Comment, sur les délations de quelques hommes, le duc Guillaume
chassa de Normandie quelques uns de ses barons.
EN ce temps, quelques médisans ayant accusé par un sentiment de
haine leurs voisins et leurs pairs, le duc, animé d’une violente
fureur, chassa de Normandie ses barons, savoir, Raoul du Ternois,
Hugues de Grandménil, et Ernauld, fils de Guillaume Giroie. En
outre il expulsa aussi, sans aucun grief et sans aucun jugement de
synode, l’abbé Robert, qui gouvernait déjà depuis trois ans le
monastère de Saint-Evroul, parce qu’il était sorti de la race
audacieuse [p. 216] des Giroie, et mit en sa place un certain
moine nommé Osbern. Robert se rendit à Rome, et porta sa cause
devant le pape Nicolas. Mais comme ce pontife mourut peu de temps
après, Robert ne put en obtenir justice. Enfin le vénérable Robert
se présenta avec onze moines devant le pape Alexandre, et d’après
ses ordres se rendit auprès de Robert, duc de Calabre, son
compatriote. Celui-ci l’accueillit avec honneur, et lui assigna un
emplacement pour construire une abbaye, dans la ville nommée
Brixa. Au temps, où les Romains commandaient dans le monde entier,
des Bretons sortirent de leur pays, à ce qu’on rapporte, d’après
leurs ordres, et fondèrent sur le rivage de la mer de Calabre
cette ville de Brixa. Elle fut détruite après de longues années, à
la suite de plusieurs guerres. Tous les ans, en effet les Agarins
19 venaient par mer en Italie, et exerçaient leurs cruautés sur
les Grecs et les Lombards qui habitaient ce pays, engourdis dans
une honteuse paresse. Les Agarins brûlaient les villes et les
châteaux, détruisaient les églises, et emmenaient en captivité les
hommes et les femmes; et ils firent cela durant plusieurs siècles.
[p. 217]
CHAPITRE XXX.
En quel temps les Normands commencèrent à aller dans la Pouille,
et quels furent les princes Normands qui soumirent ce pays à leur
autorité.
AU temps de Henri l’empereur, fils de Conon, et de Robert duc des
Normands Osmond Drengot, chevalier intrépide, se rendit dans la
Pouille, avec quelques autres Normands. Dans une partie de chasse,
cet Osmond avait, en présence du duc Robert, tué Guillaume
surnommé Repostel, chevalier très-illustre, et redoutant la colère
du duc et celle des nobles parens de ce brave chevalier, il se
sauva dans la Pouille, et sa grande valeur le fit honorablement
accueillir par les gens de Bénévent. A l’exemple de ce Drengot, de
braves et jeunes chevaliers Normands et Bretons allèrent en Italie
à diverses époques, et secourant les Lombards contre les Sarrasins
ou les Grecs, ils battirent les barbares à diverses reprises, et
se rendirent formidables à tous ceux qui firent l’épreuve de leurs
forces. Mais les Lombards, ayant recouvré leur sécurité,
commencèrent à dédaigner les Normands, et voulurent leur retirer
la solde qu’ils leur devaient. Ceux-ci s’étant aperçus de leurs
intentions, choisirent l’un d’entre eux qu’ils reconnurent pour
chef, et tournèrent leurs armes contre les Lombards. Ils
s’emparèrent ensuite des forteresses et subjuguèrent avec vigueur
les habitans du pays. Toustain, surnommé Scitelle 20, qui s’était
distingué [p. 218] par toutes sortes d’exploits, fut le premier
chef des Normands de la Pouille, lorsqu’ils étaient encore, comme
étrangers, à la solde de Waimar, duc de Salerne. Entre autres
actes de courage, il enleva un jour une chèvre de la gueule d’un
lion, ensuite il saisit à bras nus le lion lui-même, furieux de se
voir ravir la chèvre, et le jeta par dessus le mur du palais du
duc, comme il aurait jeté un petit chien. Les Lombards remplis de
haine contre lui, et desirant sa mort, le conduisirent en un
certain lieu où habitait un énorme dragon, au milieu d’une grande
quantité de serpens, et dès qu’ils virent venir le dragon, ils se
sauvèrent en toute hâte. Or Toustain, qui ignorait leurs projets,
voyant fuir ses compagnons, demandait avec étonnement à son écuyer
pourquoi ils s’étaient sauvés si vite, lorsque tout à coup le
dragon, vomissant des flammes, s’avança vers lui, et porta sa
gueule béante sur la tête de son cheval. Mais le chevalier tirant
son épée, en frappa l’animal avec vigueur et le tua; mais
lui-même, empoisonné par son souffle vénéneux, mourut trois jours
après. Chose étonnante à dire! la flamme qui jaillissait de la
gueule du dragon avait en un moment entièrement consumé son
bouclier.
Toustain étant mort, les chevaliers Normands choisirent pour chefs
Ranulphe et Richard, et sous leur conduite ils vengèrent la mort
de Toustain, et sévirent durement contre les Lombards. Peu de
temps après, Drogon de Coutances, fils de Tancrède de Hauteville,
fut fait prince des Normands de la Pouille. Il se rendit
recommandable par ses sentimens de chrétien et par sa valeur de
chevalier. Guazon, comte de Naples, son compère, l’assassina le 10
août, tandis qu’on [p. 219] vigiles, dans l’église du bienheureux
Laurent, en face de l’autel, et pendant que Drogon implorait Dieu
et saint Laurent. Honfroi, frère de Drogon, lui succéda dans sa
principauté, et soumit toute la Pouille aux Normands. Lorsqu’il
vit approcher la fin de sa vie, il recommanda Abailard son fils et
le duché de Pouille à son frère Robert, que l’on avait surnommé
Guiscard, à cause de sa finesse d’esprit. Or Robert s’éleva au
dessus de ses frères, qui furent tous ducs ou comtes, par sa
valeur, son bon sens et ses dignités. Il conquit pour lui toute la
Pouille, la Calabre et la Sicile, traversa la mer, envahit une
grande partie de la Grèce, dispersa une très-nombreuse armée,
vainquit et mit honteusement en fuite Alexis l’empereur, qui
s’était révolté méchamment contre son seigneur, l’empereur Michel.
Robert fit en outre beaucoup de bien, et releva un grand nombre
d’évêchés et d’abbayes. Ce fut lui qui accueillit avec bonté,
comme nous l’avons dit ci-dessus, le seigneur Robert, abbé de
Saint-Evroul, et qui lui donna une petite église située sur le
rivage de la mer de Calabre, et dédiée en l’honneur de sainte
Euphémie, vierge et martyre. Mais l’abbé, qui était
très-magnifique, y fonda un vaste monastère, et y attira un grand
nombre de moines, pour combattre pour la cause de Dieu. Les
évêques et les nobles aimèrent, vénérèrent et secoururent de tout
leur pouvoir le père Robert; car il dédaignait de prendre soin de
son corps, mais il fournissait à tous ceux qui lui étaient soumis
des vivres et des vêtemens en suffisance, et travaillait à
maintenir leurs cœurs sous une discipline régulière. Il dirigea le
susdit monastère durant près de dix-sept ans, [p. 220] et passa
enfin heureusement dans le sein du Seigneur, pendant les ides de
décembre.