Comment le duc Richard demanda à Hérold, roi des Danois, des
secours contre les Francs, et en reçut bientôt.
OR le duc se voyant menacé de tant de fraudes et d’entreprises de
la part du roi, et voyant aussi que les comtes Francs se
déchaînaient contre lui d’un commun accord, envoya des députés à
Hérold, roi des Danois, lui demandant de venir au plus tôt à son
secours, et de lui envoyer des bandes de Païens pour comprimer la
fureur des Francs. Le roi reçut non seulement ces députés avec
beaucoup de joie, mais les renvoya au duc enrichis de très-grands
présens, [p. 102] et promit de lui envoyer très-promptement des
secours. En un mot, d’après les ordres de ce roi, des vaisseaux
furent aussitôt mis en mer. La jeunesse païenne fit ses
préparatifs pour cette grande expédition, et une armée innombrable
fut pourvue de boucliers, de cuirasses, de casques et de toutes
sortes d’autres armes. Ensuite, au jour fixé, les drapeaux furent
dressés dans les airs, les voiles livrées au souffle favorable des
vents, et les navires ayant rapidement traversé la mer, vinrent
aborder à l’embouchure de la Seine. Ayant appris leur arrivée, le
duc, transporté de joie, alla aussitôt à leur rencontre, et tandis
qu’il marchait devant eux, leurs navires remontaient à force de
rames le fleuve de la Seine; ils arrivèrent promptement au fossé
de Givold, et après qu’ils eurent jeté les ancres, on tint conseil
sur la destruction de la France. Et voilà, tout à coup les Païens
s’élancent hors de leurs vaisseaux, et détruisent par le fer et le
feu tout le pays environnant. Les hommes et les femmes sont
emmenés chargés de chaînes, les villages sont pillés, les villes
livrées à la désolation, les châteaux renversés, tout le pays
changé en un désert. Le deuil devient de plus en plus général, et
dans tout le comté de Thibaut on n’entend plus aboyer un seul
chien. Lorsqu’il ne leur reste plus rien à détruire, les Païens
envahissent les terres du roi. Tout ce qu’ils enlèvent aux Francs,
ils le livrent aux Normands, et le leur vendent à vil prix. La
terre de Normandie demeure à l’abri du pillage des Païens, mais
dans la France nul ne résiste, et toute la population est réduite
en captivité.
[p. 103]
CHAPITRE XVII.
Comment forcés par la nécessité, le roi Lothaire et Thibaut
rendirent intégralement au duc Richard tout ce qu’ils lui avaient
enlevé. — Conversion des Païens sur les exhortations du duc.
TANDIS que ces choses se passaient, une assemblée générale des
évêques se réunissait à Laon, afin d’examiner pour quels motifs le
peuple chrétien était affligé de tant de calamités. Enfin les
évêques envoyèrent au duc l’évêque de Chartres, chargé de lui
demander par quelles raisons un homme aussi chrétien et aussi
pieux que lui exerçait de si cruelles rigueurs. Après avoir appris
de lui les perfidies du roi, et comment la ville d’Evreux lui
avait été enlevée et livrée à Thibaut, le pontife demanda aussitôt
et obtint une trêve aux irruptions des Païens, afin que, durant
cette trêve, les évêques puissent conduire le roi Lothaire en un
lieu convenable, et que celui-ci donnât satisfaction au duc sur
tous ses griefs et en toute bienveillance. Or Thibaut apprenant
que le roi cherchait à traiter de la paix sans prendre son avis,
et craignant que tout le poids de cette guerre ne retombât sur
lui, envoya un certain moine au duc en toute hâte, lui mandant
qu’il se repentait de tout son cœur de toutes les choses par
lesquelles il l’avait offensé, qu’il se rendrait à sa cour, et lui
restituerait la ville d’Evreux. Le duc ayant reçu ces nouvelles,
en fut infiniment réjoui, et envoyant un sauf-conduit à Thibaut,
il lui accorda la permission de venir auprès de lui. Thibaut [p.
104] y allant en effet avec les gens de sa maison, non seulement
rendit au duc la ville, mais en outre conclut avec lui un traité
d’amitié, et s’en alla joyeusement, avec beaucoup d’argent. Comme
le jour fixé pour la conférence approchait, le duc ordonna de
construire au fossé de Givold, dans le camp des Païens, un
amphithéâtre d’une grandeur étonnante, où le roi Lothaire se
rendit avec ses grands seigneurs, lui donna satisfaction, et
conclut avec lui un traité, qui fut confirmé par des sermens
réciproques. Ayant ainsi heureusement terminé ses affaires, le
duc, par ses saintes exhortations détermina la plupart des Païens
à se convertir à la foi du Christ, et ceux qui voulurent demeurer
dans le paganisme, il les fit conduire jusques en Espagne. Là ils
livrèrent un grand nombre de combats et renversèrent dix-huit
villes.