Comment Mauger l’archevêque remit son archevêché au duc, lequel
mit en sa place le moine Maurile.
EN ce temps Mauger, archevêque de Rouen, commença à devenir
insensé, et dans l’excès de sa folie remit au duc son archevêché.
Or le duc bannit Mauger dans l’île que l’on appelle Guernesey, et,
à la suite d’un décret du synode, donna le siége métropolitain à
Maurile, moine de Fécamp, distingué par de grandes vertus.
A cette même époque les Normands furent encore troublés par des
discordes, et poussés à répandre le sang de leurs voisins, qui
préféraient la guerre à la paix. Depuis que les Normands avaient
commencé à habiter les champs de la Neustrie, ç’avait été toujours
l’usage des Francs de les jalouser. C’est pourquoi ils excitaient
leurs rois à se lever contre les Normands, disant que les terres
que ceux-ci possèdent, ils les ont enlevées de vive force à leurs
ancêtres. Ainsi le roi Henri, vivement irrité par les artifices,
ou plutôt par les perfides suggestions de ses amis, contre la
puissance du duc, vint attaquer la Normandie avec deux armées. Il
envoya l’une, composée d’hommes [p. 208] vaillans d’une noblesse
d’élite, pour ravager le territoire de Caux, et la mit sous les
ordres de son frère nommé Eudes; l’autre qui marchait avec
Geoffroi Martel, et que le roi commandait lui-même, s’avança pour
dévaster le comté d’Evreux. Le duc, dès qu’il se vit, ainsi que
tous les siens, menacé d’une telle attaque, pénétré d’une grande
et noble douleur, rassembla aussitôt des chevaliers d’élite, et
les fit marcher en toute hâte pour réprimer ceux qui venaient
attaquer le pays de Caux. Lui-même, suivi de quelques-uns des
siens, se dirigea du côté du roi pour lui faire porter la peine de
son entreprise, s’il pouvait réussir de quelque manière à
détourner d’auprès du roi quelqu’un de ses satellites. Les
Normands s’étant rapprochés des Français, les rencontrèrent à
Mortemer, occupés à incendier le pays, et à insulter les femmes.
Ils les attaquèrent aussitôt, et le combat se prolongea de part et
d’autre jusqu’à la neuvième heure; et durant tout ce temps ce fut
un massacre continuel. Enfin les Francs furent vaincus et prirent
la fuite, et les Normands envoyèrent aussitôt des exprès au duc
pour lui annoncer ces nouvelles. Alors le duc rempli de joie, et
voulant faire fuir le roi Henri, l’effraya par un message. Un
messager envoyé par lui s’approcha du camp du roi, et étant monté
sur une montagne voisine, au milieu de la nuit, il se mit à crier
d’une voix très-forte. Les sentinelles du roi lui ayant alors
demandé qui il était, et pourquoi il criait ainsi à pareille
heure, le messager répondit, à ce qu’on rapporte: « Je me nomme
Raoul du Ternois, et je vous porte de mauvaises nouvelles.
Conduisez vos chars et vos chariots à Mortemer, pour [p. 209]
emporter les cadavres de vos amis; car les Français sont venus
vers nous afin d’éprouver la chevalerie des Normands, et ils l’ont
trouvée beaucoup plus forte qu’ils ne l’eussent voulu. Eudes, leur
porte-bannière, a été mis en fuite honteusement, et Gui, comte de
Ponthieu, a été pris. Tous les autres ont été faits prisonniers ou
sont morts, ou fuyant rapidement ont eu grand’peine à se sauver.
Annoncez au plus tôt ces nouvelles au roi des Français de la part
du duc de Normandie. »
Le roi ayant appris la défaite des siens, renonça le plus
promptement qu’il lui fut possible à dévaster le territoire de
Normandie, et, triste de la mort de ses Gaulois, se retira en
toute hâte. Cette bataille fut livrée l’an 1054 de l’Incarnation
du Seigneur.