CHAPITRE XXII.

Des monastères qui furent fondés en Normandie du temps du duc

Guillaume.

EN ce temps les habitans de Normandie jouissaient de la paix et de

la plus grande tranquillité, et tous avaient en très-grand respect

les serviteurs de Dieu. Tous les grands travaillaient à l’envi à

élever des églises dans leurs domaines, et à enrichir de leurs

biens les moines qui devaient prier Dieu pour eux. Et puisque nous

venons de dire que tous les nobles de Normandie étaient à cette

époque très-empressés de construire des monastères dans leurs

domaines, il nous semble convenable de désigner ici par leurs noms

ceux qui en ce temps fondèrent des monastères dans cette province.

Je nommerai donc le premier de tous le duc Guillaume lui-même,

père de la patrie, qui continua et termina le monastère de

Saint-Victor de Cerisy entrepris par son père, le duc Robert,

avant son départ pour Jérusalem. Il fonda aussi le monastère de

Saint-Etienne, et sa femme Mathilde celui de la Sainte-Trinité à

Caen. — Guillaume, fils d’Osbern, proche parent du duc Guillaume,

homme puissant et digne d’éloges tant pour la beauté de son ame

que pour celle de son corps, fit construire deux monastères en

l’honneur de la bienheureuse Marie, mère de Dieu, l’un à Lire, [p.

199] dans lequel il fit ensevelir par la suite Adelise, fille de

Roger du Ternois, son épouse; l’autre à Cormeilles, dans lequel il

fut lui-même enseveli après sa mort. Roger de Beaumont, fils de

Honfroi de Vaux, construisit aussi deux couvens dans son domaine

de Préaux, l’un de moines et l’autre de femmes.

Roger de Mont-Gommery, père de Robert de Belesme, ne voulant point

paraître inférieur en rien à aucun de ses pères, fit noblement

construire deux églises en l’honneur de saint Martin, l’une dans

le faubourg de la ville de Seès, l’autre dans le village de

Tourny, et y assembla des troupeaux de moines, pour le service de

Dieu. Il fonda aussi une troisième église à Almenesches pour une

œuvre de religieuses. Lesceline, comtesse d’Eu, aidée de ses fils,

Robert comte d’Eu, et Hugues, évêque de Lisieux, fonda avec un

grand zèle de cœur le couvent des moines de Saint-Pierre, sur la

Dive, et un couvent de religieuses, en dehors de la ville de

Lisieux. Son fils, le susdit comte d’Eu, fonda le monastère de

Saint-Michel, à Tresport. Roger de Mortemer, fils du premier

Guillaume de Warenne, fit construire sur son propre domaine le

monastère de Saint-Victor. Richard, comte d’Evreux, bâtit dans ]a

même ville le couvent du Saint-Sauveur pour une œuvre de

religieuses. Le même vicomte construisit à ses frais, à Rouen, sur

la montagne qui domine la ville, le couvent de la Sainte-Trinité,

et y établit des moines pour le service de Dieu. Robert, comte de

Mortain, bâtit le monastère de Grestain. Hugues, qui devint dans

la suite comte de Chester, fonda l’abbaye de Saint-Sever. Eudes

bâtit avec son chapelain l’église de la Sainte-Trinité d’Essay.

[p. 200] Baudouin de Revers en construisit une autre à Montbourg.

Nigel, vicomte de Coutances, bâtit le couvent du Saint-Sauveur.

Guillaume Talvas, le premier qui, après avoir abattu une forêt,

avait fait construire sur une montagne le château nommé Domfront,

fit aussi bâtir à partir des fondations, le monastère de

Sainte-Marie de Lonlay. Raoul Taisson et Erneise son frère,

bâtirent l’église de Saint-Etienne de Fontenay. Raoul du Ternois

construisit le monastère de Saint-Pierre de Châtillon.

Quelques couvens plus anciens dans la même province, et qui

avaient été détruits par les Normands, lorsqu’ils étaient encore

païens, furent relevés par le zèle pieux de bons seigneurs. Peu

après sa conversion, Rollon, premier duc de Normandie, donna de

nombreuses propriétés aux églises de Sainte-Marie de Rouen, de

Sainte-Marie de Bayeux, de Sainte-Marie d’Evreux, et aux couvens

de Saint-Pierre, de Saint-Ouen, de Jumiège et de Saint-Michel en

la mer. Guillaume son fils reconstruisit entièrement le couvent de

Jumiège. Richard son fils et son successeur rebâtit aussi les

couvens de Fécamp, du Mont Saint-Michel et de Saint-Ouen de Rouen.

Richard II agrandit merveilleusement le monastère de Saint

Wandregisille et d’autres monastères que ses prédécesseurs avaient

déjà réparés. Judith son épouse fonda l’église de Sainte-Marie de

Bernai; Richard III, prévenu par une mort intempestive, ne fonda

ni ne restaura aucun monastère; mais Robert son frère entreprit,

avant de partir pour Jérusalem, de construire le monastère de

Saint-Victor de Cerisy. En ce même temps le vénérable abbé Herluin

commença à bâtir [p. 201] le monastère du Bec, en l’honneur de

Sainte-Marie. Nous en avons déjà fait mention dans le livre

précédent; si quelqu’un, desire connaître plus complétement

l’histoire de la conversion et de la vie d’Herluin, qu’il lise le

livre qui a été écrit en un langage élégant, sur ce vénérable

père, par un religieux nommé Gilbert Crispin, qui est devenu plus

tard abbé de Westminster, illustre tant par la noblesse de sa

naissance que par sa science dans les affaires du siècle et les

choses divines, et le lecteur curieux trouvera dans ce livre tout

ce qu’il pourra desirer sur ce sujet. Le monastère de

Saint-Taurin, celui de Saint-Lieufroi, celui de Villar et celui de

Saint-Aman, tous quatre enfermés dans la ville de Rouen, doivent

être comptés parmi les plus anciens: par où il est à présumer que

ces couvens ont d’abord été détruits et ensuite reconstruits.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 82 / 168 题