CHAPITRE XXIII.

De la reconstruction du couvent de Saint-Evroul, à Ouche, par

Guillaume Giroie, et Robert et Hugues de Grandménil, ses neveux.

EN ce temps Robert de Grandménil, reconnaissant que la félicité de

ce monde ne dure qu’un moment, résolut, de concert avec son frère

Hugues, de fonder une abbaye de moines. Ce Robert avait étudié

dans son enfance la science des lettres, mais par la suite il

avait interrompu ses études, et avait été pendant cinq ans écuyer

du duc; puis il avait reçu de celui-ci la [p. 202] ceinture et

l’épée de chevalier, avec d’immenses présens. Mais peu de temps

après, comme je l’ai dit, poussé par l’esprit de Dieu, il dédaigna

toutes choses, et résolut fermement de construire un couvent et de

se faire moine. Guillaume, fils de Giroie, ayant appris ses

intentions, s’en réjouit beaucoup, et allant trouver Robert et

Hugues, il leur parla en ces termes: « J’apprends, ô mes

très-chéris neveux, que vous êtes remplis de ferveur pour le

service de Dieu, et que vous desirez même construire un couvent de

moines. C’est pourquoi je m’en réjouis grandement, et je vous

promets même très-volontiers de vous assister dans cette œuvre.

Dites-moi cependant quel lieu vous avez choisi pour cet

établissement, et ce que vous y donnerez à ceux qui combattront

pour le Christ? » — Eux lui répondirent alors: « Nous desirons,

avec l’aide de Dieu, lui élever un château à Noisy, et nous lui

donnerons nos églises et nos dîmes, et tout ce que nous pourrons

lui donner, selon la mesure de notre pauvreté. » — Mais Guillaume

leur dit: « Saint Benoît, maître des moines, ordonne de construire

un monastère, de telle sorte qu’il y ait dans son enceinte toutes

les choses nécessaires, savoir de l’eau, un moulin, un pétrin, un

jardin et toutes les autres ressources, afin que les moines ne

soient pas obligés d’errer au dehors, ce qui est tout-à-fait

contraire au salut de leurs ames. Sans doute il y a à Noisy des

champs assez fertiles, mais le bois et l’eau, dont les moines ont

grand besoin en sont fort éloignés. » — Et comme ils lui

demandèrent alors de leur dire tout ce qu’il pensait à ce sujet,

Guillaume continua: « Du temps [p. 203] de Clotaire, roi des

Francs et fils de Clovis, qui le premier des rois de la Gaule fut

baptisé par le bienheureux Remi, archevêque de Rheims, saint

Evroul, né à Bayeux, brillait parmi les grands du roi de l’éclat

de la noblesse et des richesses; mais dédaignant la pompe du

siècle, par amour pour Dieu, il se fit moine, et quelque temps

après il partit pour le désert avec trois autres moines, pensant

qu’il pourrait en cette retraite se cacher à la vue des hommes, et

combattre plus vigoureusement contre le diable avec le secours de

Dieu. Tandis que, les genoux pliés, il suppliait Dieu

très-dévotement de lui indiquer un lieu où il pût établir sa

résidence, un ange, envoyé de Dieu, lui apparut et le conduisit à

Ouche. Or, sous les règnes de Chilpéric et de Sigebert, fils de

Clotaire, le susdit serviteur de Dieu fonda en ce lieu un couvent,

effraya par d’utiles menaces et par ses bonnes exhortations les

brigands qui habitaient dans la forêt; et ceux-ci ayant abandonné

leur vie de brigandage, il en fit des moines ou des agriculteurs.

Là il supporta patiemment, pour l’amour de Dieu, une grande

pauvreté, et y rassembla un grand nombre de moines fidèles. Il

ressuscita deux morts au nom du Seigneur, et fit encore beaucoup

d’autres miracles, qu’il serait trop long de vous raconter. Enfin,

l’an 596 de l’Incarnation du Seigneur, et dans la quatre-vingtième

année de son âge, tandis que Grégoire, savant docteur et apôtre

des Anglais, occupait le siége apostolique, le bienheureux Evroul

sortit de ce monde, le 29 décembre, et alla recevoir du Seigneur,

dans les [p. 204] demeures célestes, la récompense de ses travaux.

Ensuite, et environ trois cents ans après, du temps de

Charles-le-Simple, fils de Louis surnommé le Fainéant, notre

Créateur voulut enfin punir les crimes nombreux du peuple qui

habitait en nos pays. Par la permission du Seigneur, Hastings,

fils de perdition, vint en Neustrie, et livra aux flammes Rouen,

Beauvais et plusieurs autres villes. Il détruisit aussi beaucoup

de monastères fondés par de saints pères, tels que ceux de

Philibert à Jumiège, de Vandrille à Fontenelle, d’Evroul à Ouche,

de Saint-Martin-de-Tours, que l’on appelle Marmoutiers, et

beaucoup d’autres couvens de moines, de clercs et de religieuses.

