CHAPITRE IV.

Par quelle adresse Osmond, intendant du jeune Richard, le délivra

de son étroite prison, et l’ayant enlevé de Laon, le conduisit à

Senlis auprès du comte Bernard, son oncle.

OSMOND, intendant du jeune Richard, ayant appris la décision

rigoureuse du roi, prévoyant le sort réservé à l’enfant, et le

cœur saisi de consternation, envoya des députés aux Normands, pour

leur mander que leur seigneur Richard était retenu par le roi sous

le joug d’une dure captivité. A peine ces nouvelles furent-elles

connues, on ordonna dans tout le pays de Normandie un jeûne de

trois jours, et l’Eglise adressa au Seigneur des prières

continuelles pour le jeune Richard. Ensuite Osmond, ayant tenu

conseil avec Yvon, père de Guillaume de Belesme, engagea l’enfant

à faire semblant d’être malade, à se mettre dans son lit, et à

paraître, tellement accablé par le mal que tout le monde dût

désespérer de sa vie. L’enfant, exécutant ces instructions avec

intelligence, demeura constamment étendu dans son lit, comme s’il

était réduit à la dernière extrémité. Ses gardiens le voyant en

cet état, négligèrent leur surveillance, et s’en allèrent de côté

et d’autre pour prendre soin de [p. 83] leurs propres affaires. Il

y avait par hasard dans la cour de la maison un tas d’herbe, dans

lequel Osmond enveloppa l’enfant, et le mettant ensuite sur ses

épaules, comme pour aller chercher du fourrage à son cheval,

tandis que le roi soupait et que les citoyens avaient abandonné

les places publiques, Osmond franchit les murailles de la ville. A

peine arrivé dans la maison de son hôte, il s’élança rapidement

sur un cheval, et prenant l’enfant avec soi, il s’enfuit au plus

tôt, et arriva à Couci. Là ayant recommandé l’enfant au châtelain,

il continua à chevaucher toute la nuit, et arriva à Senlis au

point du jour. Le comte Bernard s’étonna de le voir arriver en si

grande hâte, et lui demanda avec sollicitude comment allaient les

affaires de son neveu Richard. Osmond lui ayant raconté en détail

tout ce qu’il avait fait, et l’ayant réjoui plus que de coutume

par un tel récit, ils montèrent tous deux à cheval et allèrent

promptement trouver Hugues-le-Grand. Lui ayant raconté l’affaire

et demandé conseil, ils reçurent de lui le serment par lequel il

engagea sa foi à secourir l’enfant; et aussitôt ils se rendirent à

Couci avec une grande armée, et ayant enlevé Richard, ils le

conduisirent en grande joie dans la ville de Senlis.

[p. 84]

CHAPITRE V.

Comment Bernard le Danois déjoua par sa sagesse les conseils que

Hugues-le-Grand avait donnés au roi contre les Normands.

OR le roi Louis, se voyant frustré dans ses desirs, envoya des

députés à Hugues-le-Grand pour exiger la restitution de l’enfant,

conformément à la fidélité qu’il lui devait. Lorsque ces députés

lui eurent rapporté que l’enfant n’était point dans les mains de

celui qu’il avait cru, mais sous la garde de Bernard comte de

Senlis, le roi craignant de ne plus le ravoir, manda à Arnoul de

Flandre qu’il eût à venir le trouver au plus tôt pour tenir

conseil avec lui sur cette affaire, dans le lieu que l’on appelle

Restible 8. Là, après que tous deux eurent discuté et proposé

divers avis à ce sujet, Arnoul dit enfin au roi: « Nous savons que

Hugues-le-Grand a été long-temps d’intelligence avec les Normands,

et c’est pourquoi il convient que tu cherches à le séduire par tes

présens. Concède-lui donc le duché de Normandie, depuis la Seine

jusqu’à la mer, en te réservant la ville de Rouen, afin que,

privée de son assistance, cette race perfide soit enfin forcée à

sortir du pays. » Le roi cédant à cette proposition envoya

aussitôt un député à Hugues-le-Grand pour l’inviter à une

conférence dans le lieu que l’on appelle la Croix, situé auprès de

Compiègne. Hugues s’y étant rendu, et ayant entendu le roi

raisonner sur une nouvelle [p. 85] répartition des villes et des

comtés, aima mieux, aveuglé par la cupidité, se faire parjure et

acquérir de plus grands honneurs, que garder une fidélité

inaltérable à son ami Richard. Ils se retirèrent donc de ce lieu,

après s’être juré d’entreprendre une expédition contre les

Normands; et les deux parties contractantes ayant rassemblé leurs

armées, le roi commença à ravager et incendier le pays de Caux, et

Hugues en fit autant dans le pays de Bayeux. Informé de ces

événemens, et ayant pris conseil de Bernard de Senlis, Bernard le

Danois envoya en toute hâte au roi Louis des députés chargés de

lui parler en ces termes: « Pourquoi, ô roi très-puissant,

pourquoi dévastes-tu ainsi ton pays, alors surtout que nul ne

t’oppose de résistance, et que tous vivent parfaitement en paix

avec toi? Renonce au pillage que font tes hommes, et emploie à ton

profit les services des chevaliers normands. Pourquoi les

affliges-tu par le feu, lorsque la ville de Rouen est ouverte

devant toi? Accepte donc leurs services avec bienveillance, afin

que par leur secours tu puisses déjouer les entreprises de tes

ennemis. »

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 35 / 168 题