Comment, après la mort de Hugues, évêque de Bayeux, le duc
Guillaume mit en sa place Eudes, son frère utérin. — Bataille du
Val-des-Dunes.
LE duc, brillant alors de tout l’éclat de la plus belle jeunesse,
commença à se dévouer de tout son cœur au service de Dieu,
écartant de lui la compagnie des hommes ignorans, usant des
conseils des sages, puissant dans les œuvres de la guerre, et doué
d’une grande sagesse pour les affaires du siècle.
[p. 190] Vers ce temps, Hugues, fils du comte Raoul, et évêque de
Bayeux, vint à mourir, et le duc fit donner le susdit évêché à son
frère Eudes. Or cet Eudes, lorsqu’il eut été consacré, agrandit la
nouvelle église pontificale dédiée à sainte Marie, mère de Dieu,
lui donna beaucoup d’ornemens admirables, et augmenta aussi le
nombre de ses clercs. Eudes vécut dans son évêché durant près de
cinquante années.
Or le duc, tandis qu’il allait acquérant tous les jours beaucoup
de bonnes qualités, rencontra un certain compagnon bien cruel pour
lui, savoir Gui, fils de Renaud comte des Bourguignons, lequel
avait été élevé avec lui dès les années de son enfance, et à qui
il avait donné autrefois le château de Brionne, comme pour se
mieux assurer de sa fidélité par ce présent. Mais Gui, séduit par
son orgueil, commença, tel qu’Absalon, à détourner beaucoup de
grands de leur fidélité envers le duc, et à les entraîner dans les
abîmes de sa perfidie; à tel point qu’il engagea dans cette
conspiration Nigel, gouverneur de Coutances, et le détourna
complétement, ainsi que beaucoup d’autres, du service qu’il devait
rendre au prince de son choix en vertu de ses sermens. Alors le
duc très-sage, se trouvant ainsi abandonné par beaucoup des siens,
voyant qu’ils travaillaient constamment, et avec vigueur, à se
mettre en défense dans leurs châteaux, et craignant qu’ils ne
parvinssent à lui enlever son suprême pouvoir dans le comté, et à
mettre son rival en sa place, forcé par la nécessité, alla trouver
Henri, roi des Francs, pour lui demander des secours. Alors enfin
ce roi, se souvenant des bienfaits qu’il avait reçus autrefois du
père du duc, rassembla [p. 191] les forces des Francs, entra dans
le comté d’Hiesmes, arriva au Val-des-Dunes, et y trouva une
innombrable multitude d’hommes d’armes, animés d’une violente
inimitié, et qui, le glaive nu, lui présentèrent la bataille. Le
roi et le duc ne redoutant nullement leurs fureurs insensées, leur
livrèrent bataille, et à la suite du choc réciproque des
chevaliers, firent un grand carnage de leurs ennemis: ceux que le
glaive ne fit pas tomber, frappés de terreur par Dieu même,
allèrent en fuyant se précipiter dans les eaux de l’Orne. Heureuse
cette bataille, par laquelle tombèrent en un même jour les
châteaux des orgueilleux et les demeures des criminels! Gui,
s’étant échappé de la bataille, se retira aussitôt à Brionne,
ferma et barricada ses portes, et s’y tint quelque temps enfermé
dans l’espoir de se sauver. Le roi étant retourné en France, le
duc se mit en toute hâte à la poursuite de Gui, l’assiégea et le
bloqua dans l’enceinte de son château, et éleva des fortifications
sur les deux rives de la rivière appelée la Risle. Or Gui, voyant
qu’il ne lui resterait plus aucun moyen de s’enfuir de ce lieu, et
pressé par la calamité de la famine, fut enfin déterminé par ses
amis à se présenter en suppliant et en homme repentant de ses
fautes, et à implorer la clémence du duc. Celui-ci ayant pris
conseil des siens, et touché de compassion pour sa misère,
l’épargna dans sa clémence, et ayant pris possession du château de
Brionne, lui ordonna de demeurer dans sa maison avec ses
domestiques. Alors tous les grands qui s’étaient détournés de leur
fidélité, voyant que le duc leur avait enlevé ou rendu inabordable
tout lieu de refuge, donnèrent des otages, et abaissèrent [p. 192]
leurs têtes altières devant lui comme leur seigneur. Ainsi,
lorsqu’il eut renversé de tous côtés leurs châteaux, nul n’osa
plus dès lors montrer un cœur rebelle contre le duc. Cette
bataille du Val-des-Dunes fut livrée l’an 1047 de l’Incarnation du
Seigneur.