CHAPITRE VI.

Comment Baudouin, comte de Flandre, demanda pour son fils Baudouin

la fille de Robert, roi des Francs, et l’obtint, pour son malheur,

si Robert, duc de Normandie, ne lui eut prêté secours. — Mort de

Robert, roi des Francs, qui eut pour successeur Henri son fils.

DANS le même temps, Baudouin, seigneur de Flandre, desirant

associer sa race à une race royale, alla trouver Robert, roi des

Francs, et lui demanda de lui donner sa fille pour Baudouin son

fils. L’ayant obtenue, il l’emmena hors des appartemens du palais,

la transporta encore au berceau dans sa propre maison, et l’éleva

avec beaucoup de soin jusqu’à ce qu’elle fût devenue nubile. Or à

peine le fils de Baudouin se fut-il uni à elle en mariage, que, se

fiant sur l’appui du roi Robert, il chassa son père de son propre

pays, et lui [p. 142] enleva la fidélité des gens de Flandre.

Indignement abandonné par les siens, Baudouin se rendit en toute

hâte auprès du duc des Normands, et lui demanda du secours contre

son fils. Le duc, prenant compassion des malheurs de ce noble

homme, rassembla tous ses chevaliers, sortit de son pays comme un

terrible ouragan, entra sur le territoire de Flandre, et le livra

aussitôt aux flammes dévorantes. S’avançant jusques au château que

l’on appelait Chioc, il le renversa sans délai, et brûla tout ce

qui y était enfermé. Or les grands du pays voyant cela, et

craignant d’éprouver le même sort, abandonnèrent le fils, et

retournant au père, envoyèrent des otages au duc. De son côté le

jeune Baudouin, jugeant bien qu’il ne pourrait en aucune façon

résister aux violentes incursions du duc, lui envoya aussi des

députés, le suppliant très-humblement de se porter pour médiateur

et de le réconcilier avec son père. Le duc, rempli de

bienveillance, accéda avec empressement aux desirs et aux

sollicitations du jeune Baudouin, et amena le père et le fils à se

donner le baiser de paix et à vivre en bonne-intelligence, comme

par le passé. Cette querelle ainsi terminée, dans la suite ils

continuèrent à demeurer en paix et en bonne amitié, ainsi qu’il

était convenable, et le duc ayant déjoué les entreprises des

rebelles, retourna en Normandie avec toute son armée. En ce même

temps, Robert, roi des Francs, mourut, et son fils Henri lui

succéda.

[p. 143]

CHAPITRE VII.

Comment le même duc prêta son assistance à Henri, roi des Francs,

contre Constance sa mère.

LE roi Henri avait été associé à la royauté, du vivant de son père

Robert, et bientôt après la mort de celui-ci, sa mère Constance le

poursuivit si vivement de sa haine de marâtre, que les comtes

conspirèrent contre lui. Constance faisant les plus grands efforts

pour l’expulser du trône et pour mettre en sa place Robert son

frère, duc des Bourguignons. Ayant pris l’avis des siens, Henri se

réfugia auprès de Robert, duc des Normands, avec douze petits

vassaux, et alla à Fécamp lui demander du secours, au nom de la

fidélité qu’il lui devait. Le duc l’accueillit honorablement, le

combla de présens, et bientôt après lui ayant fourni

convenablement des chevaux et des armes, il l’adressa à son oncle

paternel, Mauger, comte de Corbeil, mandant à celui-ci qu’il eût à

attaquer dans son pays, par le fer et le feu, tous ceux qu’il

saurait avoir renoncé à la fidélité envers le roi. De son côté, le

duc établit de nombreux corps de chevaliers dans tous les châteaux

soumis à sa domination et situés sur les frontières de la France,

et livra aux rebelles des combats si violens et si fréquens,

qu’enfin, courbant la tête et ayant perdu tout ce qui leur

appartenait, ils se virent forcés de se réconcilier avec leur roi,

en sorte que les projets de sa malheureuse mère furent entièrement

déjoués.

