CHAPITRE XVIII.

Comment, sa femme Emma étant morte sans laisser d’enfans, le duc

épousa Gunnor, dont il eut plusieurs enfans.

EN ce temps Emma, femme du duc et fille de Hugues-le-Grand, mourut

sans laisser d’enfans. Peu de temps après, le duc épousa, selon le

rit chrétien, une très-belle jeune fille, nommée Gunnor, issue

d’une très-noble famille danoise. Il eut de celle-ci plusieurs

fils, savoir, Richard, Robert, Mauger, deux autres fils et trois

filles. L’une de celles-ci, nommée Emma, fut mariée à Edelred, roi

des Anglais, et donna à ce [p. 105] roi deux fils, Edouard, et

Alfred, qui fut long-temps après assassiné par le perfide Godwin.

La seconde, nommée Hadvise, fut mariée à Geoffroi, comte des

Bretons, et devint mère des deux Alain et d’Eudes. La troisième,

Mathilde, épousa le comte Odon, dont il sera question dans la

suite. Le duc Richard eut en outre de ses concubines deux fils et

deux filles. L’un de ces deux fils s’appelait Godefroi et l’autre

Guillaume: le premier fut comte d’Eu. Celui-ci étant mort, son

frère reçut le même comté, et ses héritiers le possèdent encore

aujourd’hui par droit de succession. Cependant le comte Gilbert,

fils du comte Godefroi, occupa quelque temps ce comté avant

d’avoir été assassiné. Ce Gilbert eut pour fils Richard,

très-vaillant chevalier, qui, de même que ses fils Gilbert, Roger,

Gautier et Robert, chérit de grande affection l’église du Bec, et

tous l’enrichirent de grands biens, imitant dans cette conduite

leur aïeul le comte Gilbert, qui, en fondant cette église, avait

assisté de ses conseils et de ses dons le vénérable Herluin, qui

en fut le premier abbé et le constructeur. Nous aurons occasion

dans la suite de cet écrit, et en la place convenable, de parler,

ainsi qu’il sera juste, et de cette église et du susdit abbé:

qu’il suffise maintenant d’en avoir dit ces quelques mots par

anticipation.

[p. 106]

CHAPITRE XIX.

Comment le duc Richard construisit à Fécamp, en l’honneur de la

Sainte-Trinité, une église, qu’il décora de divers ornemens, et

restaura les abbayes du Mont-Saint-Michel et de Saint-Ouen. —

Comment après la mort du roi Lothaire, Hugues-Capet s’éleva à la

royauté, et étant mort peu de temps après, eut pour successeur

Robert son fils.

COMME donc le duc Richard s’élevait en puissance par le grand

nombre de ses bonnes œuvres, entre autres choses dignes de grande

considération, il construisit à Fécamp, en honneur de la divine

Trinité, une église d’une grandeur et d’une beauté admirable, et

la décora de toutes sortes de manières et de merveilleux ornemens.

En outre il releva aussi quelques abbayes, entre autres une abbaye

située dans le faubourg de Rouen, en l’honneur de saint Pierre et

de saint Ouen, et une autre élevée sur le mont dit Tombe, en

vénération de l’archevêque Michel, et il les embellit l’une et

l’autre de nombreuses troupes de moines. En ce même temps mourut

Hugues, archevêque de Rouen, auquel succéda Robert, fils de ce

même duc.

Le roi des Francs, Lothaire, étant mort aussi, tous les Francs

élevèrent au trône en sa place le fils de Hugues-le-Grand,

Hugues-Capet, qui fut appuyé par le duc Richard. Hugues-Capet

prenant les armes contre Arnoul de Flandre, qui refusait de le

servir en chevalier, suivi d’une forte armée, lui enleva en ennemi

[p. 107] la ville d’Arras et toutes les places qu’il possédait en

deçà du fleuve que l’on appelle la Lys. Pénétré d’affliction par

ce malheur, Arnoul vint trouver le duc Richard en suppliant, lui

demandant de le remettre en paix avec le roi et les princes des

Francs. Voulant terminer cette affaire, le duc se rendit auprès du

roi Hugues, à l’assemblée générale, et non seulement il réconcilia

Arnoul avec le roi, mais de plus, à force de prières, il lui fit

rendre tout ce qui lui avait été enlevé. En ce temps, ce même roi

Hugues mourut, et eut pour successeur son fils Robert, roi

très-pieux. Notre duc continua à prospérer par ses bienheureux

mérites; car dès qu’il entendait parler d’hommes qui vivaient

désunis, il rétablissait la concorde entre eux, soit par lui-même,

soit par ses députés, selon ces paroles de l’Ecriture: «

Bienheureux les pieds qui apportent la paix. » Il était d’une

taille élevée et d’une belle figure et sain de corps; il avait la

barbe longue et la tête ornée de cheveux blancs. Il se montrait

très-bon pour nourrir les moines, très-sage pour protéger les

clercs, dédaignait les orgueilleux, aimait les humbles, alimentait

les pauvres, et tuteur des orphelins, pieux défenseur des veuves,

il se plaisait aussi, dans sa libéralité, à racheter les captifs.

[p. 108]

CHAPITRE XX.

Comment le duc Richard, se trouvant à toute extrémité, donna aux

Normands son fils Richard pour duc, et mourut ensuite à Fécamp.

AINSI et de diverses autres manières, embaumée de tant de fleurs

odoriférantes, cette perle du Christ revêtue de l’habit laïque

commença à être violemment travaillée d’une maladie du corps.

Alors ayant appelé auprès de lui Raoul son frère utérin, le duc

tint conseil avec lui sur les arrangemens à prendre pour son pays.

Mais celui-ci, troublé par son extrême douleur, après avoir perdu

quelques instans l’usage de sa langue, reprenant enfin ses

esprits, répondit au duc: « Très-cher frère et seigneur

sérénissime, quoique tu sembles privé des forces du corps, et tant

que nous avons encore la joie de te posséder en cette vie, c’est à

toi qu’il appartient de disposer de toutes les affaires du pays. »

Ayant entendu ces mots, le duc appela de toutes parts les grands,

et leur présentant son fils Richard, il le leur recommanda et

donna pour chef, en disant: « Jusqu’à présent, très-excellens

compagnons, je vous ai commandé. Maintenant que Dieu m’appelle,

que le mal fait ravage en ma personne, vous ne pouvez plus

posséder celui qui va entrer dans la voie de toute chair, après

avoir déposé le fardeau de la vie qui se dissout. » Aussitôt après

ces lugubres paroles, toute la maison fut ébranlée par les [p.

109] pleurs et les gémissemens. Enfin ces larmes s’étant arrêtées,

tous donnant leur adhésion aux volontés de Richard, promirent leur

fidélité au jeune Richard, et le reconnurent d’un commun accord

pour leur prince. Ensuite le mal l’accablant de plus en plus, le

duc Richard s’étendit sur son lit, et levant les yeux vers le

ciel, prononçant des paroles de prière, plein de jours il rendit

le dernier soupir.

Les choses rapportées jusqu’ici, je les ai recueillies ainsi

qu’elles ont été racontées par le comte Raoul, frère de ce duc

Richard, homme grand et honorable, et je les transmets à la

postérité, écrites dans le style de l’école. Le duc Richard Ier

mourut à Fécamp, au milieu des larmes des peuples et des

réjouissances des anges, l’an 996 de l’Incarnation du Seigneur,

régnant ce même Seigneur Jésus-Christ, qui avec le Père et le

Saint-Esprit, vit et règne aux siècles des siècles. Amen!

[p. 110]

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 44 / 168 题