Comment, sa femme Emma étant morte sans laisser d’enfans, le duc
épousa Gunnor, dont il eut plusieurs enfans.
EN ce temps Emma, femme du duc et fille de Hugues-le-Grand, mourut
sans laisser d’enfans. Peu de temps après, le duc épousa, selon le
rit chrétien, une très-belle jeune fille, nommée Gunnor, issue
d’une très-noble famille danoise. Il eut de celle-ci plusieurs
fils, savoir, Richard, Robert, Mauger, deux autres fils et trois
filles. L’une de celles-ci, nommée Emma, fut mariée à Edelred, roi
des Anglais, et donna à ce [p. 105] roi deux fils, Edouard, et
Alfred, qui fut long-temps après assassiné par le perfide Godwin.
La seconde, nommée Hadvise, fut mariée à Geoffroi, comte des
Bretons, et devint mère des deux Alain et d’Eudes. La troisième,
Mathilde, épousa le comte Odon, dont il sera question dans la
suite. Le duc Richard eut en outre de ses concubines deux fils et
deux filles. L’un de ces deux fils s’appelait Godefroi et l’autre
Guillaume: le premier fut comte d’Eu. Celui-ci étant mort, son
frère reçut le même comté, et ses héritiers le possèdent encore
aujourd’hui par droit de succession. Cependant le comte Gilbert,
fils du comte Godefroi, occupa quelque temps ce comté avant
d’avoir été assassiné. Ce Gilbert eut pour fils Richard,
très-vaillant chevalier, qui, de même que ses fils Gilbert, Roger,
Gautier et Robert, chérit de grande affection l’église du Bec, et
tous l’enrichirent de grands biens, imitant dans cette conduite
leur aïeul le comte Gilbert, qui, en fondant cette église, avait
assisté de ses conseils et de ses dons le vénérable Herluin, qui
en fut le premier abbé et le constructeur. Nous aurons occasion
dans la suite de cet écrit, et en la place convenable, de parler,
ainsi qu’il sera juste, et de cette église et du susdit abbé:
qu’il suffise maintenant d’en avoir dit ces quelques mots par
anticipation.
[p. 106]
CHAPITRE XIX.
Comment le duc Richard construisit à Fécamp, en l’honneur de la
Sainte-Trinité, une église, qu’il décora de divers ornemens, et
restaura les abbayes du Mont-Saint-Michel et de Saint-Ouen. —
Comment après la mort du roi Lothaire, Hugues-Capet s’éleva à la
royauté, et étant mort peu de temps après, eut pour successeur
Robert son fils.
COMME donc le duc Richard s’élevait en puissance par le grand
nombre de ses bonnes œuvres, entre autres choses dignes de grande
considération, il construisit à Fécamp, en honneur de la divine
Trinité, une église d’une grandeur et d’une beauté admirable, et
la décora de toutes sortes de manières et de merveilleux ornemens.
En outre il releva aussi quelques abbayes, entre autres une abbaye
située dans le faubourg de Rouen, en l’honneur de saint Pierre et
de saint Ouen, et une autre élevée sur le mont dit Tombe, en
vénération de l’archevêque Michel, et il les embellit l’une et
l’autre de nombreuses troupes de moines. En ce même temps mourut
Hugues, archevêque de Rouen, auquel succéda Robert, fils de ce
même duc.
Le roi des Francs, Lothaire, étant mort aussi, tous les Francs
élevèrent au trône en sa place le fils de Hugues-le-Grand,
Hugues-Capet, qui fut appuyé par le duc Richard. Hugues-Capet
prenant les armes contre Arnoul de Flandre, qui refusait de le
servir en chevalier, suivi d’une forte armée, lui enleva en ennemi
[p. 107] la ville d’Arras et toutes les places qu’il possédait en
deçà du fleuve que l’on appelle la Lys. Pénétré d’affliction par
ce malheur, Arnoul vint trouver le duc Richard en suppliant, lui
demandant de le remettre en paix avec le roi et les princes des
Francs. Voulant terminer cette affaire, le duc se rendit auprès du
roi Hugues, à l’assemblée générale, et non seulement il réconcilia
Arnoul avec le roi, mais de plus, à force de prières, il lui fit
rendre tout ce qui lui avait été enlevé. En ce temps, ce même roi
Hugues mourut, et eut pour successeur son fils Robert, roi
très-pieux. Notre duc continua à prospérer par ses bienheureux
mérites; car dès qu’il entendait parler d’hommes qui vivaient
désunis, il rétablissait la concorde entre eux, soit par lui-même,
soit par ses députés, selon ces paroles de l’Ecriture: «
Bienheureux les pieds qui apportent la paix. » Il était d’une
taille élevée et d’une belle figure et sain de corps; il avait la
barbe longue et la tête ornée de cheveux blancs. Il se montrait
très-bon pour nourrir les moines, très-sage pour protéger les
clercs, dédaignait les orgueilleux, aimait les humbles, alimentait
les pauvres, et tuteur des orphelins, pieux défenseur des veuves,
il se plaisait aussi, dans sa libéralité, à racheter les captifs.
[p. 108]
CHAPITRE XX.
Comment le duc Richard, se trouvant à toute extrémité, donna aux
Normands son fils Richard pour duc, et mourut ensuite à Fécamp.
AINSI et de diverses autres manières, embaumée de tant de fleurs
odoriférantes, cette perle du Christ revêtue de l’habit laïque
commença à être violemment travaillée d’une maladie du corps.
Alors ayant appelé auprès de lui Raoul son frère utérin, le duc
tint conseil avec lui sur les arrangemens à prendre pour son pays.
Mais celui-ci, troublé par son extrême douleur, après avoir perdu
quelques instans l’usage de sa langue, reprenant enfin ses
esprits, répondit au duc: « Très-cher frère et seigneur
sérénissime, quoique tu sembles privé des forces du corps, et tant
que nous avons encore la joie de te posséder en cette vie, c’est à
toi qu’il appartient de disposer de toutes les affaires du pays. »
Ayant entendu ces mots, le duc appela de toutes parts les grands,
et leur présentant son fils Richard, il le leur recommanda et
donna pour chef, en disant: « Jusqu’à présent, très-excellens
compagnons, je vous ai commandé. Maintenant que Dieu m’appelle,
que le mal fait ravage en ma personne, vous ne pouvez plus
posséder celui qui va entrer dans la voie de toute chair, après
avoir déposé le fardeau de la vie qui se dissout. » Aussitôt après
ces lugubres paroles, toute la maison fut ébranlée par les [p.
109] pleurs et les gémissemens. Enfin ces larmes s’étant arrêtées,
tous donnant leur adhésion aux volontés de Richard, promirent leur
fidélité au jeune Richard, et le reconnurent d’un commun accord
pour leur prince. Ensuite le mal l’accablant de plus en plus, le
duc Richard s’étendit sur son lit, et levant les yeux vers le
ciel, prononçant des paroles de prière, plein de jours il rendit
le dernier soupir.
Les choses rapportées jusqu’ici, je les ai recueillies ainsi
qu’elles ont été racontées par le comte Raoul, frère de ce duc
Richard, homme grand et honorable, et je les transmets à la
postérité, écrites dans le style de l’école. Le duc Richard Ier
mourut à Fécamp, au milieu des larmes des peuples et des
réjouissances des anges, l’an 996 de l’Incarnation du Seigneur,
régnant ce même Seigneur Jésus-Christ, qui avec le Père et le
Saint-Esprit, vit et règne aux siècles des siècles. Amen!
[p. 110]