[p. 144] A cette époque Robert, héritier du pouvoir et de la

cruauté de Guillaume de Belesme, était depuis quelques années

ennemi déclaré de ses voisins du Mans et de la Normandie. Ayant

entrepris une expédition au delà de la Sarthe, il fut fait

prisonnier par les gens du Mans, et retenu deux ans en captivité

dans le château de Ballon. Au bout de ces deux ans, Guillaume,

fils de Giroye, et d’autres seigneurs de Robert rassemblèrent une

armée, allèrent offrir la bataille au comte du Mans, et l’ayant

combattu avec vigueur, le mirent en fuite. Ils se saisirent en

cette occasion de Gauthier de Sordains, illustre chevalier, et de

deux de ses fils, braves chevaliers aussi; et, malgré l’opposition

de Guillaume, ils attachèrent méchamment à une potence ce

Gauthier, au milieu de ses deux fils. Les trois autres fils de

Gauthier étaient alors à Ballon. A peine eurent-ils appris

l’horrible mort de leur père et de leurs frères, que, violemment

irrités, ils pénétrèrent de vive force dans la prison, et se

jetant sur Robert de Belesme, ils le tuèrent misérablement à coups

de hache et lui brisèrent la tête contre les murs de la prison.

Robert étant mort, Guillaume Talvas, son frère, lui succéda dans

les dignités de son père. Celui-ci se montra, par toutes sortes de

crimes, plus mauvais encore que tous ses frères, et cette

méchanceté sans bornes s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui dans

les héritiers de son sang.

[p. 145]

CHAPITRE VIII.

Comment le duc Robert, ayant marché contre Alain, comte des

Bretons, fonda le château de Carroc, sur les rives de la rivière

du Coesnon.

LE comte des Bretons, Alain, transporté par son orgueil, voulut

aussi tenter dans son audace de se soustraire au service qu’il

devait au duc Robert. Mais celui-ci leva contre lui une armée

innombrable, et construisit non loin de la rivière du Coesnon un

château qu’il appela Carroc, et qu’il destina à protéger les

frontières de la Normandie et à réprimer l’insolence de son

orgueilleux adversaire. De là il envahit la Bretagne, et livra aux

flammes dévorantes tout le comté de Dol. A la suite de cette

brillante expédition, il rentra en Normandie, chargé d’un immense

butin. Or, après son départ, Alain desirant se venger de l’insulte

qu’il avait reçue, marcha sur ses traces avec une grande armée,

dans l’intention de ravager le comté d’Avranches. Mais Nigel et

Alfred surnommé le Géant, chargés de la défense du château

d’Avranches, marchèrent avec leurs hommes à la rencontre d’Alain,

et lui ayant livré bataille, ils firent un si grand carnage des

Bretons, qu’on les voyait tous étendus comme des moutons, soit

dans la plaine, soit sur les rives du Coesnon. Alain retournant

tristement chez lui, rentra à Rennes couvert de honte.

[p. 146]

CHAPITRE IX.

De l’abbaye du Bec, de son premier abbé et fondateur, le vénérable

Herluin, et de son successeur Anselme.

VERS le même temps, c’est à savoir l’an 1034 de l’Incarnation du

Seigneur, le seigneur abbé Herluin, abandonnant la vie du siècle à

l’âge de quarante ans, reçut le saint habit de religieux de

l’évêque de Lisieux Herbert, et fut ensuite ordonné prêtre et

institué abbé par ce même évêque. Ce fut là l’origine du monastère

du Bec. Mais puisque nous avons fait mention de cet illustre père,

il nous paraît convenable d’insérer dans ces pages, pour les

transmettre à la postérité, des détails un peu plus circonstanciés

sur cet homme et sur l’église qu’il fonda.

