CHAPITRE XVII.

Comment, après la mort de Hugues, évêque de Bayeux, le duc

Guillaume mit en sa place Eudes, son frère utérin. — Bataille du

Val-des-Dunes.

LE duc, brillant alors de tout l’éclat de la plus belle jeunesse,

commença à se dévouer de tout son cœur au service de Dieu,

écartant de lui la compagnie des hommes ignorans, usant des

conseils des sages, puissant dans les œuvres de la guerre, et doué

d’une grande sagesse pour les affaires du siècle.

[p. 190] Vers ce temps, Hugues, fils du comte Raoul, et évêque de

Bayeux, vint à mourir, et le duc fit donner le susdit évêché à son

frère Eudes. Or cet Eudes, lorsqu’il eut été consacré, agrandit la

nouvelle église pontificale dédiée à sainte Marie, mère de Dieu,

lui donna beaucoup d’ornemens admirables, et augmenta aussi le

nombre de ses clercs. Eudes vécut dans son évêché durant près de

cinquante années.

Or le duc, tandis qu’il allait acquérant tous les jours beaucoup

de bonnes qualités, rencontra un certain compagnon bien cruel pour

lui, savoir Gui, fils de Renaud comte des Bourguignons, lequel

avait été élevé avec lui dès les années de son enfance, et à qui

il avait donné autrefois le château de Brionne, comme pour se

mieux assurer de sa fidélité par ce présent. Mais Gui, séduit par

son orgueil, commença, tel qu’Absalon, à détourner beaucoup de

grands de leur fidélité envers le duc, et à les entraîner dans les

abîmes de sa perfidie; à tel point qu’il engagea dans cette

conspiration Nigel, gouverneur de Coutances, et le détourna

complétement, ainsi que beaucoup d’autres, du service qu’il devait

rendre au prince de son choix en vertu de ses sermens. Alors le

duc très-sage, se trouvant ainsi abandonné par beaucoup des siens,

voyant qu’ils travaillaient constamment, et avec vigueur, à se

mettre en défense dans leurs châteaux, et craignant qu’ils ne

parvinssent à lui enlever son suprême pouvoir dans le comté, et à

mettre son rival en sa place, forcé par la nécessité, alla trouver

Henri, roi des Francs, pour lui demander des secours. Alors enfin

ce roi, se souvenant des bienfaits qu’il avait reçus autrefois du

père du duc, rassembla [p. 191] les forces des Francs, entra dans

le comté d’Hiesmes, arriva au Val-des-Dunes, et y trouva une

innombrable multitude d’hommes d’armes, animés d’une violente

inimitié, et qui, le glaive nu, lui présentèrent la bataille. Le

roi et le duc ne redoutant nullement leurs fureurs insensées, leur

livrèrent bataille, et à la suite du choc réciproque des

chevaliers, firent un grand carnage de leurs ennemis: ceux que le

glaive ne fit pas tomber, frappés de terreur par Dieu même,

allèrent en fuyant se précipiter dans les eaux de l’Orne. Heureuse

cette bataille, par laquelle tombèrent en un même jour les

châteaux des orgueilleux et les demeures des criminels! Gui,

s’étant échappé de la bataille, se retira aussitôt à Brionne,

ferma et barricada ses portes, et s’y tint quelque temps enfermé

dans l’espoir de se sauver. Le roi étant retourné en France, le

duc se mit en toute hâte à la poursuite de Gui, l’assiégea et le

bloqua dans l’enceinte de son château, et éleva des fortifications

sur les deux rives de la rivière appelée la Risle. Or Gui, voyant

qu’il ne lui resterait plus aucun moyen de s’enfuir de ce lieu, et

pressé par la calamité de la famine, fut enfin déterminé par ses

amis à se présenter en suppliant et en homme repentant de ses

fautes, et à implorer la clémence du duc. Celui-ci ayant pris

conseil des siens, et touché de compassion pour sa misère,

l’épargna dans sa clémence, et ayant pris possession du château de

Brionne, lui ordonna de demeurer dans sa maison avec ses

domestiques. Alors tous les grands qui s’étaient détournés de leur

fidélité, voyant que le duc leur avait enlevé ou rendu inabordable

tout lieu de refuge, donnèrent des otages, et abaissèrent [p. 192]

leurs têtes altières devant lui comme leur seigneur. Ainsi,

lorsqu’il eut renversé de tous côtés leurs châteaux, nul n’osa

plus dès lors montrer un cœur rebelle contre le duc. Cette

bataille du Val-des-Dunes fut livrée l’an 1047 de l’Incarnation du

Seigneur.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 79 / 168 题