Par quelle adresse Osmond, intendant du jeune Richard, le délivra
de son étroite prison, et l’ayant enlevé de Laon, le conduisit à
Senlis auprès du comte Bernard, son oncle.
OSMOND, intendant du jeune Richard, ayant appris la décision
rigoureuse du roi, prévoyant le sort réservé à l’enfant, et le
cœur saisi de consternation, envoya des députés aux Normands, pour
leur mander que leur seigneur Richard était retenu par le roi sous
le joug d’une dure captivité. A peine ces nouvelles furent-elles
connues, on ordonna dans tout le pays de Normandie un jeûne de
trois jours, et l’Eglise adressa au Seigneur des prières
continuelles pour le jeune Richard. Ensuite Osmond, ayant tenu
conseil avec Yvon, père de Guillaume de Belesme, engagea l’enfant
à faire semblant d’être malade, à se mettre dans son lit, et à
paraître, tellement accablé par le mal que tout le monde dût
désespérer de sa vie. L’enfant, exécutant ces instructions avec
intelligence, demeura constamment étendu dans son lit, comme s’il
était réduit à la dernière extrémité. Ses gardiens le voyant en
cet état, négligèrent leur surveillance, et s’en allèrent de côté
et d’autre pour prendre soin de [p. 83] leurs propres affaires. Il
y avait par hasard dans la cour de la maison un tas d’herbe, dans
lequel Osmond enveloppa l’enfant, et le mettant ensuite sur ses
épaules, comme pour aller chercher du fourrage à son cheval,
tandis que le roi soupait et que les citoyens avaient abandonné
les places publiques, Osmond franchit les murailles de la ville. A
peine arrivé dans la maison de son hôte, il s’élança rapidement
sur un cheval, et prenant l’enfant avec soi, il s’enfuit au plus
tôt, et arriva à Couci. Là ayant recommandé l’enfant au châtelain,
il continua à chevaucher toute la nuit, et arriva à Senlis au
point du jour. Le comte Bernard s’étonna de le voir arriver en si
grande hâte, et lui demanda avec sollicitude comment allaient les
affaires de son neveu Richard. Osmond lui ayant raconté en détail
tout ce qu’il avait fait, et l’ayant réjoui plus que de coutume
par un tel récit, ils montèrent tous deux à cheval et allèrent
promptement trouver Hugues-le-Grand. Lui ayant raconté l’affaire
et demandé conseil, ils reçurent de lui le serment par lequel il
engagea sa foi à secourir l’enfant; et aussitôt ils se rendirent à
Couci avec une grande armée, et ayant enlevé Richard, ils le
conduisirent en grande joie dans la ville de Senlis.
[p. 84]
CHAPITRE V.
Comment Bernard le Danois déjoua par sa sagesse les conseils que
Hugues-le-Grand avait donnés au roi contre les Normands.
OR le roi Louis, se voyant frustré dans ses desirs, envoya des
députés à Hugues-le-Grand pour exiger la restitution de l’enfant,
conformément à la fidélité qu’il lui devait. Lorsque ces députés
lui eurent rapporté que l’enfant n’était point dans les mains de
celui qu’il avait cru, mais sous la garde de Bernard comte de
Senlis, le roi craignant de ne plus le ravoir, manda à Arnoul de
Flandre qu’il eût à venir le trouver au plus tôt pour tenir
conseil avec lui sur cette affaire, dans le lieu que l’on appelle
Restible 8. Là, après que tous deux eurent discuté et proposé
divers avis à ce sujet, Arnoul dit enfin au roi: « Nous savons que
Hugues-le-Grand a été long-temps d’intelligence avec les Normands,
et c’est pourquoi il convient que tu cherches à le séduire par tes
présens. Concède-lui donc le duché de Normandie, depuis la Seine
jusqu’à la mer, en te réservant la ville de Rouen, afin que,
privée de son assistance, cette race perfide soit enfin forcée à
sortir du pays. » Le roi cédant à cette proposition envoya
aussitôt un député à Hugues-le-Grand pour l’inviter à une
conférence dans le lieu que l’on appelle la Croix, situé auprès de
Compiègne. Hugues s’y étant rendu, et ayant entendu le roi
raisonner sur une nouvelle [p. 85] répartition des villes et des
comtés, aima mieux, aveuglé par la cupidité, se faire parjure et
acquérir de plus grands honneurs, que garder une fidélité
inaltérable à son ami Richard. Ils se retirèrent donc de ce lieu,
après s’être juré d’entreprendre une expédition contre les
Normands; et les deux parties contractantes ayant rassemblé leurs
armées, le roi commença à ravager et incendier le pays de Caux, et
Hugues en fit autant dans le pays de Bayeux. Informé de ces
événemens, et ayant pris conseil de Bernard de Senlis, Bernard le
Danois envoya en toute hâte au roi Louis des députés chargés de
lui parler en ces termes: « Pourquoi, ô roi très-puissant,
pourquoi dévastes-tu ainsi ton pays, alors surtout que nul ne
t’oppose de résistance, et que tous vivent parfaitement en paix
avec toi? Renonce au pillage que font tes hommes, et emploie à ton
profit les services des chevaliers normands. Pourquoi les
affliges-tu par le feu, lorsque la ville de Rouen est ouverte
devant toi? Accepte donc leurs services avec bienveillance, afin
que par leur secours tu puisses déjouer les entreprises de tes
ennemis. »