Comment le duc Guillaume reprit les châteaux d’Alençon et de
Domfront, dont Geoffroi, comte d’Anjou, s’était emparé.
LE comte d’Anjou, Geoffroi, surnommé Martel, homme artificieux en
toutes choses, faisait éprouver toutes sortes de maux aux hommes
qui vivaient dans son voisinage, et les écrasait sous des
vexations intolérables. Entre autres, s’étant saisi par une
perfidie de la personne du comte Thibaut, il le retint en
captivité jusqu’à ce qu’il lui eût extorqué de force la ville de
Tours et quelques châteaux. Geoffroi donc, ayant suscité quelques
sujets de querelle, commença à diriger ses entreprises contre le
duc Guillaume, à dévaster et piller fréquemment la Normandie par
le bras des satellites querelleurs qu’il établit dans le château
de Domfront. Le duc, avec ses chevaliers, se rendit vers ce
château pour le visiter, et l’ayant vu entouré de toutes parts de
rochers escarpés et très-élevés, en sorte qu’il était impossible
de l’aborder pour en faire le siége, il appela auprès de lui les
forces des Normands, et cerna ce château de très-forts
retranchemens, par lesquels il en [p. 193] obstrua toutes les
issues. Comme il demeura quelque temps dans les environs, il
arriva vers lui des éclaireurs qui venaient lui annoncer qu’il
pourrait, sans aucun danger pour les siens, se rendre maître du
château d’Alençon. Aussitôt, ayant laissé des gardes dans son
camp, le duc chevaucha toute la nuit avec son armée, arriva au
point du jour devant Alençon, et y trouva, dans une redoute
établie au delà de la rivière, quelques hommes qui se moquèrent de
lui, et lui dirent des injures. Les chevaliers s’étant mis en
grande colère, le duc attaqua très-vivement la redoute, s’en
empara promptement, et y ayant mis le feu, la livra aux flammes
dévorantes. Ceux qui l’avaient insulté en présence de tous les
habitans d’Alençon, il ordonna de leur couper les pieds et les
mains; et aussitôt, selon qu’il avait ordonné, trente-deux hommes
furent ainsi mutilés. Pour insulter le duc, ils avaient frappé sur
des peaux et des cuirs, et l’avaient appelé par dérision marchand
de peaux, parce qu’en effet les parens de sa mère avaient été
marchands de peaux 14. Alors les gardiens du château, voyant
l’extrême sévérité du duc, craignant d’avoir à subir un pareil
traitement, ouvrirent aussitôt leurs portes, et remirent le
château au duc, aimant mieux le livrer ainsi qu’avoir à supporter
tant de tortures au péril de leurs membres. Ayant ainsi
vigoureusement terminé cette expédition, et établi des chevaliers
dans le château, le duc retourna en toute hâte à Domfront. Les
gens de ce lieu apprenant ce que le duc avait fait à leurs
compagnons d’armes, et considérant qu’ils ne [p. 194] pouvaient
recevoir aucun secours, se remirent eux et leur château entre les
mains du duc. Partant de là après y avoir placé des gardiens, et
s’avançant plus loin pour attaquer le comte Geoffroi, le duc
arriva à Ambrières, et là il construisit un château qu’il
approvisionna suffisamment en vivres et en chevaliers; après quoi
il retourna à Rouen, métropole de la Normandie.