Comment des brigands d’Angleterre, préparant une rébellion,
construisirent le château de Durham, et furent détruits.
OR le roi Guillaume ayant terminé, selon ses vœux, toutes les
affaires pour lesquelles il était venu en Normandie, donna le
gouvernement de son duché à son fils Robert, alors brillant de
toute l’ardeur de la jeunesse. Lui-même retourna dans son royaume
d’Angleterre, et y trouva beaucoup d’hommes de cette nation, dont
les cœurs mobiles s’étaient détournés de nouveau par de perfides
conspirations de la foi qu’ils lui devaient. Ces brigands avaient
conspiré dans toute l’étendue du pays pour surprendre et massacrer
en tous lieux les chevaliers que le roi avait laissés pour la
défense du territoire, au commencement du jeûne, et lorsqu’ils se
rendraient dans les églises, marchant pieds nus, selon les lois de
pénitence que la religion impose aux chrétiens; ils espéraient
ensuite expulser plus facilement le roi lorsqu’il reviendrait.
Mais les perfides machinations de ces ennemis de Dieu ayant été
découvertes, craignant l’arrivée immédiate du grand triomphateur,
ils s’enfuirent furtivement et en toute [p. 235] hâte, poussés par
une grande terreur, et se retirèrent dans un certain quartier du
comté de Cumberland, également inaccessible par eau et à cause de
l’épaisseur des bois. Là ils construisirent un château muni de
forts retranchemens, qu’ils nommèrent dans leur langage le château
de Durham. De ce point de retraite ils faisaient très-souvent de
nombreuses excursions, et revenaient ensuite s’y cacher, pour
attendre l’arrivée du roi des Danois, Suénon, qu’ils avaient
appelé à leur secours par des courriers. Ils envoyèrent aussi des
députés aux gens d’Yorck, les invitant à les assister dans les
funestes entreprises de leur méchanceté. S’étant donc réunis à
ceux-ci, ils portèrent dans la ville des armes et de l’argent en
abondance, se disposèrent à une vigoureuse résistance, et se
donnèrent pour roi un certain enfant nommé Edgar, qui tirait sa
noble origine du roi Edouard. Aussitôt que le roi Guillaume fut
informé de leurs entreprises et de leurs efforts téméraires, il
rassembla ses escadrons de Normands, et partit aussitôt pour aller
réprimer leur insolence. Les rebelles, se confiant en leur courage
et en leurs forces, sortirent de la ville, et marchèrent aussitôt
contre l’armée du roi. Mais celle-ci les battit complétement; en
sorte qu’ils perdirent un grand nombre d’hommes, et que les autres
furent forcés de se retirer derrière leurs remparts. Les Normands
les poursuivirent sans retard, pénétrèrent dans la ville en même
temps que les fuyards, et la détruisirent presque toute entière
par le fer et le feu, massacrant tous les habitans, depuis
l’enfant jusqu’au vieillard. Les provocateurs de cette révolte
n’échappèrent à la mort qu’en se sauvant sur leurs vaisseaux et
suivant le cours de l’Humber.
[p. 236]
CHAPITRE XLI.
Comment Brian, fils d’Eudes, comte de la petite Bretagne, vainquit
les deux fils du roi Harold et l’armée du roi d’Irlande.
CEPENDANT les deux fils du roi Harold se séparèrent de cette
société, et allèrent, avec beaucoup de serviteurs de leur père,
demander des secours à Dirmet 23, roi d’Irlande. Dans un court
espace de temps, et avec l’assistance de ce roi, ils levèrent dans
ce royaume un corps assez considérable de chevaliers. Ensuite ils
retournèrent au plus tôt en Angleterre avec soixante-six navires,
vers le point qu’ils jugèrent le plus propice à leurs desseins; et
alors, comme les pirates les plus cruels, ils firent tous leurs
efforts pour piller et dévaster tout le pays par le fer et le feu.