Son père tirait son origine de ces Danois qui les premiers

conquirent la Normandie, et sa mère était liée de proche parenté

avec les ducs de la Gaule Belgique, que les modernes appellent le

pays de Flandre. Son père s’appelait Ansgot, et sa mère Héloïse.

Gilbert, comte de Brionne, petit-fils de Richard Ier, duc de

Normandie, par son fils le prince Godefroi, fit élever Herluin

auprès de lui, et le chérissait particulièrement entre tous les

seigneurs de sa cour. Il était habile dans le maniement des armes,

et se montrait doué d’un grand courage. Toutes les plus grandes

familles de la Normandie le comptaient parmi les chevaliers

d’élite et le célébraient pour ses connaissances dans toutes les

affaires de chevalerie et pour [p. 147] l’élégance de sa personne.

Il détournait son cœur de tout ce qui est malhonnête, et

recherchait avec ardeur tout ce qui est honorable et digne

d’éloges dans les cours. Il ne pouvait supporter de n’être pas le

plus distingué parmi tous ses compagnons d’armes dans les

affaires, soit intérieures, soit de chevalerie. Par tous ces

motifs, non seulement il avait obtenu la bienveillance

particulière de son seigneur, mais en outre il s’était fait un nom

honorable, et avait familièrement accès auprès de Robert, duc de

tout le pays, et auprès des seigneurs des contrées étrangères.

Dans cette position très-agréable, Herluin avait déjà dépassé

l’âge de trente-sept ans, lorsqu’enfin son cœur saisi de crainte

commença à être embrasé de l’amour divin, à se détacher de l’amour

du monde, et à se refroidir de plus en plus et de jour en jour.

Détournant les yeux des choses extérieures pour les porter sur

lui-même, il allait plus souvent à l’église, priait dévotement, et

souvent fondait en larmes. Négligeant les intérêts de la terre,

déjà il allait moins souvent à la cour; et même il n’y était plus

retenu que par le seul desir de pouvoir partager ses biens avec

Dieu. Il y parvint, arrachant le consentement de son seigneur à

force d’instances, et lui-même fit passer sous la domination de

Herluin, et mit à son service tout ce que possédaient, en vertu de

leurs droits paternels, ses frères, qui étaient nés dans la même

dignité que lui. Mais comme il était plus grand et plus

véritablement noble que ses frères, on ne trouva pas qu’il fût

indigne d’eux ni humiliant de lui être soumis.

Aussitôt il entreprit, dans la terre que l’on appelle [p. 148]

Bonneville, d’élever pour le service de Dieu un ouvrage qui ne fut

pas petit, mais qu’il termina promptement. Non seulement il

présidait lui-même au travail, mais il s’y employait de sa

personne, creusant la terre, vidant les fossés, transportant sur

ses épaules des pierres, du sable et de la chaux, et unissant

ensuite ces matériaux pour en faire une muraille. Aux heures où

les autres s’en allaient, il amenait toutes les choses nécessaires

au travail, ne se donnant pas un moment de loisir durant toute la

journée. Plus il avait paru autrefois délicat dans son

orgueilleuse vanité, plus il se montrait alors véritablement

humble et rempli de patience à supporter toutes sortes de fatigues

pour l’amour de Dieu. Puis, quand il avait terminé son travail

avec le jour, il prenait, une fois par jour seulement, une

nourriture peu recherchée et peu abondante, sans parler des jours

où il n’est pas permis de manger.

Il apprit les premiers élémens des lettres, ayant déjà plus de

quarante ans; et assisté de la grâce de Dieu, il en vint au point

de se faire, même auprès de tous ceux qui étaient déjà fort savans

dans la grammaire, une grande réputation pour l’intelligence et

l’explication des sentences contenues dans les divines Ecritures.

