Comment le roi Lothaire ayant réuni les ennemis du duc Richard,
savoir, Baudouin, comte de Flandre, Geoffroi d’Anjou et Thibaut de
Chartres, voulut encore le tromper, mais il ne le put.
CES mauvaises fraudes ainsi déjouées, le roi Lothaire, sur les
instigations de Thibaut, cherchant de nouveau d’autres moyens de
dissimuler ses perfides projets, envoya au duc un député chargé de
lui porter ces paroles : « Jusques à quand refuseras-tu, ô duc, de
me rendre le service que tu me dois? Ignores-tu que je suis le roi
des Francs, que tu es tenu de servir en chevalier, dont tu ne dois
jamais méconnaître les avis et les ordres? Mes ennemis et les
tiens ne se réjouiront-ils pas de nos dissensions? Renonce donc
dès à présent à cette résistance de ton cœur obstiné, hâte-toi de
te mettre [p. 99] en marche et de te rendre auprès de moi, afin
qu’unis par les liens d’une paix inviolable, nous jouissions
ensuite, dans une douce concorde, des avantages que nous pouvons
nous assurer réciproquement; que le roi se réjouisse de son
illustre duc, et le duc de son roi très-chéri. » Séduit par les
apparences de ce message perfide, le duc mande aussitôt au roi
qu’il se rendra très-volontiers à son appel. Le roi, vivement
réjoui de cette réponse, appelle les ennemis du duc, savoir
Baudouin de Flandre, Geoffroi d’Anjou et Thibaut de Chartres, et
se rend avec eux sur le bord de la rivière d’Eaune pour cette
détestable conférence. De son côté, le duc arrive sur l’autre côté
de la rivière avec une escorte de chevaliers. Alors, desirant
savoir ce qui se passait chez le roi, il envoya quelques-uns des
siens chargés de lui rapporter quels étaient ceux de ses amis les
plus familiers qui étaient avec lui. Ses envoyés ayant trouvé les
comtes ci-dessus nommés, qui faisaient leurs dispositions pour
attaquer le duc, revinrent en toute hâte auprès de celui-ci, et
l’invitèrent à se retirer de ce lieu, de peur que, victime de la
trahison du roi, il ne fût attaqué par ses ennemis, et que ceux-ci
n’eussent à se réjouir bientôt de sa mort. Aussitôt, déterminé par
les siens, le duc traversa la rivière de Neufchâtel, s’arrêta
quelques momens de l’autre côté, empêcha les ennemis qui s’étaient
mis à sa poursuite de passer la rivière au gué; et enfin,
échappant au coup de main que le roi voulait tenter, retourna
promptement à Rouen, suivi de tous les siens. Ayant ainsi mis au
grand jour les artifices du roi, le duc se convainquit de
l’inimitié que ce prince lui portait.
[p. 100]
CHAPITRE XV.
Comment le roi Lothaire s’empara de la ville d’Evreux et la livra
à Thibaut. — Comment le duc Richard dévasta le comté de Chartres
et de Châteaudun. — Comment Thibaut étant arrivé avec une armée à
la ferme d’Ermentrude, en fut chassé par le duc, et prit
honteusement la fuite, après avoir reçu un grand échec.
OR le roi voyant que ses projets n’avaient pu réussir, retourna à
Laon, rempli de fureur, pour rentrer bientôt dans la Normandie en
ennemi, d’après les instigations de Thibaut. Se donnant à peine le
temps de respirer et de prendre conseil, et rassemblant les
troupes des chevaliers de Bourgogne et de France, il alla attaquer
la ville d’Evreux, et, s’y rendant à l’improviste, il l’investit
et l’assiégea, s’en empara par la trahison de Gilbert, surnommé
Machel, et la livra tout aussitôt au comte Thibaut, pour qu’il pût
de là faire la guerre au pays. Le roi étant parti de cette ville,
le duc Richard marcha sur ses traces, et ravagea par le feu et le
fer tout le comté de Châteaudun ou de Chartres. Ayant détruit tout
ce qui appartenait à Thibaut, il retourna chez lui, chargé d’un
très-grand butin. Bientôt après Thibaut, prenant sa revanche,
rassembla secrètement une armée, et, pour insulter le duc, alla
dresser ses tentes et ses pavillons auprès de la ferme
d’Ermentrude, et y prit position en ennemi redoutable et
dévastateur. Mais le duc, toujours habile et plein de vigueur,
traversa le fleuve de la Seine au milieu du silence de la nuit, et
au point du [p. 101] jour s’élançant sur ses ennemis, il en fit un
si grand massacre qu’il périt six cent quarante hommes parmi eux,
et que les autres, couverts de blessures, s’enfuirent de tous
côtés à travers les bois. Thibaut lui-même fuyant honteusement
avec un petit nombre d’hommes, et se cachant dans les forêts,
arriva à Chartres couvert de confusion. Pour ajouter au malheur de
sa fuite, le Christ le punissant aussi, son fils mourut le même
jour, et la ville de Chartres tout entière fut consumée par les
flammes. Le duc de Normandie étant ensuite retourné sur le champ
de bataille, y retrouva les morts, et touché de compassion,
prescrivit de leur donner la sépulture. Il ordonna en outre que
les blessés fussent transportés doucement à Rouen et soignés par
les médecins, et qu’après les avoir guéris on les renvoyât à
Thibaut.