CHAPITRE IX.

Comment Alfred, frère d’Edouard, fut trahi par le comte Godwin; et

comment Hardi-Canut, fils d’Emma, mère d’Edouard, succéda à Hérold

son frère, et eut pour successeur Edouard, qui épousa Edith, fille

de Godwin.

SUR ces entrefaites, Alfred, frère d’Edouard, prit avec lui un

grand nombre de chevaliers, se rendit au [p. 178] port de Wissant,

et de là, traversant la mer, alla débarquer à Douvres; puis

s’avançant dans l’intérieur du royaume, il rencontra le comte

Godwin, qui marchait vers lui. Le comte le reçut d’abord en bonne

foi; mais dans la même nuit il remplit auprès de lui le rôle de

Judas le traître. Après lui avoir donné le baiser de paix, et

avoir pris son repas avec lui, au milieu du silence de la nuit, il

lui fit lier les mains derrière le dos, et l’envoya à Londres au

roi Hérold avec quelques-uns de ses compagnons. Le reste de ses

chevaliers, Godwin les distribua en partie dans le pays

d’Angleterre, et en fit périr d’autres honteusement. Hérold,

aussitôt qu’il eut vu Alfred, donna ordre de couper la tête à ses

compagnons, de conduire Alfred dans l’île d’Ely, et de lui crever

les yeux. Ainsi succomba ce très-noble et excellent Alfred,

injustement assassiné. Hérold ne lui survécut pas long-temps, et

après sa mort son frère Hardi-Canut, fils d’Emma, mère d’Edouard,

partit de Danemarck, et vint lui succéder. Peu de temps après,

s’étant solidement établi à la tête du royaume, il rappela de

Normandie son frère Edouard, et le fit vivre auprès de lui. Mais

lui-même ne vécut pas deux années entières, et étant mort, il

laissa à Edouard l’héritage de tout son royaume.

En ce temps, le fier et artificieux Godwin était le comte le plus

puissant de l’Angleterre, et occupait avec vigueur une grande

partie de ce royaume, qu’il avait conquise soit par suite de la

noblesse de sa famille, soit de vive force ou par ses perfidies.

Edouard redoutant la puissance et les artifices accoutumés de cet

homme terrible, ayant pris l’avis de ses Normands, dont les

fidèles conseils faisaient sa force, lui [p. 179] pardonna, dans

sa bonté l’horrible assassinat de son frère Alfred: et afin qu’une

solide amitié les unît à jamais, il épousa, mais seulement pour la

forme, la fille de Godwin, nommée Edith; car, dans le fait, on

assure que tous deux conservèrent toujours leur virginité.

Edouard, en effet, était un homme bon, plein de douceur et

d’humilité, enjoué, rempli de patience, clément, protecteur des

pauvres, et il s’appliqua constamment à remettre en vigueur les

lois de l’Angleterre. Il eut très-fréquemment des visions

mystérieuses et divines, fit plusieurs prophéties, qui furent

justifiées dans la suite par l’événement, et gouverna

très-heureusement le royaume d’Angleterre durant près de

vingt-trois ans.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 71 / 168 题