Et afin que l’on croie que cela n’arriva que par l’efficace de la

grâce divine, qu’on sache qu’il ne vaquait à cette étude que dans

les heures de la nuit; car jamais il n’interrompit un moment ses

travaux du jour pour la lecture. Il renversa donc les maisons de

ses pères pour en construire des habitations aux serviteurs de

Dieu.

L’église qu’il avait bâtie ayant été consacrée par [p. 149]

l’évêque de Lisieux, Herbert, Herluin coupa sa chevelure, et

déposant l’habit séculier, reçut de ce même pontife le saint habit

de religieux, s’étant déjà montré à travers tant de périls

vaillant chevalier du Christ. Deux des siens se courbèrent avec

lui sous le joug du même ordre. Après cela ayant été consacré

prêtre par le même évêque, et plusieurs autres frères s’étant

soumis à son autorité, il devint leur abbé. Ceux dont il avait

reçu la direction, il les gouverna avec beaucoup de sévérité, et à

la manière des anciens pères. Vous les eussiez vus, après l’office

de l’église, l’abbé portant sur sa tête des semences, en ses mains

un rateau ou un sarcloir, marcher en avant pour aller aux champs,

et tous les moines travailler toute la journée à l’œuvre de

l’agriculture. Les uns nettoyaient les ronces et les épines d’un

champ, les autres transportaient du fumier sur leurs épaules et le

répandaient sur la terre. Ceux-ci sarclaient, ceux là semaient,

nul ne mangeait son pain dans l’oisiveté. A l’heure de la

célébration d’un office dans une église, tous s’y rendaient. Leur

nourriture journalière était du pain de fleur de froment, et des

herbes avec de l’eau et du sel. Ils ne buvaient que de l’eau

bourbeuse, car à deux milles à la ronde il n’y avait aucune

source.

La noble mère d’Herluin se consacra aussi en ces lieux au même

service pour l’amour de Dieu, et ayant donné à Dieu tous les biens

qu’elle possédait, elle remplit les fonctions de servante, lavant

les hardes des serviteurs de Dieu, et faisant avec le plus grand

soin les œuvres les plus basses qui lui étaient commandées.

[p. 150] Au bout de quelque temps Herluin fut invité par une

vision à abandonner ces champs solitaires, où l’on manquait

absolument de toutes les ressources nécessaires et convenables, et

à transporter sa résidence en un lieu qui lui appartenait, qui a

reçu le nom de Bec, d’un ruisseau qui coule auprès, et situé à un

mille du château que l’on appelle Brionne. Ce lieu est lui-même au

milieu de la forêt de Brionne, au fond d’une vallée enfermée de

tous côtés par des montagnes couvertes de bois, et offre toutes

sortes de commodités pour les besoins de l’homme. Il y avait une

grande abondance de bêtes fauves, tant à cause de l’épaisseur des

bois que de l’agrément de ce petit ruisseau. Au surplus on n’y

trouvait que trois maisons de meuniers et une habitation assez

petite.

Ayant en peu d’années construit et consacré une assez grande

église, Herluin bâtit ensuite avec des pièces de bois un couvent

dans lequel il voulut que, selon l’usage de son pays, les frères

habitassent, sans jamais en sortir. Mais les nombreuses querelles

qui s’élevaient souvent dans l’intérieur ne tardèrent pas à

l’affliger, et à le tourmenter grandement. Il n’était pas homme à

pouvoir demeurer dans le couvent, pour arranger ces difficultés,

car la nécessité de pourvoir à toutes les dépenses le forçait à

habiter en dehors. Après qu’il eut bien souvent imploré

l’assistance de Dieu à ce sujet, enfin la miséricorde du Seigneur

vint à son aide, et lui prêta un secours qui fut suffisant pour

tout ce qu’il avait à faire.

