CHAPITRE XXIX.

Comment, sur les délations de quelques hommes, le duc Guillaume

chassa de Normandie quelques uns de ses barons.

EN ce temps, quelques médisans ayant accusé par un sentiment de

haine leurs voisins et leurs pairs, le duc, animé d’une violente

fureur, chassa de Normandie ses barons, savoir, Raoul du Ternois,

Hugues de Grandménil, et Ernauld, fils de Guillaume Giroie. En

outre il expulsa aussi, sans aucun grief et sans aucun jugement de

synode, l’abbé Robert, qui gouvernait déjà depuis trois ans le

monastère de Saint-Evroul, parce qu’il était sorti de la race

audacieuse [p. 216] des Giroie, et mit en sa place un certain

moine nommé Osbern. Robert se rendit à Rome, et porta sa cause

devant le pape Nicolas. Mais comme ce pontife mourut peu de temps

après, Robert ne put en obtenir justice. Enfin le vénérable Robert

se présenta avec onze moines devant le pape Alexandre, et d’après

ses ordres se rendit auprès de Robert, duc de Calabre, son

compatriote. Celui-ci l’accueillit avec honneur, et lui assigna un

emplacement pour construire une abbaye, dans la ville nommée

Brixa. Au temps, où les Romains commandaient dans le monde entier,

des Bretons sortirent de leur pays, à ce qu’on rapporte, d’après

leurs ordres, et fondèrent sur le rivage de la mer de Calabre

cette ville de Brixa. Elle fut détruite après de longues années, à

la suite de plusieurs guerres. Tous les ans, en effet les Agarins

19 venaient par mer en Italie, et exerçaient leurs cruautés sur

les Grecs et les Lombards qui habitaient ce pays, engourdis dans

une honteuse paresse. Les Agarins brûlaient les villes et les

châteaux, détruisaient les églises, et emmenaient en captivité les

hommes et les femmes; et ils firent cela durant plusieurs siècles.

[p. 217]

CHAPITRE XXX.

En quel temps les Normands commencèrent à aller dans la Pouille,

et quels furent les princes Normands qui soumirent ce pays à leur

autorité.

AU temps de Henri l’empereur, fils de Conon, et de Robert duc des

Normands Osmond Drengot, chevalier intrépide, se rendit dans la

Pouille, avec quelques autres Normands. Dans une partie de chasse,

cet Osmond avait, en présence du duc Robert, tué Guillaume

surnommé Repostel, chevalier très-illustre, et redoutant la colère

du duc et celle des nobles parens de ce brave chevalier, il se

sauva dans la Pouille, et sa grande valeur le fit honorablement

accueillir par les gens de Bénévent. A l’exemple de ce Drengot, de

braves et jeunes chevaliers Normands et Bretons allèrent en Italie

à diverses époques, et secourant les Lombards contre les Sarrasins

ou les Grecs, ils battirent les barbares à diverses reprises, et

se rendirent formidables à tous ceux qui firent l’épreuve de leurs

forces. Mais les Lombards, ayant recouvré leur sécurité,

commencèrent à dédaigner les Normands, et voulurent leur retirer

la solde qu’ils leur devaient. Ceux-ci s’étant aperçus de leurs

intentions, choisirent l’un d’entre eux qu’ils reconnurent pour

chef, et tournèrent leurs armes contre les Lombards. Ils

s’emparèrent ensuite des forteresses et subjuguèrent avec vigueur

les habitans du pays. Toustain, surnommé Scitelle 20, qui s’était

distingué [p. 218] par toutes sortes d’exploits, fut le premier

chef des Normands de la Pouille, lorsqu’ils étaient encore, comme

étrangers, à la solde de Waimar, duc de Salerne. Entre autres

actes de courage, il enleva un jour une chèvre de la gueule d’un

lion, ensuite il saisit à bras nus le lion lui-même, furieux de se

voir ravir la chèvre, et le jeta par dessus le mur du palais du

duc, comme il aurait jeté un petit chien. Les Lombards remplis de

haine contre lui, et desirant sa mort, le conduisirent en un

certain lieu où habitait un énorme dragon, au milieu d’une grande

quantité de serpens, et dès qu’ils virent venir le dragon, ils se

sauvèrent en toute hâte. Or Toustain, qui ignorait leurs projets,

voyant fuir ses compagnons, demandait avec étonnement à son écuyer

pourquoi ils s’étaient sauvés si vite, lorsque tout à coup le

dragon, vomissant des flammes, s’avança vers lui, et porta sa

gueule béante sur la tête de son cheval. Mais le chevalier tirant

son épée, en frappa l’animal avec vigueur et le tua; mais

lui-même, empoisonné par son souffle vénéneux, mourut trois jours

après. Chose étonnante à dire! la flamme qui jaillissait de la

gueule du dragon avait en un moment entièrement consumé son

bouclier.

Toustain étant mort, les chevaliers Normands choisirent pour chefs

Ranulphe et Richard, et sous leur conduite ils vengèrent la mort

de Toustain, et sévirent durement contre les Lombards. Peu de

temps après, Drogon de Coutances, fils de Tancrède de Hauteville,

fut fait prince des Normands de la Pouille. Il se rendit

recommandable par ses sentimens de chrétien et par sa valeur de

chevalier. Guazon, comte de Naples, son compère, l’assassina le 10

août, tandis qu’on [p. 219] vigiles, dans l’église du bienheureux

Laurent, en face de l’autel, et pendant que Drogon implorait Dieu

et saint Laurent. Honfroi, frère de Drogon, lui succéda dans sa

principauté, et soumit toute la Pouille aux Normands. Lorsqu’il

vit approcher la fin de sa vie, il recommanda Abailard son fils et

le duché de Pouille à son frère Robert, que l’on avait surnommé

Guiscard, à cause de sa finesse d’esprit. Or Robert s’éleva au

dessus de ses frères, qui furent tous ducs ou comtes, par sa

valeur, son bon sens et ses dignités. Il conquit pour lui toute la

Pouille, la Calabre et la Sicile, traversa la mer, envahit une

grande partie de la Grèce, dispersa une très-nombreuse armée,

vainquit et mit honteusement en fuite Alexis l’empereur, qui

s’était révolté méchamment contre son seigneur, l’empereur Michel.

Robert fit en outre beaucoup de bien, et releva un grand nombre

d’évêchés et d’abbayes. Ce fut lui qui accueillit avec bonté,

comme nous l’avons dit ci-dessus, le seigneur Robert, abbé de

Saint-Evroul, et qui lui donna une petite église située sur le

rivage de la mer de Calabre, et dédiée en l’honneur de sainte

Euphémie, vierge et martyre. Mais l’abbé, qui était

très-magnifique, y fonda un vaste monastère, et y attira un grand

nombre de moines, pour combattre pour la cause de Dieu. Les

évêques et les nobles aimèrent, vénérèrent et secoururent de tout

leur pouvoir le père Robert; car il dédaignait de prendre soin de

son corps, mais il fournissait à tous ceux qui lui étaient soumis

des vivres et des vêtemens en suffisance, et travaillait à

maintenir leurs cœurs sous une discipline régulière. Il dirigea le

susdit monastère durant près de dix-sept ans, [p. 220] et passa

enfin heureusement dans le sein du Seigneur, pendant les ides de

décembre.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 87 / 168 题