Comment Arnoul, attristé de la perte de ce château, adressa
frauduleusement au duc Guillaume des paroles de paix pour
l’inviter à se rendre à Pecquigny, afin d’y négocier avec lui un
traité d’amitié.
[p. 74] CEPENDANT Arnoul de Flandre, portant en son perfide cœur
un affreux venin, et s’affligeant dans son ame féroce de la perte
de ce château, commença à méditer en lui-même, et avec beaucoup de
princes des Francs, sur les moyens de donner la mort au duc. Ces
hommes donc, corrompus par les artificieux sophismes de cet homme
inhumain, de ce scélérat homicide, complotèrent la mort de cet
excellent prince, et s’engagèrent par serment à commettre cet
horrible crime. Arnoul, désirant accomplir le projet qu’il avait
conçu en son ame dépravée, envoya des députés au duc Guillaume,
lui mandant qu’il voulait se lier d’amitié avec lui, conclure une
paix inaltérable, et que pour l’amour de lui il ferait remise au
comte Herluin de ses offenses, ajoutant que si lui-même n’eût été
retenu par le mal de la goutte aux mains et aux pieds, il eût
vivement désiré de se rendre à sa cour pour cette affaire; enfin
il lui fit demander avec les plus vives instances de vouloir bien
désigner un lieu où lui-même pût se porter à sa rencontre pour
entrer en conférence. Le duc, qui desirait rétablir la paix dans
son duché, parce qu’il aspirait avec la plus vive ardeur à prendre
l’habit de [p. 75] moine, ayant assigné un rendez-vous à
Pecquigny, partit sur le fleuve de la Somme, avec une troupe
innombrable de chevaliers d’élite, dans l’espoir de terminer cette
grande affaire. L’armée d’Arnoul s’arrêta sur l’une des rives du
fleuve, et en face, sur l’autre rive, s’établit l’armée de
Guillaume.