait poussés pour animer le courage

des siens, il prit une inflammation dans les intestins, et fut en

effet assez gravement malade. Quoiqu’il ait vécu quelque temps

encore, il ne recouvra plus dès lors sa bonne santé précédente.

Enfin ayant mis ordre à toutes ses affaires, et laissé son royaume

d’Angleterre à son fils Guillaume, il sortit de ce monde, en

Normandie et à Rouen, le 10 septembre. Son corps fut transporté à

Caen, comme il l’avait ordonné, et enseveli royalement devant le

grand autel, dans l’église de Saint-Etienne qu’il avait lui-même

bâtie en entier. Henri fut seul de ses fils qui suivit ses

obsèques, et le seul digne de recueillir l’héritage de son père,

dont ses frères, après la mort de celui-ci, ne possédèrent que des

portions.

Or, le roi Guillaume mourut âgé de près de soixante ans, dans la

cinquante-deuxième année de son gouvernement comme duc de

Normandie, dans la vingt-deuxième année de sa royauté en

Angleterre, l’an mil quatre-vingt-sept de l’Incarnation du

Seigneur, régnant ce même seigneur, notre Jésus-Christ, dans

l’unité du Père Eternel et du Saint-Esprit, aux siècles des

siècles. Amen!

[p. 242]

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 96 / 168 题