De la flotte que le duc Robert se dispos à envoyer en Angleterre,
au secours de ses cousins Edouard et Alfred, fils du roi Edelred.
AU temps où Edelred, roi des Anglais, comme nous l’avons déjà
rapporté, fut chassé de son royaume par Suénon, roi des Danois, et
se réfugia en Normandie, il avait deux fils, Edouard et Alfred,
qu’il laissa peu de temps après, lorsqu’il retourna dans sa
patrie, pour être élevés auprès de Richard, leur oncle. Ces jeunes
gens, ainsi résidant à la cour des ducs de Normandie, furent
traités avec grand honneur par le duc, qui, s’étant attaché à eux
par les liens de l’affection, les adopta comme des frères. Prenant
donc compassion de leur long exil, le duc Robert envoya des
députés au roi Canut, lui mandant qu’après s’être si long-temps
rassasié de leur exil, il eût enfin quelques égards pour eux et
leur rendît, pour l’amour de lui et quoiqu’il fût bien tard, ce
qui leur appartenait. Mais le roi ne voulut point accéder à ces
sages remontrances, et renvoya les députés sans aucune bonne
réponse. Alors le duc, animé d’une très-violente fureur, convoqua
les grands de son duché, et donna ordre de construire en toute
hâte un grand [p. 161] nombre de vaisseaux. Puis ayant rassemblé
sa flotte de tous les points de la Normandie maritime, et l’ayant
bien équipée en peu de temps, et avec beaucoup de soin, en ancres,
en armes et en hommes vaillans, il ordonna qu’elle prît station à
Fécamp, sur le rivage de la mer. De là il donna le signal du
départ, et fit déployer les voiles au vent; mais la flotte fut
jetée par une forte tempête vers l’île que l’on appelle Jersey, et
ceux qui faisaient partie de l’expédition ne parvinrent à toucher
terre qu’à travers les plus grands dangers. Je pense que cet
événement arriva par la volonté de Dieu, pour l’amour du roi
Edouard, que le Seigneur se disposait à faire régner par la suite,
sans effusion de sang. Ils furent retenus dans cette île pendant
long-temps; et le vent contraire continuant toujours à souffler,
le duc en était au désespoir et en éprouvait une douleur
inconcevable. Enfin, voyant qu’il n’y avait pour lui aucun moyen
de franchir la mer, il fit retourner les proues de ses navires, et
traversant l’espace qui le séparait du continent, il débarqua
bientôt après au mont Saint-Michel.
[p. 162]
CHAPITRE XI.
Comment le duc envoya une partie de sa flotte pour dévaster la
Bretagne, et comment la paix fut rétablie ensuite entre lui et
Alain, comte de Bretagne.
OR le duc Robert confia alors une partie de sa flotte à Rabell,
très-vaillant chevalier, et l’envoya dévaster la Bretagne par la
flamme et le pillage. Lui-même rassemblant une armée de chevaliers
se disposa à attaquer ce pays d’un autre côté. Mais Alain se
voyant ainsi sérieusement menacé par terre et par mer, envoya une
députation à Robert, archevêque de Normandie, son oncle et oncle
du duc, lui mandant de venir le trouver en toute hâte. Après
qu’Alain lui eut raconté les dévastations et la ruine de la
Bretagne, et la terrible expédition que le duc préparait contre
lui dans sa colère, l’archevêque se présentant pour médiateur prit
Alain avec lui, le conduisit au mont Saint-Michel, et implora la
clémence du duc qui se disposait à envahir la Bretagne. Bientôt,
par la protection du Christ, l’archevêque parvint à adoucir les
cœurs endurcis, à les ramener à des sentimens de paix, et ayant
écarté tout nouveau sujet de querelle, il rétablit entre eux la
bonne intelligence, et obtint, pour Alain suppliant, qu’il
rentrerait complétement au service du duc, en lui engageant sa
foi. Après cela le duc envoya des députés pour ordonner aux hommes
de sa flotte de suspendre leurs ravages, et de se retirer de la
Bretagne.
[p. 163]
CHAPITRE XII.
Comment Canut, roi des Anglais, offrit par des députés, à Edouard
et à Alfred, la moitié du royaume d’Angleterre, par suite de la
crainte que lui inspirait Robert, duc de Normandie. — Et comment
le duc, partant ensuite pour Jérusalem, mit à la tête du duché de
Normandie son fils Guillaume, âgé de cinq ans.
