CHAPITRE XVI.

Comment le duc Richard demanda à Hérold, roi des Danois, des

secours contre les Francs, et en reçut bientôt.

OR le duc se voyant menacé de tant de fraudes et d’entreprises de

la part du roi, et voyant aussi que les comtes Francs se

déchaînaient contre lui d’un commun accord, envoya des députés à

Hérold, roi des Danois, lui demandant de venir au plus tôt à son

secours, et de lui envoyer des bandes de Païens pour comprimer la

fureur des Francs. Le roi reçut non seulement ces députés avec

beaucoup de joie, mais les renvoya au duc enrichis de très-grands

présens, [p. 102] et promit de lui envoyer très-promptement des

secours. En un mot, d’après les ordres de ce roi, des vaisseaux

furent aussitôt mis en mer. La jeunesse païenne fit ses

préparatifs pour cette grande expédition, et une armée innombrable

fut pourvue de boucliers, de cuirasses, de casques et de toutes

sortes d’autres armes. Ensuite, au jour fixé, les drapeaux furent

dressés dans les airs, les voiles livrées au souffle favorable des

vents, et les navires ayant rapidement traversé la mer, vinrent

aborder à l’embouchure de la Seine. Ayant appris leur arrivée, le

duc, transporté de joie, alla aussitôt à leur rencontre, et tandis

qu’il marchait devant eux, leurs navires remontaient à force de

rames le fleuve de la Seine; ils arrivèrent promptement au fossé

de Givold, et après qu’ils eurent jeté les ancres, on tint conseil

sur la destruction de la France. Et voilà, tout à coup les Païens

s’élancent hors de leurs vaisseaux, et détruisent par le fer et le

feu tout le pays environnant. Les hommes et les femmes sont

emmenés chargés de chaînes, les villages sont pillés, les villes

livrées à la désolation, les châteaux renversés, tout le pays

changé en un désert. Le deuil devient de plus en plus général, et

dans tout le comté de Thibaut on n’entend plus aboyer un seul

chien. Lorsqu’il ne leur reste plus rien à détruire, les Païens

envahissent les terres du roi. Tout ce qu’ils enlèvent aux Francs,

ils le livrent aux Normands, et le leur vendent à vil prix. La

terre de Normandie demeure à l’abri du pillage des Païens, mais

dans la France nul ne résiste, et toute la population est réduite

en captivité.

[p. 103]

CHAPITRE XVII.

Comment forcés par la nécessité, le roi Lothaire et Thibaut

rendirent intégralement au duc Richard tout ce qu’ils lui avaient

enlevé. — Conversion des Païens sur les exhortations du duc.

TANDIS que ces choses se passaient, une assemblée générale des

évêques se réunissait à Laon, afin d’examiner pour quels motifs le

peuple chrétien était affligé de tant de calamités. Enfin les

évêques envoyèrent au duc l’évêque de Chartres, chargé de lui

demander par quelles raisons un homme aussi chrétien et aussi

pieux que lui exerçait de si cruelles rigueurs. Après avoir appris

de lui les perfidies du roi, et comment la ville d’Evreux lui

avait été enlevée et livrée à Thibaut, le pontife demanda aussitôt

et obtint une trêve aux irruptions des Païens, afin que, durant

cette trêve, les évêques puissent conduire le roi Lothaire en un

lieu convenable, et que celui-ci donnât satisfaction au duc sur

tous ses griefs et en toute bienveillance. Or Thibaut apprenant

que le roi cherchait à traiter de la paix sans prendre son avis,

et craignant que tout le poids de cette guerre ne retombât sur

lui, envoya un certain moine au duc en toute hâte, lui mandant

qu’il se repentait de tout son cœur de toutes les choses par

lesquelles il l’avait offensé, qu’il se rendrait à sa cour, et lui

restituerait la ville d’Evreux. Le duc ayant reçu ces nouvelles,

en fut infiniment réjoui, et envoyant un sauf-conduit à Thibaut,

il lui accorda la permission de venir auprès de lui. Thibaut [p.

104] y allant en effet avec les gens de sa maison, non seulement

rendit au duc la ville, mais en outre conclut avec lui un traité

d’amitié, et s’en alla joyeusement, avec beaucoup d’argent. Comme

le jour fixé pour la conférence approchait, le duc ordonna de

construire au fossé de Givold, dans le camp des Païens, un

amphithéâtre d’une grandeur étonnante, où le roi Lothaire se

rendit avec ses grands seigneurs, lui donna satisfaction, et

conclut avec lui un traité, qui fut confirmé par des sermens

réciproques. Ayant ainsi heureusement terminé ses affaires, le

duc, par ses saintes exhortations détermina la plupart des Païens

à se convertir à la foi du Christ, et ceux qui voulurent demeurer

dans le paganisme, il les fit conduire jusques en Espagne. Là ils

livrèrent un grand nombre de combats et renversèrent dix-huit

villes.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 43 / 168 题