De la loi qu’il publia pour que nul n’eût à prêter assistance à un
voleur. — Histoire d’un paysan et de sa femme, qu’il ordonna de
pendre à une potence, à cause d’une serpe et d’un soc de charrue
qui avaient été volés.
APRÈS cela, Rollon publia une loi dans les limites du pays de
Normandie, pour que nul n’eût à prêter assistance à un voleur,
ordonnant que, s’ils venaient à être pris, tous les deux seraient
pendus à la potence, Or, il arriva peu de temps après, dans le
domaine de Longuepète, qu’un certain agriculteur, voulant se
reposer, quitta son travail et rentra dans sa maison, laissant
dans son champ ses traits avec sa serpe et le soc de sa charrue.
Sa femme, aussi malheureuse qu’insensée, enleva tous ces objets à
son insu, voulant faire une épreuve au sujet de l’édit du duc. Le
paysan étant retourné dans son champ et n’y trouvant plus ses
effets, demanda à sa femme si elle les avait pris. Elle le nia, et
le paysan alla trouver le duc, lui demandant de lui faire rendre
ses outils. Touché de compassion, le duc ordonna d’indemniser cet
homme en lui donnant cinq sous, et de faire rechercher le fer dans
toute la population des environs. Mais tous [p. 57] ayant été
délivrés par le jugement de Dieu, on en vint à faire arrêter la
femme du paysan, et, à force de coups, on l’amena à se déclarer
coupable. Le duc dit alors au paysan: « Savais-tu auparavant que
c’était elle qui avait volé? » Et le paysan répondit: « Je le
savais. » A cela le duc ajouta: « Ta bouche te condamne, méchant
serviteur; » et il ordonna aussitôt de les pendre tous les deux à
la potence.
On raconte encore dans le peuple au sujet de ce duc beaucoup
d’autres choses dignes d’être rapportées; mais je me bornerai au
fait suivant.
Après avoir chassé dans la forêt qui s’élève sur les bords de la
Seine tout près de Rouen, le duc, entouré de la foule de ses
serviteurs, mangeait et était assis au dessus du lac que nous
appelons en langage familier la mare, lorsqu’il suspendit à un
chêne des bracelets d’or. Ces bracelets demeurèrent pendant trois
ans à la même place et intacts, tant on avait une grande frayeur
du duc; et comme ce fait mémorable se passa auprès de la mare,
aujourd’hui encore cette forêt elle-même est appelée la Mare de
Rollon. Ainsi comprimant et effrayant le peuple par de telles
sévérités, tant par amour pour la justice, selon que le lui
enseignait la loi divine, que pour maintenir la concorde et la
paix entre ses sujets, et pour jouir lui-même de ses honneurs en
toute tranquillité, le duc Rollon gouverna long-temps et
parfaitement en paix le duché que Dieu lui avait confié.
[p. 58]
CHAPITRE XXI.
De deux chevaliers du roi Chartes, que le duc fit punir.
CHARLES-LE-SIMPLE, fils de Louis, surnommé le Fainéant et
beau-père de Rollon, envoya une certaine fois deux chevaliers à sa
fille Gisèle. Celle-ci les fit demeurer long-temps et en secret
auprès d’elle, ne voulant pas les présenter à Rollon. Mais
celui-ci en ayant été informé, rempli de fureur et les prenant
pour des espions, ordonna de les faire sortir, et, les ayant fait
sortir, les fit mettre à mort sur la place du marché. Robert, duc
des Francs, et parrain de Rollon, apprenant que la mort de ces
deux chevaliers avait détruit et rompu les liens de paix qui
unissaient le roi et Robert duc de Normandie, se révolta contre le
roi, envahit le royaume de France, et reçut l’onction comme roi,
le vingt-neuvième jour de juin. Mais avant la fin de l’année,
Charles livra bataille, à Soissons, à celui qui avait usurpé son
royaume, et l’ayant vaincu avec le secours de Dieu, il le fit
périr. Tandis qu’il revenait vainqueur de cette guerre, le
très-méchant comte Héribert se porta à sa rencontre; sous une
fausse apparence de paix, il l’engagea à se détourner de son
chemin et à se rendre au château de Péronne pour y loger; et
l’ayant pris ainsi par artifice, il le retint captif en ce lieu
jusqu’à sa mort. Le duc Robert avait pour femme la sœur
d’Héribert, dont il avait un fils qui était Hugues-le-Grand. Or
Charles, lorsqu’il eut été fait prisonnier, éleva au trône de
France, de l’avis [p. 59] des grands, Raoul, noble fils de
Richard, duc de Bourgogne, qu’il avait tenu sur les fonts de
baptême. Ogive, femme de Charles et fille d’Elstan roi des
Anglais, effrayée des malheurs de son époux, se réfugia en
Angleterre auprès de son père, avec son fils Louis, redoutant
excessivement l’inimitié de Héribert et de Hugues-le-Grand.