Comment, ayant expulsé Guillaume Guerlenc du comté de Mortain, le
duc mit en sa place Robert, son frère utérin.
EN ce temps Guillaume Guerlenc, de la descendance de
Richard-le-Grand, était comte de Mortain. Un jeune chevalier de sa
famille, nommé Robert Bigod, se rendant auprès de lui, lui dit un
jour: « Je suis accablé par la pauvreté, mon seigneur, et dans ce
pays je ne puis gagner ce dont j’ai besoin pour vivre. C’est
pourquoi je vais partir pour la Pouille, afin d’y vivre plus
honorablement. » — Guillaume répondant lui demanda: « Qui t’a mis
ce projet en tête? — La pauvreté que j’endure, » lui répondit
l’autre. — Alors le comte lui dit: « Si tu veux me croire, tu
demeureras ici avec nous. Avant quatre-vingts jours tu auras en
Normandie un temps où tout ce que tu jugeras t’être nécessaire, et
que tu auras vu de tes yeux, tu pourras l’enlever impunément de
tes propres mains. » Le jeune homme, se rendant aux avis de son
seigneur, attendit, et peu de [p. 195] temps après il trouva moyen
d’entrer en familiarité avec le duc, par l’intermédiaire de
Richard d’Avranches, son cousin. Comme donc un certain jour il
causait en particulier avec le duc, il lui raconta entre autres
choses les paroles ci-dessus rapportées du comte Guillaume. Le duc
appela aussitôt Guillaume, et lui demanda pour quel motif il avait
tenu un pareil discours. Guillaume ne put nier, et n’osa non plus
entreprendre d’expliquer le sens de ses paroles. En sorte que le
duc lui dit: « Tu as résolu de troubler la Normandie par des
séditions et des désordres, tu as formé le dessein de te révolter
contre moi et de me déshériter méchamment, et c’est pourquoi tu as
promis à un chevalier indigent un temps favorable à sa rapacité;
mais que la paix dont nous avons besoin, et que nous tenons en don
du Créateur, demeure à jamais chez nous. Quant à toi, sors au plus
tôt de la Normandie et n’y rentre plus jamais, aussi long-temps
que je vivrai. » Guillaume ainsi expulsé se rendit misérablement
dans la Pouille avec un seul écuyer, et le duc éleva aussitôt son
frère Robert, et lui donna le comté de Mortain. Ainsi il
renversait rudement les orgueilleux parens de son père, et élevait
au comble des honneurs les humbles parens de sa mère. Au surplus,
et comme le dit un proverbe vulgaire, le fou n’est corrigé ni par
les paroles, ni par les exemples, à peine l’est-il par les
malheurs: il ne craint rien jusqu’à ce qu’il reçoive de rudes
coups; ce qui va être prouvé plus clair que le jour par l’exemple
que je vais rapporter.
[p. 196]
CHAPITRE XX.
De la rébellion de Guillaume Busac, comte d’Eu; et comment
celui-ci étant exilé reçut en don le comté de Soissons de Henri,
roi des Francs.
AINSI que nous l’avons déjà dit plus haut, le duc des Normands
Richard, fils de Richard Ier, avait donné le comté d’Eu à un sien
frère utérin, nommé Guillaume. Celui-ci eut de la comtesse
Lesceline trois fils, savoir Robert, Guillaume, et Hugues qui fut
plus tard évêque de Lisieux. Le second, Guillaume surnommé Busac,
aspirant à usurper le duché, commença à lever la tête, menaçant et
se livrant à des actes d’inimitié contre le duc. Mais ce prince
plein de force, ne voulant pas lui céder, rassembla une armée,
assiégea la château d’Eu jusqu’à ce qu’il s’en fût rendu maître,
et força le rebelle Guillaume son parent à s’exiler. Celui-ci se
rendit auprès de Henri, roi des Francs, et lui racontant en
pleurant ce qui lui était arrivé. Or le roi l’accueillit avec
bonté, comme un chevalier noble par sa naissance et par sa beauté,
et prenant pitié de ses malheurs, lui donna le comté de Soissons
ainsi qu’une noble épouse. Heureux exilé, il eut de cette femme
une belle famille, qui maintenant encore gouverne noblement
l’honorable héritage de son père. Les fauteurs de discorde se
trouvant ainsi ou rejetés ou renversés, toute la Normandie goûta
le repos à l’ombre d’une douce paix.
[p. 197]
CHAPITRE XXI.
Le duc Guillaume épouse Mathilde, fille de Baudouin de Flandre, et
nièce du roi Henri.
DÉJA le duc, ayant dépassé les années de l’adolescence, brillait
de toute la force d’un jeune homme, lorsque ses grands
commencèrent à s’occuper sérieusement avec lui des moyens de
perpétuer sa race. Ayant appris que Baudouin, comte de Flandre,
avait une fille, nommée Mathilde, issue d’une famille royale,
très-belle de corps et généreuse de cœur, le duc, après avoir pris
l’avis des siens, envoya des députés à son père, et la demanda en
mariage. Le prince Baudouin, infiniment joyeux de cette
proposition, non seulement résolut d’accorder sa fille au duc,
mais la conduisit lui-même jusqu’au château d’Eu, portant avec lui
d’innombrables présens. Le duc y arriva aussi, accompagné des
escadrons de ses chevaliers, s’unit avec elle par les liens du
mariage, et la ramena ensuite dans la ville de Rouen, au milieu
des réjouissances et des plus grands honneurs. Dans la suite des
temps il eut de sa femme quatre fils, savoir, Robert qui posséda
quelque temps après lui le duché de Normandie, Guillaume qui régna
treize ans, en Angleterre, Richard qui mourut jeune, et Henri qui
succéda à ses frères, tant comme roi que comme duc. Guillaume eut
aussi quatre filles. Dans le livre suivant, où nous traiterons des
faits et gestes du très-noble roi Henri, nous parlerons avec
l’aide de [p. 198] Dieu, et selon la mesure de nos facultés, de
tous ces enfans du duc Guillaume, tant garçons que filles.