CES dissensions étant ainsi entièrement apaisées, voici, on vit
arriver vers le duc Robert des députés envoyés par le roi Canut,
lui annonçant que ce roi voulait rendre aux fils du roi Edelred la
moitié du royaume d’Angleterre, et faire la paix avec eux durant
sa vie, attendu qu’il était accablé d’une très-grave maladie de
corps. C’est pourquoi le duc, suspendant son expédition navale,
différa l’exécution de son entreprise, voulant d’abord terminer
cette affaire avant de partir pour Jérusalem, ce qu’il desirait
depuis long-temps avec une grande dévotion de cœur: car
considérant que cette vie est courte et fragile, et méditant en
son cœur pieux et bienheureux ces paroles adressées aux riches par
le Seigneur: « Malheur à vous qui avez eu en ce monde votre
récompense, » il aimait mieux être le pauvre du Christ, que d’être
consumé par les flammes de la géhenne. Il appela donc auprès de
lui Robert l’archevêque et les grands de son duché, et leur
déclara son intention d’entreprendre le pélerinage de Jérusalem. A
ces paroles tous furent extrêmement étonnés, redoutant que son
absence n’excitât toutes sortes de troubles dans leur patrie. [p.
164] Alors leur présentant son fils Guillaume le seul qu’il eût
eu, et qui lui était né à Falaise, il leur demanda avec de vives
instances de l’élire en sa place pour leur seigneur, et de le
mettre à la tête de leur chevalerie; et quoique Guillaume fut
encore dans l’âge le plus tendre, tous se réjouirent infiniment de
trouver cette ressource, et, conformément aux intentions du duc,
ils le reconnurent aussitôt et avec zèle pour leur prince et
seigneur, et lui engagèrent leur foi par des sermens inviolables.
Le duc Robert, après avoir arrangé ces choses selon ses vœux,
confia son fils aux soins de tuteurs et de directeurs sages et
fidèles jusqu’à l’âge de raison, et ayant fait toutes les
dispositions convenables pour le gouvernement de sa patrie, et
prenant tendrement congé de tous, il partit pour ce très-saint
pélerinage avec une honorable escorte. Or, quelle langue, quelles
paroles pourraient dire les abondantes aumônes que tous les jours
il distribuait aux indigènes? Quelle veuve, quel orphelin, quel
pauvre se présentait qui ne fût soulagé à ses dépens? Enfin, ayant
terminé son voyage, il arriva à ce vénérable sépulcre dans lequel
reposa le corps très-saint du roi des cieux. Et maintenant quel
homme racontera de combien de torrens de larmes il arrosa ce
sépulcre durant huit jours, ou combien de présens en or il entassa
sur cette tombe?
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CHAPITRE XIII.
Comment le même duc, revenant de Jérusalem, mourut dans la ville
de Nicée, dans le sein du Christ.
DONC ce duc invincible, saint et agréable à Dieu, ayant adoré le
Christ au milieu des soupirs et des sanglots sortis du fond de son
cœur, et ayant visité les saints lieux, s’en revint de cette
bienheureuse expédition, et entra dans la ville de Nicée. Là,
saisi d’une maladie de corps, l’an 1035 de l’Incarnation du
Seigneur, il entra dans la voie de tout le genre humain, aux
acclamations des anges, et succombant enfin, obéit à l’appel de la
voix divine, le deuxième jour du mois de juillet. J’estime qu’il
n’est point inconvenant de croire et d’écrire avec cette plume que
le roi éternel de la Jérusalem céleste, dont le duc était allé
adorer le sépulcre sur la terre, se complut à l’associer à sa
gloire immortelle, au milieu de sa sainte entreprise mortelle, de
peur que son ame bienheureuse, déjà brillante de splendeur et
épurée par un grand nombre de bonnes œuvres, engagée de nouveau
dans les affaires du monde n’y contractât quelque souillure. Le
duc fut enseveli par les siens dans la basilique de Sainte-Marie,
dans les murs de la ville de Nicée, régnant notre Seigneur
Jésus-Christ, dans la divinité de la majesté du Père, et dans la
co-égalité du Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen!
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