Or Brian 24, fils d’Eudes, comte de la petite Bretagne, s’étant
armé, marcha contre eux avec les siens, et leur livra deux combats
en un seul jour. Il leur tua dix-sept cents combattans, parmi
lesquels étaient quelques grands seigneurs, et les autres se
sauvèrent en fuyant, échappèrent comme ils le purent à la mort, en
se retirant sur leurs vaisseaux, et apportèrent un grand deuil
dans toute l’Irlande, en annonçant la perte de leurs amis. Il
n’est même pas douteux que si la nuit n’était venue interrompre
ces combats, tous les Irlandais n’eussent succombé sous la faulx
de la mort.
[p. 237]
CHAPITRE XLII.
Comment le roi Guillaume, parcourant l’Angleterre, fit construire
beaucoup de châteaux pour la défense du royaume.
A la fin les bandits qui s’étaient enfermés à Durham, ayant appris
les malheurs de ceux qu’une semblable démence avait poussés à se
réunir pour de funestes conspirations, audacieux encore au milieu
de leurs désastres, à cause des armes qu’ils possédaient et de la
possibilité de s’enfuir; mais redoutant que le roi n’entreprît
contre eux une expédition, ayant délibéré entre eux, et pris une
résolution digne de leur imprudente témérité, se retirèrent plus
loin vers les places fortes des bords de la mer, où ils
s’occupèrent à amasser des richesses mal acquises, produit de
leurs brigandages de pirates. Le roi, guidé par la sagesse qui
marquait tous les actes de son gouvernement, visita avec une
extrême sollicitude les lieux les moins fortifiés de son royaume,
fit construire de très-forts châteaux dans toutes les positions
convenables pour repousser les incursions des ennemis, et y
établit des chevaliers d’élite, leur donnant toutes sortes de
provisions et une bonne solde. Enfin cette première tempête de
combats et de révoltes s’étant peu à peu apaisée, le roi put
manier avec plus de vigueur les rênes de la monarchie anglaise, et
jouir de sa gloire avec plus de succès.
[p. 238]
CHAPITRE XLIII.
De la mort de Robert Guiscard, duc de Pouille; de sa valeur et de
ses descendans; et comment Roger son neveu devint roi.
EN ce temps mourut Robert Guiscard, enfant de la Normandie, et duc
de Pouille. Robert, ayant pour cause de parenté quitté sa première
femme, dont il avait eu un fils nommé Boémond, épousa la fille
aînée de Waimar, prince de Salerne, qui se nommait Sichelgaite,
par la protection de Gisulfe, frère de la susdite jeune fille, et
qui avait succédé à son père. Gatteclime, sœur cadette de ce
dernier fut mariée à Jordan, prince de Capoue, fils de Richard
l’Ancien et père de Richard-le-Jeune. Ce Jordan avait eu pour
aïeul Ranulfe, qui fut le premier chef des Normands dans la
Pouille, et qui y fonda une ville nommée Averse.
Or, Robert Guiscard eut de sa femme Sichelgaite trois fils et cinq
filles. Celles-ci furent parfaitement bien mariées, tellement que
l’une d’elles s’unit avec l’empereur de Constantinople. Robert
vainquit deux empereurs en une seule bataille, savoir, Alexis,
empereur des Grecs, en Grèce, et Henri, empereur des Romains, en
Italie. Celui-ci fut bien en effet vaincu, puisqu’ayant appris la
grande renommée du duc Robert, et n’osant se fier aux forces des
Saxons et des Allemands, ni même aux murailles de la ville, qui
est la capitale du monde, et ne s’y croyant point en sûreté, il
prit aussitôt la fuite.
[p. 239] Boémond, quoiqu’il eût un grand territoire dans la
Pouille, en partit cependant avec d’autres Normands et avec les
Français, pour aller faire la guerre aux Sarrasins, qui à cette
époque possédaient presque toutes les villes de la Romanie. Ayant
enfin vaincu les Païens et subjugué les villes d’Antioche, de
Jérusalem, et beaucoup d’autres encore, Boémond obtint la
principauté d’Antioche, et ses héritiers la gouvernèrent après
lui, savoir, Boémond, son fils, né de Constance, fille de
Philippe, roi des Français; et après Boémond, Raimond, fils de
Guillaume, comte de Poitiers, et qui avait épousé la fille de
Boémond II.
