CHAPITRE VI.

Comment Toustain Guz voulut et ne put retenir le château de

Falaise, et le défendre contre le duc Guillaume. — De Richard,

fils de Toustain.

TOUSTAIN surnommé Guz, fils d’Ansfroi le Danois, et qui était

alors gouverneur d’Exmes, voyant que [p. 174] le jeune duc avait

fait quelques concessions au roi, et qu’il commençait à courber la

tête sous l’oppression royale, comme un homme vaincu, enflammé

lui-même d’une ardeur d’infidélité, prit à sa solde des chevaliers

du roi, et les appela auprès de lui comme ses complices, pour

renforcer le château de Falaise, et n’être pas tenu de prêter ses

services au duc. Dès qu’il fut informé des intentions de cet

esprit malveillant, le duc rassembla de tous côtés les légions de

Normands, et alla assiéger le château. Raoul de Vacé était à cette

époque chef des chevaliers, et soutenait son duc de toutes ses

forces. Les chevaliers s’étant donc réunis, combattirent devant

Falaise avec un si grand courage qu’ils renversèrent en un moment

une portion de la muraille; et si la nuit n’était venue

interrompre cette attaque, il n’est pas douteux qu’ils ne fussent

entièrement parvenus au but de leurs efforts. Toustain considérant

alors qu’il ne lui serait pas possible de résister plus long-temps

à tant d’ennemis, demanda au duc la faculté de se retirer, et

prenant la fuite, s’exila de son pays. Après cela Richard, fils de

Toustain, servit très-bien le duc, réconcilia son père avec lui,

et acquit lui-même beaucoup plus de biens que son père n’en avait

perdu.

[p. 175]

CHAPITRE VII.

Comment Robert l’archevêque eut pour successeur Manger, fils de

Richard II, et de sa seconde femme Popa. — De Guillaume d’Arques.

ROBERT archevêque de Rouen étant mort, Mauger, frère du duc

Robert, lui succéda; car Richard, fils de Gunnor, après la mort de

Judith sa femme, avait épousé une autre femme nommée Popa, dont il

avait eu deux fils, Mauger, celui qui fut fait archevêque, et

Guillaume d’Arques. Le duc Guillaume, déjà parvenu à

l’adolescence, donna à ce dernier Guillaume le comté de Talou, à

titre de bénéfice, et pour en faire son fidèle. Fier de la

noblesse de sa naissance, Guillaume bâtit le château d’Arques sur

le sommet de la montagne; ensuite usurpant le pouvoir souverain,

et se confiant dans la protection du roi, il osa se révolter

contre le duc. Celui-ci voulant réprimer cette entreprise

insensée, lui ordonna par ses députés de venir lui rendre hommage;

mais Guillaume, repoussant ce message avec mépris, se prépara et

s’arma avec une grande confiance pour résister au duc. Alors

réunissant les forces des Normands pour aller châtier cette

insolence, le duc marcha promptement contre Guillaume, et ayant

dressé des retranchemens au pied de la montagne, il y construisit

un fort, qu’il rendit inexpugnable en y mettant des hommes pleins

de vigueur, et il se retira après l’avoir bien approvisionné de

vivres. Henri, roi [p. 176] des Francs, ne tarda pas à être

informé de ces faits. En conséquence, il prit des troupes avec

lui, s’avança en toute hâte pour aller renforcer le château

supérieur, et ordonna à son armée de dresser son camp à

Saint-Aubin. Les chevaliers du duc ayant appris son arrivée,

envoyèrent quelques-uns des leurs pour essayer d’attirer à leur

poursuite quelques hommes de l’armée du roi, qui seraient ensuite

attaqués à l’improviste par leurs compagnons cachés en embuscade.

S’étant approchés de l’armée du roi, ils attirèrent en effet sur

leurs pas une portion assez considérable de cette armée, et fuyant

devant elle, ils l’entraînèrent dans le piège. Tout-à-coup ceux

qui avaient semblé prendre la fuite, firent volte-face, et se

mirent à massacrer vivement leurs ennemis; tellement que dans ce

combat le comte d’Abbeville, Enguerrand, succomba percé de coups,

et que Hugues surnommé Bardoul, et beaucoup d’autres encore furent

faits prisonniers. Le roi, lorsqu’il en fut informé, fit

introduire des vivres dans le château qu’il était venu défendre,

et se retira triste et honteux, à cause des chevaliers qu’il avait

perdus. Guillaume peu de temps après, forcé par la famine, rendit

son château à regret, et se retira lui-même en exil, loin du sol

natal. Il partit avec sa femme, sœur de Guy comte de Ponthieu, se

rendit auprès d’Eustache comte de Boulogne, reçut dans la maison

de celui-ci le vivre et les vêtemens, et y demeura en exil jusqu’à

sa mort.

[p. 177]

CHAPITRE VIII.

Comment Canut, roi des Anglais, étant mort, eut pour successeur

son fils Hérold. — Ce que fit Edouard encore exilé.

EN ce même temps mourut Canut, roi des Anglais, et son fils,

Hérold, né d’une concubine nommée Elfgive, lui succéda. Edouard,

qui vivait toujours auprès du duc, ayant appris cette mort depuis

long-temps desirée, partit au plus tôt avec quarante navires

remplis de chevaliers, traversa la mer, débarqua à Winchester, et

y trouva une multitude innombrable d’Anglais qui l’attendaient

pour leur malheur. Leur livrant aussitôt bataille, il envoya un

grand nombre d’entre eux dans l’enfer. A la suite de cette

victoire, il remonta sur ses vaisseaux avec tous les siens, et

voyant qu’il ne lui serait pas possible de conquérir le royaume

d’Angleterre sans un plus grand nombre de chevaliers, il fit

retourner les proues de ses vaisseaux, et rentra en Normandie avec

un très-grand butin.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 70 / 168 题