Pour quel motif deux couvens furent fondés à Caen

LE duc Guillaume se trouvant très-fréquemment accusé par certains

religieux pour s’être uni en mariage avec une sienne parente, fit

partir des députés pour consulter à ce sujet le pape romain. Mais

celui-ci, jugeai très-sagement que, s’il ordonnait le divorce, il

s’élèverait probablement une guerre sérieuse entre les gens de

Flandre et ceux de Normandie, donna à l’époux et à l’épouse

l’absolution de ce péché et leur imposa une pénitence. Il leur

manda donc qu’ils eussent à fonder deux monastères, dans lesquels

des individus des deux sexes adresseraient sans relâche leurs

prières à Dieu pour leur salut. Ils accomplirent ces ordres avec

empressement. Une abbaye fut construite à Caen en l’honneur de la

Sainte-Trinité, une autre en l’honneur de saint Etienne, premier

martyr. Dans le couvent de la Sainte-Trinité, un chœur de

religieuses célèbre tous les jours les louanges de Dieu, et la

servante de Dieu, Mathilde, gouverna ce couvent en qualité

d’abbesse durant quarante huit années environ. En l’an 1081 de

l’Incarnation du Seigneur, et le 3 du mois de novembre, la reine

Mathilde y fut ensevelie. Là aussi la vierge Cécile, sa fille, se

consacra à Dieu, et elle y est demeurée long-temps dans le service

de Dieu. Quant au monastère de Saint-Etienne, une armée de moines

y alla combattre contre les phalanges des démons, et leur premier

abbé, le seigneur Lanfranc, était auparavant moine au Bec. [p.

212] Il était originaire de Lombardie, d’un caractère doux, rempli

de religion et infiniment versé dans les sciences du siècle et

dans la science spirituelle. Au bout de quelques années il reçut

l’archevêché de Cantorbéry par les soins du pape Alexandre, et

mourut longtemps après, l’an 1100 de l’Incarnation du Seigneur, et

le 27 mai. Après lui Guillaume, moine et fils de Radbod, évêque de

Seès, prit le gouvernement de l’église de Caen, et lui-même, après

la mort de Jean le métropolitain, fut promu à l’archevêché de

Rouen. Ensuite Gilbert de Coutances, homme habile, devint le

recteur de Caen. De son temps Guillaume, duc des Normands et roi

des Anglais, mourut à Rouen, le 9 septembre, et fut honorablement

enseveli à Caen, dans l’église de Saint-Etienne. Qu’il suffise

d’avoir dit ceci, en anticipant sur les temps.

Or le vénérable Thierri, après avoir gouverné pendant près de huit

ans le monastère de Saint-Evroul, remit la charge d’ames à

Maurile, archevêque, et à Hugues, évêque, à la suite de quelques

difficultés qui lui furent suscitées par le seigneur Robert de

Grandménil. Ayant reçu d’eux l’absolution, comme un enfant de la

paix, il résolut d’aller à Jérusalem. Etant arrivé dans l’île de

Chypre avec un vénérable évêque pélerin, et dans une certaine

église de Saint-Nicolas, il se prosterna à terre devant l’autel,

pria très-long-temps, et au milieu de sa prière, il rendit à Dieu

son esprit bienheureux, aux calendes d’août. Les habitans de

l’île, apprenant la sainteté de ce pélerin, ensevelirent son corps

dans leur église, et pour l’amour de ses mérites beaucoup de

malades reçurent du ciel une guérison miraculeuse.

[p. 213]

CHAPITRE XXVII.

Comment le duc Guillaume assiégea et prit la ville du Mans, et le

château de Mayenne.

APRÈS avoir glorieusement triomphé des armées des Francs, le

très-grand duc Guillaume, se souvenant des insultes que lui avait

faites le comte Geoffroi, dirigea ses armes pendant quelques

années contre la ville du Mans. Qui pourrait dire par combien

d’invasions de ses chevaliers, par combien d’expéditions de ses

légions, il maltraita cette ville? Enfin, et après qu’il eut

soumis tous les châteaux de ce comté, les gens du Mans, vaincus,

tendirent la main au duc, et lui engagèrent leur foi par les

sermens les plus solennels. Afin de réprimer leur insolence, le

duc fit construire deux redoutes au milieu d’eux, sur le pont

Barbat ou Barbelle, et les confia à la garde de ses chevaliers. Le

château de Mayenne, appartenant à un riche chevalier, nommé

Geoffroi, résistait encore: le duc y conduisit son armée,

l’assiégea quelque temps, et s’en empara, y ayant fait mettre le

feu par le moyen de deux enfans qui étaient entrés secrètement

dans la place, pour jouer avec d’autres enfans. Le duc fit ensuite

réparer le château, et y plaça des hommes pour le garder.

[p. 214]

CHAPITRE XXVIII.

Comment Henri, roi des Français, perdit une armée au gué de la

Dive, se réconcilia ensuite avec le duc, et lui rendit le château

de Tilliers.

OR le roi Henri, brûlant du desir de se venger de l’affront que

lui avait fait le duc, prit avec lui Geoffroi comte d’Anjou, et

entreprit une nouvelle expédition en Normandie, avec une armée

très-nombreuse. Ayant traversé le comté d’Exmes, il entra dans

celui de Bayeux, et revenant enfin sur ses pas, il voulut tenter

de passer au gué la rivière de la Dive. Le roi passa en effet;

mais la moitié de son armée fût arrêtée par le flux de la mer, et,

la rivière ayant grossi, ne put atteindre à l’autre rive. Le duc,

survenant alors, attaqua vivement sous les yeux même du roi ceux

qui étaient demeurés en arrière, en fit un grand carnage; et ceux

que le glaive n’atteignit point furent faits prisonniers, et

envoyés en dure captivité dans les diverses places de Normandie.

Or le roi, voyant la destruction de son armée, se retira le plus

vite qu’il lui fut possible, et n’osa plus dès lors rentrer chez

les Normands. Il rechercha même l’amitié du duc, en considération

de sa valeur, et lui rendit le château de Tilliers, qu’il lui

avait enlevé depuis long-temps. Ce roi, que j’ai souvent nommé,

était brave chevalier, d’une grande vigueur et de beaucoup de

piété. Il avait épousé Mathilde, fille de Julius Clodius, roi [p.

215] des Russes 18 et en eut deux fils, Philippe et Hugues, et une

fille. Après qu’il eut gouverné le royaume des Gaules pendant

environ vingt-cinq ans, Jean, le plus habile des médecins, lui

prescrivit une potion pour guérir son corps. Mais cette potion lui

ayant donné une soif ardente, il dédaigna les ordres de son

premier médecin, et pendant l’absence de celui-ci se fit donner à

boire par son valet de chambre, et but avant d’avoir été purgé. Il

en devint beaucoup plus malade, et mourut le même jour, après

avoir reçu la sainte eucharistie. Il institua son fils, Philippe,

héritier de son royaume des Francs, et le confia à la tutelle de

Baudouin, prince de Flandre.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 86 / 168 题