CHAPITRE VI.

Comment Louis, se rendant à Rouen, y fut reçu par Bernard le

Danois et par les autres citoyens; et comment sur son ordre

Hugues-le-Grand renonça à dévaster la Normandie.

REMPLI de joie après avoir reçu cette députation, le roi arrêta le

pillage auquel ses chevaliers se livraient [p. 86] et se hâta de

se rendre dans la ville de Rouen. A son arrivée tout le clergé

s’avança processionnellement à sa rencontre jusqu’à la porte, en

chantant les louanges du roi et criant avec toute la foule du

peuple: Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! De là, le

roi se rendant au banquet royal, assista à un festin splendide,

qui lui fut offert par Bernard le Danois. Au milieu du dîner, et

comme déjà le roi était échauffé par le vin, Bernard le Danois lui

dit: « Aujourd’hui, roi sérénissime, aujourd’hui a brillé pour

nous un jour de grande joie, puisque nous commençons à devenir les

gens du roi. Jusqu’à présent nous avons servi en chevaliers pour

un duc; désormais nous servirons un roi invincible. Que Bernard de

Senlis garde pour lui son neveu Richard; nous, plaise au ciel que

nous t’ayons long-temps pour seigneur et roi! En vérité il t’a

donné un conseil bien funeste celui qui t’a poussé à te priver de

la force d’une armée normande. Lequel de tes ennemis ne

pourrais-tu pas frapper d’épouvante, à l’aide de la très

redoutable valeur des Normands? Car ils sont, comme nous, soumis à

ta seigneurie, et désirent du fond de leurs cœurs te servir en

chevaliers. Pourquoi donc as-tu armé contre nous Hugues, ton

ennemi, avec vingt mille combattans? Lui-même ne s’est-il pas

toujours déclaré contre toi, et ne t’offense-t-il pas constamment?

»

Le roi, apaisé par ces paroles et d’autres semblables, envoya

sur-le-champ à Hugues-le-Grand des messagers chargés de le forcer

à quitter le territoire de Normandie, lui mandant qu’il serait

absurde en effet de laisser passer tant de biens au pouvoir d’un

autre, [p. 87] lorsque lui-même pouvait s’en emparer sans

difficulté et sans éprouver de résistance, pour ajouter à son

propre pouvoir. Sur ce rapport Hugues-le-Grand, vivement exaspéré,

se retira en toute hâte, abandonnant son expédition et empêchant

ses chevaliers de dévaster davantage le territoire de Normandie.

Après cela, le roi demeura encore quelque temps à Rouen, et

institua gouverneur du comté Raoul, surnommé le Tort, qu’il

chargea de percevoir sur ses sujets les impôts annuels, de rendre

la justice, et d’administrer les autres affaires dans toute la

province. Cet homme, plus méchant que les Païens, fit renverser

jusque dans leurs fondemens tous les monastères que les Païens

avaient brûlés sur les rives de la Seine, et en fit transporter

les pierres pour réparer la ville de Rouen. S’étant rendu à

Jumiège, il s’empara du monastère de Sainte-Marie, et le

détruisit. Il l’eût même renversé de fond en comble, si un certain

clerc nommé Clément n’eût, à prix d’argent, racheté deux tours des

ouvriers qui démolissaient, et ces deux tours sont demeurées

debout jusqu’au temps de Robert l’archevêque, qui a relevé cette

église. Le roi ayant terminé ses affaires à son gré, partit

joyeusement, et retourna à Laon.

[p. 88]

CHAPITRE VII.

Comment par l’habileté de Bernard le Danois, et par le secours

d’Hérold, roi des Danois, Louis, roi des Francs, fut fait

prisonnier et retenu dans la ville de Rouen en une dure captivité.

CEPENDANT Bernard le Danois craignant qu’après retour le roi Louis

ne s’unît avec le duc Hugues pour faire souffrir de plus grands

maux aux Normands, envoya en secret des députés vers Hérold, roi

des Danois, qui vivait encore à Cherbourg, l’invitant à rassembler

les chevaliers de Coutances et de Bayeux pour faire une expédition

sur terre, tandis que lui-même s’avançant avec une flotte ennemie

irait dévaster la Normandie du côte de la mer, afin que pour ces

motifs le roi Louis se rendît auprès de lui pour avoir une

conférence, et qu’il lui fût possible par ce moyen de venger le

sang de son ami Guillaume par le sang de ses ennemis. Le roi des

Danois s’empressant d’exécuter ces instructions, mit ses navires

en mer, fit élever ses voiles dans les airs, et poussé par un bon

vent du nord aborda sur le rivage des salines de Courbon, où la

rivière de Dive précipite ses eaux rapides dans la mer orageuse.

Cependant la renommée volant promptement, selon son usage, apporta

aux oreilles des Francs la nouvelle que les Païens venaient

d’occuper les rivages de la mer avec une grande quantité de

navires. En outre Bernard le Danois et Raoul Tort expédièrent un

messager au roi Louis pour lui annoncer [p. 89] ce fâcheux

événement. Le roi, rassemblant une nombreuse armée, se rendit à

Rouen en toute hâte. De là il fit inviter Hérold, roi des Danois,

à venir le trouver au lieu appelé le gué d’Herluin, attendu qu’il

desirait savoir de lui pour quel motif il venait dévaster les

frontières de son royaume. Cette proposition plut infiniment au

roi Hérold, qui aspirait vivement à venger la mort du duc

Guillaume. Lors donc que les deux rois se furent réunis au jour

fixé, et après qu’ils eurent long-temps discuté entre eux au sujet

de la mort injuste du duc, un certain Danois apercevant parmi les

autres Herluin, comte du château de Montreuil, pour l’amour duquel

le duc avait été assassiné, et transporté par le zèle de son

amitié, transperça aussitôt Herluin d’un coup de sa lance, et le

renversa mort au même instant. Lambert, frère de celui-ci, et

d’autres Francs, indignés de cette mort, s’encourageant les uns

les autres, s’élancèrent aussitôt sur les Danois pour les

combattre. Les Païens les reçurent, vigoureusement; et au milieu

des fureurs de la guerre, ils envoyèrent dans l’enfer embrasé

dix-huit seigneurs Francs et un grand nombre d’autres Francs,

qu’ils frappèrent de leurs glaives. Les autres se hâtèrent de se

cacher, et se dispersant de tous cotés, tremblant pour leur vie,

allèrent chercher des refuges en divers lieux. Le roi Louis

échappant aux mains du roi Hérold par la fuite rapide de son

cheval, tomba au pouvoir d’un certain chevalier. Il fit à celui-ci

toutes sortes de promesses pour n’être pas livré en trahison à son

ennemi; et enfin le chevalier cédant aux larmes du roi le

conduisit en secret et le cacha dans une certaine île de la Seine.

Bernard le [p. 90] Danois en fut informé par des rapports, envoya

aussitôt des satellites, et fit jeter le chevalier dans les fers.

Forcé par le besoin de pourvoir à sa sûreté, le chevalier

découvrit enfin malgré lui la retraite de celui qu’il voulait

sauver, pour en recevoir une récompense. Le roi fut donc enlevé de

cette île, conduit à Rouen par l’ordre de Bernard, et retenu sous

une rude surveillance.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 36 / 168 题