CHAPITRE XIII.

Quels conseils Thibaut, comte de Chartres, donna à la reine

Gerberge contre le duc Richard; et comment ces artifices furent

révélés au duc par deux chevaliers de Thibaut même.

CEPENDANT quelques querelles s’étant élevées, Thibaut, comte de

Chartres, commença à devenir ennemi du duc Richard, et commit des

ravages sur son [p. 97] territoire. Lorsqu’il fut informé de ces

entreprises téméraires, le duc les réprima avec la vigueur qui

convenait à un tel homme. Alors Thibaut voyant bien que ses

entreprises ne pourraient réussir au gré de ses espérances, essaya

d’adresser à la reine Gerberge des paroles de malveillance contre

le duc Richard, cherchant à lui persuader que, tant que ce duc

vivrait, le roi Lothaire son fils ne pourrait jamais posséder en

paix le royaume des Francs, et qu’en conséquence il était urgent

qu’elle fît les plus grands efforts pour chasser de son pays un si

redoutable ennemi. La reine, ajoutant foi à ces paroles, envoya

aussitôt un député à Brunon, archevêque et duc de Cologne, son

frère, l’invitant à porter secours à son neveu et à faire tous ses

efforts pour trouver quelque moyen de se saisir de la personne du

duc Richard, le plus mortel ennemi du royaume des Francs.

Immédiatement après ce message, Brunon envoya au duc un certain

évêque, chargé de l’engager à se rendre dans le pays d’Amiens pour

y avoir une conférence avec l’archevêque, qui desirait le

réconcilier avec le roi, et mettre le royaume des Francs sous sa

protection. Séduit par ces paroles artificieuses, le duc se

disposa promptement à se rendre au lieu où l’appelaient les plus

chères espérances. Comme il s’était mis en marche, il rencontra

deux chevaliers de Thibaut; l’un d’eux lui dit: « O le plus

illustre des hommes, où diriges-tu tes pas? Veux-tu être duc des

Normands, ou bien en dehors de ta patrie, gardeur de moutons? »

Après ces mots, il se tut, et le duc lui dit: « De qui êtes-vous

chevaliers? » — Et l’autre lui répondit: « Que t’importe de qui

nous sommes chevaliers? Ne sommes-nous [p. 98] pas tes chevaliers?

» Le duc reconnaissant aussitôt que ces paroles ne pouvaient lui

être adressées que pour lui donner un avis salutaire, et afin

qu’il en profitât selon la nécessite, prit congé de ces chevaliers

en leur rendant honneur, et, en témoignage de sa reconnaissance,

il donna à l’un une épée brillante, dont la poignée en or pesait

quatre livres, et à l’autre un bracelet de l’or le plus pur et

pesant le même nombre de livres: ensuite il revint en toute hâte

sur ses pas et rentra à Rouen sain et sauf. Ainsi trompé dans son

attente, Brunon retourna chez lui, après que les artifices de sa

méchanceté eurent été découverts.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 41 / 168 题