Des monastères qui furent fondés en Normandie du temps du duc
Guillaume.
EN ce temps les habitans de Normandie jouissaient de la paix et de
la plus grande tranquillité, et tous avaient en très-grand respect
les serviteurs de Dieu. Tous les grands travaillaient à l’envi à
élever des églises dans leurs domaines, et à enrichir de leurs
biens les moines qui devaient prier Dieu pour eux. Et puisque nous
venons de dire que tous les nobles de Normandie étaient à cette
époque très-empressés de construire des monastères dans leurs
domaines, il nous semble convenable de désigner ici par leurs noms
ceux qui en ce temps fondèrent des monastères dans cette province.
Je nommerai donc le premier de tous le duc Guillaume lui-même,
père de la patrie, qui continua et termina le monastère de
Saint-Victor de Cerisy entrepris par son père, le duc Robert,
avant son départ pour Jérusalem. Il fonda aussi le monastère de
Saint-Etienne, et sa femme Mathilde celui de la Sainte-Trinité à
Caen. — Guillaume, fils d’Osbern, proche parent du duc Guillaume,
homme puissant et digne d’éloges tant pour la beauté de son ame
que pour celle de son corps, fit construire deux monastères en
l’honneur de la bienheureuse Marie, mère de Dieu, l’un à Lire, [p.
199] dans lequel il fit ensevelir par la suite Adelise, fille de
Roger du Ternois, son épouse; l’autre à Cormeilles, dans lequel il
fut lui-même enseveli après sa mort. Roger de Beaumont, fils de
Honfroi de Vaux, construisit aussi deux couvens dans son domaine
de Préaux, l’un de moines et l’autre de femmes.
Roger de Mont-Gommery, père de Robert de Belesme, ne voulant point
paraître inférieur en rien à aucun de ses pères, fit noblement
construire deux églises en l’honneur de saint Martin, l’une dans
le faubourg de la ville de Seès, l’autre dans le village de
Tourny, et y assembla des troupeaux de moines, pour le service de
Dieu. Il fonda aussi une troisième église à Almenesches pour une
œuvre de religieuses. Lesceline, comtesse d’Eu, aidée de ses fils,
Robert comte d’Eu, et Hugues, évêque de Lisieux, fonda avec un
grand zèle de cœur le couvent des moines de Saint-Pierre, sur la
Dive, et un couvent de religieuses, en dehors de la ville de
Lisieux. Son fils, le susdit comte d’Eu, fonda le monastère de
Saint-Michel, à Tresport. Roger de Mortemer, fils du premier
Guillaume de Warenne, fit construire sur son propre domaine le
monastère de Saint-Victor. Richard, comte d’Evreux, bâtit dans ]a
même ville le couvent du Saint-Sauveur pour une œuvre de
religieuses. Le même vicomte construisit à ses frais, à Rouen, sur
la montagne qui domine la ville, le couvent de la Sainte-Trinité,
et y établit des moines pour le service de Dieu. Robert, comte de
Mortain, bâtit le monastère de Grestain. Hugues, qui devint dans
la suite comte de Chester, fonda l’abbaye de Saint-Sever. Eudes
bâtit avec son chapelain l’église de la Sainte-Trinité d’Essay.
[p. 200] Baudouin de Revers en construisit une autre à Montbourg.
Nigel, vicomte de Coutances, bâtit le couvent du Saint-Sauveur.
Guillaume Talvas, le premier qui, après avoir abattu une forêt,
avait fait construire sur une montagne le château nommé Domfront,
fit aussi bâtir à partir des fondations, le monastère de
Sainte-Marie de Lonlay. Raoul Taisson et Erneise son frère,
bâtirent l’église de Saint-Etienne de Fontenay. Raoul du Ternois
construisit le monastère de Saint-Pierre de Châtillon.
Quelques couvens plus anciens dans la même province, et qui
avaient été détruits par les Normands, lorsqu’ils étaient encore
païens, furent relevés par le zèle pieux de bons seigneurs. Peu
après sa conversion, Rollon, premier duc de Normandie, donna de
nombreuses propriétés aux églises de Sainte-Marie de Rouen, de
Sainte-Marie de Bayeux, de Sainte-Marie d’Evreux, et aux couvens
de Saint-Pierre, de Saint-Ouen, de Jumiège et de Saint-Michel en
la mer. Guillaume son fils reconstruisit entièrement le couvent de
Jumiège. Richard son fils et son successeur rebâtit aussi les
couvens de Fécamp, du Mont Saint-Michel et de Saint-Ouen de Rouen.
Richard II agrandit merveilleusement le monastère de Saint
Wandregisille et d’autres monastères que ses prédécesseurs avaient
déjà réparés. Judith son épouse fonda l’église de Sainte-Marie de
Bernai; Richard III, prévenu par une mort intempestive, ne fonda
ni ne restaura aucun monastère; mais Robert son frère entreprit,
avant de partir pour Jérusalem, de construire le monastère de
Saint-Victor de Cerisy. En ce même temps le vénérable abbé Herluin
commença à bâtir [p. 201] le monastère du Bec, en l’honneur de
Sainte-Marie. Nous en avons déjà fait mention dans le livre
précédent; si quelqu’un, desire connaître plus complétement
l’histoire de la conversion et de la vie d’Herluin, qu’il lise le
livre qui a été écrit en un langage élégant, sur ce vénérable
père, par un religieux nommé Gilbert Crispin, qui est devenu plus
tard abbé de Westminster, illustre tant par la noblesse de sa
naissance que par sa science dans les affaires du siècle et les
choses divines, et le lecteur curieux trouvera dans ce livre tout
ce qu’il pourra desirer sur ce sujet. Le monastère de
Saint-Taurin, celui de Saint-Lieufroi, celui de Villar et celui de
Saint-Aman, tous quatre enfermés dans la ville de Rouen, doivent
être comptés parmi les plus anciens: par où il est à présumer que
ces couvens ont d’abord été détruits et ensuite reconstruits.