Du retour du duc en Normandie, et de la mort de l’archevêque
Maurile, qui eut Jean pour successeur.
PEU de temps après, le duc retourna en Normandie, et ordonna de
faire avec de grandes solennités la dédicace de l’église de
Sainte-Marie, dans le couvent de Jumiège. Tandis qu’on célébrait
ce très-saint mystère avec de grands témoignages de respect, et au
milieu de toutes les pompes de la religion, le duc, toujours [p.
230] serviteur zélé de l’époux appelé à ces noces, y assista avec
un cœur rempli de dévotion. Maurile, archevêque de Rouen, et
Baudouin, évêque d’Evreux, célébrèrent cette cérémonie avec une
grande allégresse spirituelle, l’an 1067 de l’Incarnation du
Seigneur, et le 1er juillet. Maurile, qui vivait encore en ce
mois, déposa le fardeau de la chair le 9 août, et mourut,
affranchi et plein de joie, pour aller triompher avec le Christ,
son roi. Il eut pour successeur Jean, évêque de la ville
d’Avranches, homme illustre par sa haute naissance, heureusement
imbu de science spirituelle, doué à un haut degré de la sagesse du
siècle, et fils du comte Raoul, selon la noblesse de la chair.
Puisque nous venons de faire mention de ce Raoul, il nous semble
convenable de reprendre quelques faits un peu plus haut.
Richard Ier, fils de Guillaume-Longue-Epée, se trouvant dans son
enfance, et après la mort de son père, retenu comme en exil en
France par le roi des Français, sa mère Sprota, cédant à la
nécessité, consentit à vivre avec un certain homme très-riche,
nommé Asperleng. Cet homme, quoiqu’il possédât beaucoup de biens,
avait coutume cependant de tenir en ferme les moulins de la vallée
de la Risle. Il eut de Sprota un fils, nommé Raoul, celui dont
nous venons de parler, et plusieurs filles, qui dans la suite
furent mariées en Normandie avec des nobles. Lorsque le susdit
Richard eut recouvré le duché de Normandie, que le roi des
Français lui avait frauduleusement enlevé, il arriva un certain
jour que ses hommes allèrent à la chasse dans la forêt dite de
Guer; le hasard [p. 231] fit que Raoul, frère utérin du duc,
assista aussi à cette chasse. Comme ils s’étaient enfoncés dans
l’épaisseur des bois, ils rencontrèrent dans une certaine vallée
un ours d’une énorme grosseur. Les chasseurs prirent aussitôt la
fuite, et laissèrent le jeune Raoul tout seul, lui donnant ainsi
une occasion de faire éclater son courage. Redoutant la honte de
la fuite plus que la férocité de l’animal, Raoul s’arrêta, et,
quoiqu’il fût encore jeune, fort de la valeur qu’il portait en son
ame, il renversa à ses pieds la bête furieuse. Ses compagnons
revinrent auprès de lui, après avoir fui, et ayant vu l’issue de
cet événement, ils racontèrent au duc Richard l’exploit du jeune
homme. Le duc en fut fort réjoui, et lui donna cette forêt de
Guer, avec toutes ses dépendances; et depuis lors, et aujourd’hui
encore, cette vallée où Raoul avait tué l’ours, s’appelle la
vallée de l’Ours. Le duc lui donna en outre le château d’Ivry,
d’où il prit le titre de comte. Raoul se maria avec une femme
nommée Eranberge, très-belle, et née dans une certaine terre du
pays de Caux, que l’on appelle Caville ou Cacheville. Elle lui
donna deux fils, savoir, Hugues, qui fut dans la suite évêque de
Bayeux, et Jean, évêque d’Avranches, qui est devenu plus tard
archevêque de Rouen. Raoul eut de plus deux filles, dont l’une se
maria avec Osbern de Crepon, de qui est né Guillaume, fils
d’Osbern. L’autre épousa Richard de Belfage, qui eut pour fils
Robert, qui lui succéda, et plusieurs filles, dont l’une fut unie
en mariage à Hugues de Montfort. Et puisque nous venons de parler
incidemment de ce Hugues de [p. 232] Montfort, il nous paraît
convenable de dire quelques mots de ses ancêtres.
Toustain de Bastenbourg eut donc deux fils, savoir, Bertrand et
Hugues de Montfort, dit le Barbu. Ce Hugues fut tué, aussi bien
que Henri de Ferrières, dans un combat qu’ils se livrèrent entre
eux. Or le fils de ce Hugues fut Hugues le second, qui devint dans
la suite moine du Bec. Ce même Hugues eut de la fille de Richard
de Belfage une fille qui fut mariée avec Gilbert de Ganz. Celui-ci
eut de sa femme Hugues le quatrième, qui épousa Adéline, fille de
Robert, comte de Meulan, dont il eut un fils nommé Robert, son
premier né, et d’autres encore. Nous avons nommé ce Hugues le
quatrième, par la raison que Hugues le second, après la mort de sa
première femme, en épousa une autre dont il eut Hugues le
troisième et Robert son frère; mais ces deux derniers moururent
sans laisser d’enfans, et en pèlerinage. Or Robert de Belfage,
vers la fin de sa vie, se fit moine au Bec, où ses fils Richard et
Guillaume vivent encore en religieux. Il eut pour successeur
Robert Baviel, son petit-fils par sa fille.
Après avoir rapporté ces faits en anticipant sur les temps,
reprenons la suite de notre histoire.
[p. 233]
CHAPITRE XXXIX.
Comment Eustache, comte de Boulogne, fut repoussé du château de
Douvres, qu’il avait assiégé tandis que le roi Guillaume était en
Normandie.
TANDIS que le roi victorieux acquérait en Normandie de nouveaux
titres de sainteté, en s’adonnant avec zèle à de bonnes œuvres,
selon sa louable coutume, et honorait de sa présence sa très-chère
patrie, Eustache, comte de Boulogne, séduit par les artifices de
certains Anglais résidant dans le comté de Kent, entreprit de
s’emparer du château de Douvres. Traversant la mer au milieu du
silence de la nuit, il arriva au point du jour avec une nombreuse
armée, assiégea le château, et fit les plus grands efforts pour
s’en rendre maître. Mais les chevaliers d’Eudes, évêque de Bayeux,
et de Hugues de Montfort, auxquels la garde du château avait été
confiée, se voyant ainsi assiégés en l’absence de leurs seigneurs,
et animés d’un généreux courage, ouvrirent aussitôt leurs portes,
firent d’un commun accord une sortie, et combattant avec vigueur,
forcèrent les assiégeans à se retirer honteusement. Eustache se
dirigeant vers la mer avec un petit nombre d’hommes, se sauva
lâchement sur ses vaisseaux; les autres s’étant enfuis vers les
hauteurs de la montagne qui domine sur les rochers et les écueils
hérissés de la mer, poussés par la terreur que Dieu leur
inspirait, se précipitèrent dans les eaux, et portèrent ainsi la
juste peine de leur crime. Il arriva [p. 234] donc que ceux qui ne
succombèrent point sous le glaive, furent brisés en mille pièces,
au milieu des horribles précipices de la montagne; et la sentence
vengeresse du Juge suprême écrasa ainsi les téméraires.