Comment Louis, se rendant à Rouen, y fut reçu par Bernard le
Danois et par les autres citoyens; et comment sur son ordre
Hugues-le-Grand renonça à dévaster la Normandie.
REMPLI de joie après avoir reçu cette députation, le roi arrêta le
pillage auquel ses chevaliers se livraient [p. 86] et se hâta de
se rendre dans la ville de Rouen. A son arrivée tout le clergé
s’avança processionnellement à sa rencontre jusqu’à la porte, en
chantant les louanges du roi et criant avec toute la foule du
peuple: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! De là, le
roi se rendant au banquet royal, assista à un festin splendide,
qui lui fut offert par Bernard le Danois. Au milieu du dîner, et
comme déjà le roi était échauffé par le vin, Bernard le Danois lui
dit: « Aujourd’hui, roi sérénissime, aujourd’hui a brillé pour
nous un jour de grande joie, puisque nous commençons à devenir les
gens du roi. Jusqu’à présent nous avons servi en chevaliers pour
un duc; désormais nous servirons un roi invincible. Que Bernard de
Senlis garde pour lui son neveu Richard; nous, plaise au ciel que
nous t’ayons long-temps pour seigneur et roi! En vérité il t’a
donné un conseil bien funeste celui qui t’a poussé à te priver de
la force d’une armée normande. Lequel de tes ennemis ne
pourrais-tu pas frapper d’épouvante, à l’aide de la très
redoutable valeur des Normands? Car ils sont, comme nous, soumis à
ta seigneurie, et désirent du fond de leurs cœurs te servir en
chevaliers. Pourquoi donc as-tu armé contre nous Hugues, ton
ennemi, avec vingt mille combattans? Lui-même ne s’est-il pas
toujours déclaré contre toi, et ne t’offense-t-il pas constamment?
»
Le roi, apaisé par ces paroles et d’autres semblables, envoya
sur-le-champ à Hugues-le-Grand des messagers chargés de le forcer
à quitter le territoire de Normandie, lui mandant qu’il serait
absurde en effet de laisser passer tant de biens au pouvoir d’un
autre, [p. 87] lorsque lui-même pouvait s’en emparer sans
difficulté et sans éprouver de résistance, pour ajouter à son
propre pouvoir. Sur ce rapport Hugues-le-Grand, vivement exaspéré,
se retira en toute hâte, abandonnant son expédition et empêchant
ses chevaliers de dévaster davantage le territoire de Normandie.
Après cela, le roi demeura encore quelque temps à Rouen, et
institua gouverneur du comté Raoul, surnommé le Tort, qu’il
chargea de percevoir sur ses sujets les impôts annuels, de rendre
la justice, et d’administrer les autres affaires dans toute la
province. Cet homme, plus méchant que les Païens, fit renverser
jusque dans leurs fondemens tous les monastères que les Païens
avaient brûlés sur les rives de la Seine, et en fit transporter
les pierres pour réparer la ville de Rouen. S’étant rendu à
Jumiège, il s’empara du monastère de Sainte-Marie, et le
détruisit. Il l’eût même renversé de fond en comble, si un certain
clerc nommé Clément n’eût, à prix d’argent, racheté deux tours des
ouvriers qui démolissaient, et ces deux tours sont demeurées
debout jusqu’au temps de Robert l’archevêque, qui a relevé cette
église. Le roi ayant terminé ses affaires à son gré, partit
joyeusement, et retourna à Laon.
[p. 88]
CHAPITRE VII.
Comment par l’habileté de Bernard le Danois, et par le secours
d’Hérold, roi des Danois, Louis, roi des Francs, fut fait
prisonnier et retenu dans la ville de Rouen en une dure captivité.
CEPENDANT Bernard le Danois craignant qu’après retour le roi Louis
ne s’unît avec le duc Hugues pour faire souffrir de plus grands
maux aux Normands, envoya en secret des députés vers Hérold, roi
des Danois, qui vivait encore à Cherbourg, l’invitant à rassembler
les chevaliers de Coutances et de Bayeux pour faire une expédition
sur terre, tandis que lui-même s’avançant avec une flotte ennemie
irait dévaster la Normandie du côte de la mer, afin que pour ces
motifs le roi Louis se rendît auprès de lui pour avoir une
conférence, et qu’il lui fût possible par ce moyen de venger le
sang de son ami Guillaume par le sang de ses ennemis. Le roi des
Danois s’empressant d’exécuter ces instructions, mit ses navires
en mer, fit élever ses voiles dans les airs, et poussé par un bon
vent du nord aborda sur le rivage des salines de Courbon, où la
rivière de Dive précipite ses eaux rapides dans la mer orageuse.
Cependant la renommée volant promptement, selon son usage, apporta
aux oreilles des Francs la nouvelle que les Païens venaient
d’occuper les rivages de la mer avec une grande quantité de
navires. En outre Bernard le Danois et Raoul Tort expédièrent un
messager au roi Louis pour lui annoncer [p. 89] ce fâcheux
événement. Le roi, rassemblant une nombreuse armée, se rendit à
Rouen en toute hâte. De là il fit inviter Hérold, roi des Danois,
à venir le trouver au lieu appelé le gué d’Herluin, attendu qu’il
desirait savoir de lui pour quel motif il venait dévaster les
frontières de son royaume. Cette proposition plut infiniment au
roi Hérold, qui aspirait vivement à venger la mort du duc
Guillaume. Lors donc que les deux rois se furent réunis au jour
fixé, et après qu’ils eurent long-temps discuté entre eux au sujet
de la mort injuste du duc, un certain Danois apercevant parmi les
autres Herluin, comte du château de Montreuil, pour l’amour duquel
le duc avait été assassiné, et transporté par le zèle de son
amitié, transperça aussitôt Herluin d’un coup de sa lance, et le
renversa mort au même instant. Lambert, frère de celui-ci, et
d’autres Francs, indignés de cette mort, s’encourageant les uns
les autres, s’élancèrent aussitôt sur les Danois pour les
combattre. Les Païens les reçurent, vigoureusement; et au milieu
des fureurs de la guerre, ils envoyèrent dans l’enfer embrasé
dix-huit seigneurs Francs et un grand nombre d’autres Francs,
qu’ils frappèrent de leurs glaives. Les autres se hâtèrent de se
cacher, et se dispersant de tous cotés, tremblant pour leur vie,
allèrent chercher des refuges en divers lieux. Le roi Louis
échappant aux mains du roi Hérold par la fuite rapide de son
cheval, tomba au pouvoir d’un certain chevalier. Il fit à celui-ci
toutes sortes de promesses pour n’être pas livré en trahison à son
ennemi; et enfin le chevalier cédant aux larmes du roi le
conduisit en secret et le cacha dans une certaine île de la Seine.
Bernard le [p. 90] Danois en fut informé par des rapports, envoya
aussitôt des satellites, et fit jeter le chevalier dans les fers.
Forcé par le besoin de pourvoir à sa sûreté, le chevalier
découvrit enfin malgré lui la retraite de celui qu’il voulait
sauver, pour en recevoir une récompense. Le roi fut donc enlevé de
cette île, conduit à Rouen par l’ordre de Bernard, et retenu sous
une rude surveillance.