Il y avait un certain homme, né en Italie, et nommé Lanfranc, que

tout le pays Latin honore avec toute [p. 151] l’affection qui lui

est due, pour avoir rendu à la science son antique éclat. La Grèce

elle-même, maîtresse de toutes les nations dans les études

libérales, écoutait avec plaisir et admirait ses disciples. Cet

homme étant sorti de son pays, conduisant à sa suite beaucoup

d’écoliers de grand nom, arriva en Normandie. Il se rendit au

monastère du Bec, plus pauvre alors et plus obscur que tout autre.

Par hasard en ce moment l’abbé était occupé à construire un four,

et y travaillait de ses propres mains. Lanfranc, rempli

d’admiration et d’amour pour l’humilité de son ame et la dignité

de ses discours, se fit moine en ce même lieu.

Il vécut ainsi durant trois années solitaire, ne voyant point les

hommes, se réjouissant d’en être ignoré, inconnu de tous, à

l’exception de quelques personnes avec qui il causait de temps en

temps. Mais enfin, lorsque ce fait fut connu, la renommée le

répandit en tous sens, et la très-grande réputation de cet homme

fit bientôt connaître dans toute la terre et le monastère du Bec

et l’abbé Herluin. Des clercs, des fils de ducs, des maîtres

très-renommés des écoles de latinité, de puissans laïques, des

hommes d’une grande noblesse accoururent de toutes parts.

Plusieurs d’entre eux, pour l’amour de Lanfranc, firent don à

cette même église de beaucoup de terres. Aussitôt le monastère du

Bec se trouva riche en ornemens, en propriétés, en personnes

nobles et honorables. A l’intérieur, la religion et la science

firent de grands progrès; à l’extérieur, on commença à avoir en

grande abondance toutes les choses nécessaires à la vie. Celui qui

en commençant à fonder son [p. 152] couvent n’avait pas eu assez

de terrain pour les maisons dont il avait besoin, se trouva en peu

d’années avoir un domaine qui s’étendait à plusieurs milles.

Bientôt le nombre des habitans s’étant fort accru, il arriva ce

que le Seigneur a dit par la bouche du prophète Isaïe: « Ce lieu

est trop étroit pour moi, fais-moi de la place, afin que je puisse

y habiter. » Comme déjà les maisons ne pouvaient plus contenir la

quantité de frères qui s’y étaient assemblés, et comme en outre le

couvent se trouvait dans une position insalubre pour les habitans,

le vénérable Lanfranc commença à proposer à l’abbé Herluin de

s’occuper de la construction d’un plus grand monastère et de

toutes ses dépendances, Mais Herluin redoutait la proposition

seule d’une si grande entreprise; car il était déjà avancé en âge,

et se défiait beaucoup de ses forces. Comme donc il ne voulut y

consentir en aucune façon, le presbytère du monastère vint à

s’écrouler par la volonté divine; et enfin vaincu, mettant en Dieu

ses plus fermes espérances, se confiant beaucoup aussi dans

l’assistance de son conseiller, par qui lui étaient survenus

toutes sortes de biens, l’abbé entreprit d’élever de nouvelles

constructions dans un site beaucoup plus sain, savoir, un

monastère et des dépendances, ouvrage très-grand et

très-majestueux, d’une beauté supérieure à celle de beaucoup

d’autres abbayes bien plus riches. Pour entreprendre une si grande

œuvre, l’abbé ne compta point sur ses ressources, lesquelles

étaient infiniment modiques, mais il mit toute sa confiance en

Dieu; et Dieu, lui accordant toutes choses, le combla tellement,

que depuis le jour où l’on jeta les premières fondations jusqu’à

[p. 153] celui où l’on posa la dernière pierre, il ne manqua

jamais ni de matériaux ni d’argent.

