Comment quatre traîtres, savoir, Henri, Balzon, Robert et Rioulfe,
assassinèrent le duc par les ordres d’Arnoul, dans une certaine
île du fleuve de la Somme. — De la clef d’argent qui fut trouvée
dans sa ceinture, et avec laquelle il gardait enfermés dans un
petit coffre un capuchon et une étamine de moine. — Comment son
corps fut transporté à Rouen.
IL y avait, au milieu du fleuve une île, dans laquelle les deux
ducs s’assirent après avoir échangé leurs embrassements, afin de
discuter les choses pour lesquelles ils s’étaient réunis. Arnoul,
suivant l’exemple du traître Judas, tissait longuement sa toile
d’araignée en la cachant sous des balivernes et de longs discours;
enfin, après qu’ils se furent prêté serment d’amitié et qu’ils
eurent échangé les baisers de paix, le soleil s’étant abaissé vers
l’occident, les deux ducs se séparèrent l’un de l’autre. Mais
voilà, tandis que Guillaume traversait de nouveau le fleuve, Henri
et Balzon, Robert et Rioulfe, tous quatre enfans du diable,
rappelant Guillaume à grands cris, lui dirent que leur seigneur
avait oublié de lui confier le meilleur de ses secrets. Guillaume
donc ayant ramené son [p. 76] navire vers la rive de l’île, à
peine eut-il mis pied à terre, ô douleur! ces hommes, tirant leurs
glaives, assassinèrent l’innocent, qui ne put recevoir aucun
secours à cause de la profondeur de l’eau courante; puis, tout à
coup cherchant leur salut dans la fuite, ils abandonnèrent, privé
de vie, le corps de cet homme très-vertueux. Alors Béranger et
Alain, les Bretons, et les princes Normands aussi, voyant leur
seigneur assassiné, firent retentir le rivage de leurs cris et de
leurs hurlemens, mais ne purent lui porter aucune espèce de
secours. Peu après son corps ayant été transporté auprès d’eux,
ils lui ôtèrent ses vêtemens et trouvèrent une clef d’argent
suspendue à sa ceinture, et qui enfermait son trésor chéri, savoir
une ceinture et une étamine de moine. Il n’est pas douteux que, si
le duc eût conservé la vie, à son retour de cette conférence il
eût mis sur lui ces objets, pour aller se faire moine à Jumiège.
Les Normands le déposèrent alors sur un brancard, et le
transportèrent en toute hâte à Rouen au milieu des plus grands
témoignages d’affliction. Le clergé et les gens du peuple des deux
sexes allèrent processionnellement à sa rencontre jusqu’à la porte
de la ville, et le transportèrent avec douleur et en sanglotant
dans l’église de Sainte-Marie toujours vierge. Ils envoyèrent
ensuite à la ville de Bayeux, et appelèrent le jeune Richard aux
funérailles de son père. Là ils lui renouvelèrent d’une voix
unanime leur serment de fidélité, et le placèrent sous la tutelle
de Bernard le Danois, afin que par les soins de cet homme sage
autant que fidèle, il fût gardé en toute sûreté dans l’enceinte
des murailles de la ville.
[p. 77] Le très-saint duc Guillaume accomplit ainsi sa carrière le
17 décembre, le roi Louis possédant le royaume des Francs, l’an
neuf cent quarante-trois de l’Incarnation du Seigneur, sous le
règne de ce même seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne aux
siècles des siècles. Amen!
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