Quels conseils Thibaut, comte de Chartres, donna à la reine
Gerberge contre le duc Richard; et comment ces artifices furent
révélés au duc par deux chevaliers de Thibaut même.
CEPENDANT quelques querelles s’étant élevées, Thibaut, comte de
Chartres, commença à devenir ennemi du duc Richard, et commit des
ravages sur son [p. 97] territoire. Lorsqu’il fut informé de ces
entreprises téméraires, le duc les réprima avec la vigueur qui
convenait à un tel homme. Alors Thibaut voyant bien que ses
entreprises ne pourraient réussir au gré de ses espérances, essaya
d’adresser à la reine Gerberge des paroles de malveillance contre
le duc Richard, cherchant à lui persuader que, tant que ce duc
vivrait, le roi Lothaire son fils ne pourrait jamais posséder en
paix le royaume des Francs, et qu’en conséquence il était urgent
qu’elle fît les plus grands efforts pour chasser de son pays un si
redoutable ennemi. La reine, ajoutant foi à ces paroles, envoya
aussitôt un député à Brunon, archevêque et duc de Cologne, son
frère, l’invitant à porter secours à son neveu et à faire tous ses
efforts pour trouver quelque moyen de se saisir de la personne du
duc Richard, le plus mortel ennemi du royaume des Francs.
Immédiatement après ce message, Brunon envoya au duc un certain
évêque, chargé de l’engager à se rendre dans le pays d’Amiens pour
y avoir une conférence avec l’archevêque, qui desirait le
réconcilier avec le roi, et mettre le royaume des Francs sous sa
protection. Séduit par ces paroles artificieuses, le duc se
disposa promptement à se rendre au lieu où l’appelaient les plus
chères espérances. Comme il s’était mis en marche, il rencontra
deux chevaliers de Thibaut; l’un d’eux lui dit: « O le plus
illustre des hommes, où diriges-tu tes pas? Veux-tu être duc des
Normands, ou bien en dehors de ta patrie, gardeur de moutons? »
Après ces mots, il se tut, et le duc lui dit: « De qui êtes-vous
chevaliers? » — Et l’autre lui répondit: « Que t’importe de qui
nous sommes chevaliers? Ne sommes-nous [p. 98] pas tes chevaliers?
» Le duc reconnaissant aussitôt que ces paroles ne pouvaient lui
être adressées que pour lui donner un avis salutaire, et afin
qu’il en profitât selon la nécessite, prit congé de ces chevaliers
en leur rendant honneur, et, en témoignage de sa reconnaissance,
il donna à l’un une épée brillante, dont la poignée en or pesait
quatre livres, et à l’autre un bracelet de l’or le plus pur et
pesant le même nombre de livres: ensuite il revint en toute hâte
sur ses pas et rentra à Rouen sain et sauf. Ainsi trompé dans son
attente, Brunon retourna chez lui, après que les artifices de sa
méchanceté eurent été découverts.