Après un intervalle de trois années, et lorsque la basilique seule

n’était pas encore entièrement terminée, le vénérable Lanfranc,

qui dirigeait l’entreprise de cette œuvre, cédant aux vives

instances de son seigneur et des grands de Normandie, fut fait

abbé de l’église de Caen. Dans le même temps Guillaume, duc des

Normands, envahissant le royaume d’Angleterre, qui lui appartenait

par droit d’héritage, soumit par les armes cet empire rebelle aux

lois qu’il voulut lui imposer. Il appliqua ensuite tous ses soins

à l’amélioration du sort des églises. De l’avis et sur la demande

du souverain pontife de toute la Chrétienté, Alexandre, homme

très-distingué par ses vertus et sa science, et du libre

consentement de tous les grands du royaume d’Angleterre et du

duché de Normandie, le roi Guillaume prit à ce sujet la résolution

la meilleure et la seule praticable, et choisit pour conduire

cette grande affaire le docteur ci-dessus nommé. Cédant à de

nombreux motifs, Lanfranc se rendit donc en Angleterre, et reçut

le gouvernement de l’église de Cantorbéry, à laquelle est

attribuée la primatie des îles au delà de la mer. Enrichi d’une

grande étendue de terre, possédant en outre beaucoup d’or et

d’argent, Lanfranc accomplissant le commandement que l’on trouve

dans l’Exode: « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours

soient prolongés sur la terre, » se montra rempli de toutes sortes

de bontés pour son père spirituel et pour l’Eglise sa mère. La

grande restauration de l’établissement ecclésiastique dans toute

l’étendue du pays montre assez quels furent dans la [p. 154] suite

les heureux fruits de ses soins en Angleterre. L’ordre des moines,

qui était complètement tombé dans la dissolution des laïques, fut

réformé et rentra dans la bonne discipline des couvens. Les clercs

furent contenus dans les règles canoniques, et toutes les folies

des coutumes barbares ayant été interdites, le peuple fut dirigé

dans la bonne voie pour croire et juger. De diverses parties du

monde il se forma auprès de Lanfranc une réunion d’hommes

très-nobles et très-bons, tant clercs que laïques, dont le nombre

s’élevait à plus de cent.

La nouvelle église cependant n’était pas encore consacrée, car

elle attendait que celui par les conseils et les secours duquel

elle avait été fondée et terminée pût célébrer lui-même cette

cérémonie, pour laquelle elle adressait à Dieu d’instantes

prières; et Dieu, qui s’était montré en toutes choses rempli de

bontés pour elle, lui accorda en ce point aussi l’accomplissement

de ses vœux, et réalisa toutes ses espérances. L’église fut

consacrée par celui qu’elle desirait, avec une magnificence

beaucoup plus grande qu’elle n’eût pu le prétendre.

Le 23 octobre, et l’an 1087 de l’Incarnation du Seigneur,

Lanfranc, souverain pontife des peuples habitant au delà de la

mer, et vénérable à toute la sainte Eglise, arriva en ces lieux

pour mettre la dernière main, par la consécration, à l’église

qu’il avait commencée par l’inspiration de Dieu, et dont il avait

posé de sa propre main la seconde pierre lors de la construction

des fondations. Tous les évêques, abbés, et autres hommes

religieux de la Normandie, y assistèrent. Les grands du royaume y

furent aussi [p. 155] présens. Le roi, retenu par d’autres

affaires, ne put s’y rendre. La reine Mathilde y fût allée

volontiers si elle n’en eût été empêchée par ses royales

occupations: elle y assista cependant par les dignes témoignages

de sa libérale munificence. Le roi des cieux ne voulut pas

permettre qu’un roi de la terre mît la dernière main à une œuvre

de sa grâce, se réservant à lui seul toute la joie de la

consommation de ce travail, par lequel s’éleva dans l’espace de

seize années, aux seuls frais des pauvres, un monastère pourvu de

toutes ses dépendances, ouvrage très-grand et très-beau. Des

princes très-illustres du royaume de France, un grand nombre

d’autres seigneurs du même royaume, des clercs et des moines venus

de toutes les provinces voisines, assistèrent aussi à cette

cérémonie.