Quelques uns d’entre eux ont été rétablis dans la suite par de

bons princes, mais d’autres demeurent encore en ruine et

inhabités. Peut-être ce trop long discours vous a-t-il ennuyés;

mais si vous l’écoutez avec indulgence, je pense, mes chers

neveux, qu’il pourra vous être avantageux. Maintenant je vais

exposer en peu de mots à votre impatience ce qui m’est venu en

pensée. Rétablissons à Ouche, avec l’aide de Dieu, le monastère de

Saint-Evroul, et réunissons y des moines qui combattront le

diable. Donnons-leur toutes nos églises et nos dîmes; et quant à

nous, nos frères, nos fils et nos petits-fils, servons-les jusqu’à

la mort; car nous ne devons point les commander, mais plutôt les

servir, afin que nous méritions d’être assistés de leurs prières

et béatifiés un jour dans les douceurs du paradis. »

Robert et Hugues, ayant accueilli ces propositions avec joie, lui

demandèrent alors avec sollicitude [p. 205] quelle était la

situation des lieux, et le vaillant chevalier Guillaume leur

répondit: « Ce lieu d’Ouche, vers lequel Dieu conduisit le

bienheureux Evroul par la main de l’ange, est bien suffisant pour

les pauvres d’esprit, à qui le royaume des Cieux est promis.

L’antique basilique de Saint-Pierre y est encore debout, et tout

autour s’étend un vaste champ, dans lequel on peut faire un jardin

et un verger. La terre est inculte et stérile, mais le Seigneur a

le pouvoir de dresser une table à ses serviteurs au milieu du

désert. Il n’y a pas, il est vrai, de fleuve ni de vignes

fécondes, mais il y a tout près une épaisse forêt et de bonnes

sources. Les corps de beaucoup de saints reposent aussi dans ces

lieux, et ils ressusciteront au dernier jour dans une immense

gloire. Vous venez d’entendre ce que je désire très-ardemment,

maintenant examinez ce que vous voulez faire. »

Eux donc ayant approuvé ses projets, et lui ayant promis de le

seconder en toutes choses, le sage Guillaume poursuivit en ces

termes: « Si cela vous plaît, appelons au plus tôt des moines, et

qu’ils soient établis à Ouche en une telle liberté que désormais

nous et nos successeurs ne leur demandions jamais aucune

rétribution, si ce n’est celle-ci seulement, savoir que les

serviteurs de Dieu nous assistent de leurs prières; et afin que

jamais nous ne puissions, par l’inspiration du démon, les

inquiéter d’une manière quelconque, mettons de plein gré le susdit

monastère sous la protection du duc de toute la Normandie, pour le

défendre contre nous, nos descendans et tous les mortels, afin que

si nous prétendions jamais en exiger de vive force quelque [p.

206] service ou redevance, autre que ce bénéfice spirituel, nous

soyions salutairement réprimés par la sévérité du prince, et

forcés, même malgré nous, de renoncer à molester les chevaliers de

Dieu. »

Après cela ils se rendirent en effet auprès du duc, et lui

exposèrent clairement leurs intentions. Le duc acquiesça avec

bonté à leurs desirs, leur donna dans Lions-la-Forêt le sceau de

son autorité, et fit confirmer cet acte par les évêques et barons

de Normandie. Mauger, archevêque de Rouen, signa donc le premier:

après lui signèrent les évêques Hugues de Lisieux et Eudes de

Bayeux, Guillaume d’Evreux et Gilbert, abbé de Châtillon. Alors le

seigneur Thierri, moine de Jumiège, fut élu, et le soin de

l’abbaye d’Ouche lui fut confié.

En conséquence, l’an 1050 de l’Incarnation du Seigneur, le pape

Léon occupant le siége apostolique, Henri II, empereur

très-chrétien, fils de Conon, duc des Saxons, étant sur le trône,

le monastère de Saint-Evroul fut rétabli à Ouche par les seigneurs

ci-dessus nommés, Guillaume Giroie, et ses neveux Robert et Hugues

de Grandménil. Là, le vénérable Thierri, moine de grande religion,

fut solennellement consacré pendant les nones d’octobre, un jour

de dimanche, par le seigneur Hugues, évêque de Lisieux, devant

l’autel de Saint-Pierre. L’année suivante le noble Robert,

fondateur du couvent, alla s’y faire moine, et supporta par la

suite beaucoup de travaux, par zèle pour les serviteurs de Dieu.

Peu de temps après Guillaume Giroie fut envoyé dans la Pouille

pour des affaires graves; et comme il s’était mis en voyage pour

en [p. 207] revenir, il mourut à Gaëte, pendant les nones de

février. Guillaume de Montreuil, chevalier d’une grande

illustration, était alors dans la Pouille, opprimant par ses armes

les Grecs et les Lombards, et obéissant au vicaire de l’apôtre

saint Pierre.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 83 / 168 题