Le duc Robert Guiscard étant mort, eut pour successeur son fils
premier né de sa seconde femme, nommé Roger, et surnommé Bursa. Ce
Roger étant mort, et ses fils aussi après lui, Roger son cousin
germain, fils de Roger, comte de Sicile, frère de Robert Guiscard,
posséda à lui seul la Pouille et la Sicile. Dans la suite des
temps ce Roger devint roi, de duc qu’il était, par l’effet de la
querelle qui s’éleva entre les deux seigneurs apostoliques, qui
avaient été élus à Rome en même temps, savoir, Innocent II et
Pierre de Léon. Ce dernier accorda au duc Roger l’autorisation de
prendre le diadême royal, parce que le duc s’était prononcé pour
son parti. Ceci arriva vers l’an mil quatre-vingts de
l’Incarnation du Seigneur, et les deux seigneurs apostoliques
vécurent en rivalité pendant près de huit ans.
[p. 240]
CHAPITRE XLIV.
De la mort de Guillaume, roi des Anglais et duc des Normands, et
comment il fut enseveli à Caen.
APRÈS avoir dit ces choses, en anticipant un peu sur l’ordre des
temps, venons-en à raconter la fin des actions de Guillaume, roi
des Anglais et duc des Normands, récit que nous avons un peu
abrégé, prenant grand soin de ne pas ennuyer nos lecteurs. Si
quelqu’un cependant désire connaître ces actes plus en détail,
qu’il lise le livre dans lequel Guillaume de Poitiers, archidiacre
de Lisieux, a rapporté tous ces faits très-longuement et en un
style éloquent: Gui, évêque d’Amiens, a aussi composé sur le même
sujet, et en mètres héroïques, un ouvrage qui n’est point à
dédaigner. Mais pour en finir de tous ces discours, rapportons la
cause de la mort de Guillaume, selon l’opinion de quelques hommes.
A la suite de beaucoup de combats, et après de nombreuses
expéditions heureusement accomplies, tant en Normandie qu’en
Angleterre, dans la petite Bretagne et même dans le pays du Mans,
le roi victorieux assiégeait une certaine place nommée Mantes, et
appartenant en propre à Philippe, roi des Français, lequel à cette
époque soutenait le parti du duc Robert, qui faisait la guerre à
son père. Or, le motif de ces dissensions était que le roi
Guillaume ne permettait pas à son fils Robert d’agir selon sa
volonté dans le duché de Normandie, quoiqu’il l’eût cependant [p.
241] institua pour son héritier après lui. Le roi Guillaume ayant
donc donné assaut à la ville de Mantes, et l’ayant livrée aux
flammes vengeresses, en rapporte que, fatigué par le poids de ses
armes et par les cris qu’il avait poussés pour animer le courage
des siens, il prit une inflammation dans les intestins, et fut en
effet assez gravement malade. Quoiqu’il ait vécu quelque temps
encore, il ne recouvra plus dès lors sa bonne santé précédente.
Enfin ayant mis ordre à toutes ses affaires, et laissé son royaume
d’Angleterre à son fils Guillaume, il sortit de ce monde, en
Normandie et à Rouen, le 10 septembre. Son corps fut transporté à
Caen, comme il l’avait ordonné, et enseveli royalement devant le
grand autel, dans l’église de Saint-Etienne qu’il avait lui-même
bâtie en entier. Henri fut seul de ses fils qui suivit ses
obsèques, et le seul digne de recueillir l’héritage de son père,
dont ses frères, après la mort de celui-ci, ne possédèrent que des
portions.
Or, le roi Guillaume mourut âgé de près de soixante ans, dans la
cinquante-deuxième année de son gouvernement comme duc de
Normandie, dans la vingt-deuxième année de sa royauté en
Angleterre, l’an mil quatre-vingt-sept de l’Incarnation du
Seigneur, régnant ce même seigneur, notre Jésus-Christ, dans
l’unité du Père Eternel et du Saint-Esprit, aux siècles des
siècles. Amen!
[p. 242]