Quelque temps s’étant écoulé après cette dédicace, le vénérable

père Herluin commença à être entièrement privé de l’usage de tous

ses membres; et longtemps avant la révolution d’une année, à

partir du même jour, il obtint ce qu’il avait desiré. En effet, le

vingtième jour du mois d’août suivant, un jour de dimanche,

Herluin se coucha dans son lit. Les frères ayant tenu l’assemblée

du soir, à la fin de la journée et des offices du jour, il

atteignit après une heureuse course au terme de la vie humaine, à

l’approche de la nuit qui précédait le jour du dimanche, et le

vingt-sixième jour d’août. On lui éleva dans le chapitre un

monument destiné à rappeler à jamais ses bonnes actions à la

postérité. Tous ceux qui ont droit de se rassembler en ce lieu

pour s’entretenir de leurs travaux spirituels, y trouvent ainsi

[p. 156] présent le souvenir de celui qui, devenu de puissant

seigneur religieux, d’homme infiniment adonné au monde, homme

complétement spirituel, fut le premier fondateur et abbé de ce

monastère et de son ordre.

Epitaphe d’Herluin.

« Cette pierre couvre celui qui s’étant fait moine de laïque qu’il

était, avait construit tous les édifices que tu vois autour de

toi. Agé de trois fois onze ans et de sept années encore, il

ignorait la grammaire, et depuis il est mort savant. Il passa

quatre fois onze années dans la vie du couvent, employant

pieusement toutes ses journées. Quand Phébus a paru pour la

neuvième fois sous la constellation de la Vierge, il est parti,

terminant à la fois la journée et la semaine. Si quelqu’un

s’informe de son nom, il s’appelait Herluin, et que Dieu lui

accorde dans la compagnie des saints tout ce qui appartient à

ceux-ci! »

Autre Epitaphe.

« Toi qui vois ce tombeau, connais par ses mérites celui qui y est

enseveli. C’est être sur le chemin de la vertu que d’apprendre

quel il fut lui-même. Jusqu’à ce qu’il fût parvenu à l’âge de

quatre fois dix années, il dédaigna par amour du siècle les choses

qui se rapportent à Dieu. Mais alors changeant de rôle, de

chevalier du monde il se fit subitement chevalier du Christ, et de

laïque moine. Là, selon l’usage des Pères, réunissant une société

[p. 157] de frères, il les gouverna et les nourrit avec la

sollicitude convenable. Tout autant d’édifices que tu en vois, il

les fit construire à lui seul, bien moins par ses richesses que

par les mérites de sa foi. Les lettres qu’il avait ignorées dans

son enfance, il les apprit par la suite, tellement que le savant

avait peine à l’égaler, lui qui avait été ignorant. La mort, dans

ses rigueurs, l’a enlevé à nos larmes le vingt-cinquième jour du

sixième mois. C’est ainsi, ô père Herluin, que tu es monté en

triomphe dans les demeures célestes, selon qu’il nous est permis

de le croire, à raison de tes mérites. »

Ainsi donc le vénérable père Herluin mourut le 26 août, dans la

quatre-vingt-quatrième année de son âge, et la quarante-quatrième

année de sa profession de moine, et quelques jours après, Anselme,

qui était alors prieur du même lieu, fut élu abbé en sa place.

Combien celui-ci fut rempli de religion et de sagesse, c’est ce

que reconnaîtra aisément quiconque lira le livre qui a été écrit

sur sa vie. Cet homme respectable a composé lui-même plusieurs

écrits dignes de vivre dans la mémoire des hommes, et dont voici

la nomenclature.

Tandis qu’il était encore prieur dans le couvent du Bec, il

composa trois traités, l’un sur la Vérité, le second sur le Libre

Arbitre, le troisième sur la Chute du Diable. Il en a écrit aussi

un quatrième intitulé du Grammairien, dans lequel il répond au

disciple qu’il représente discutant avec lui, et lui propose et

résout ensuite beaucoup de questions de dialectique. Il a fait un

cinquième livre, qu’il a appelé le [p. 158] Monologue. Dans

celui-ci, en effet, il parle seul et avec lui même, cherche et

découvre par des raisonnemens entièrement neufs ce que c’est que

le sentiment de la véritable foi en Dieu, et prouve et établit

d’une manière invincible que ce sentiment est tel qu’il l’expose,

et non autrement. Il a composé un sixième livre, qui, bien que

petit, est très-grand par l’importance des sentences et des

méditations infiniment ingénieuses qu’il contient; il l’appela

Proslogion, car dans cet ouvrage c’est toujours à lui-même ou à

Dieu qu’il s’adresse. Son septième livre contient des lettres

écrites à diverses personnes, auxquelles il répond sur leurs

affaires, ou mande les choses qui l’intéressaient personnellement.

Il a composé un huitième écrit sur l’Incarnation du Verbe. Cet

ouvrage, exécuté dans le style épistolaire, fut dédié et adressé à

Urbain, souverain pontife de la sainte Eglise romaine. Son

neuvième écrit est intitulé Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est-il

fait homme? Le dixième traite de la Conception de la Vierge. Le

onzième contient des discours adressés à divers saints, et

beaucoup de gens appellent cet ouvrage les Méditations. Ceux qui

le liront reconnaîtront sans peine à quel point la mansuétude des

habitans des cieux avait pénétré dans le fond du cœur d’Anselme.

Dans son douzième et dernier écrit, il a exposé comment procède le

Saint-Esprit. Ce livre est une réfutation de la doctrine exposée

par les Grecs dans le concile de Bari, lorsqu’ils écrivent que le

Saint-Esprit procède du Fils. Ayant pris texte de là, Anselme

composa son livre sur la demande d’Ildebert, évêque du Mans. Et

puisque j’ai déjà donné ces détails au sujet de cet homme [p. 159]

vénérable, il me paraît à propos d’ajouter quelques mots sur

l’histoire de sa vie.

Anselme donc était né de nobles parens dans la ville d’Aost,

située sur les confins de la Bourgogne et de l’Italie. Voyageant

de lieux en lieux pour étudier les lettres, il arriva en Normandie

et de là au monastère du Bec, où à cette époque le grand Lanfranc

dont j’ai déjà parlé remplissait l’office de prieur. Ayant étudié

auprès de celui-ci, et avec ses autres écoliers, tant les lettres

divines que celles du siècle, d’après les exhortations et les

conseils de Lanfranc, Anselme se fit moine au Bec, à l’âge de

vingt-sept ans, et y vécut trois ans, enfermé dans le cloître et

sans aucune distinction. Lorsque le susdit Lanfranc fut devenu

archevêque de Cantorbéry, Anselme fut prieur du monastère du Bec

durant quinze années. Il fut ensuite abbé de ce même couvent,

pendant quinze ans, après la mort du vénérable Herluin, de pieuse

mémoire, premier abbé de ce lieu. De là Anselme fut appelé à

l’archevêché de Cantorbéry, après la mort du vénérable Lanfranc,

et le gouverna durant seize années. Pendant la dix-septième année

de ses fonctions d’archevêque, la quarante-neuvième de sa

profession de moine, et la soixante-seizième de son âge, il sortit

de ce monde, le 21 avril, quatre jours avant la cêne du Seigneur,

car cette même année le jour de Pâques fut le vingt-cinquième jour

d’avril.

Après avoir anticipé sur le cours de mon récit pour rapporter ces

détails au sujet du fondateur du monastère du Bec, le vénérable

Herluin, dont le nom ne doit être prononcé qu’avec respect, et de

son [p. 160] successeur Anselme, homme très-illustre pour toutes

les choses divines, je reprends maintenant l’histoire des faits et

gestes des ducs de Normandie, interrompue par cette digression.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 64 / 168 题