CHAPITRE XVII.

Comment Rollon, étant enflammé de fureur et continuant de plus en

plus à opprimer et à dévaster la France, le roi Charles lui donna

sa fille et tout le territoire maritime, depuis la rivière d’Epte

jusqu’aux confins de la Bretagne, et même la Bretagne entière pour

qu’il y trouvât de quoi vivre, attendu que le territoire ci-dessus

désigné était ravagé et abandonné, sous la condition qu’il se

ferait chrétien. — Comment le roi, Robert, duc de France, les

autres grands et les évêques jurèrent que ce pays serait possédé à

perpétuité par Rollon et par ses héritiers; et comment Rollon ne

voulant pas baiser le pied du roi, ordonna à un de ses chevaliers

de le baiser.

IRRITÉ de ses malheurs et enflammé de fureur par la mort de ses

chevaliers, Rollon rassembla tous ceux qui lui restaient pour

continuer à faire du mal aux Francs, et les excita à faire les

plus grands efforts [p. 52] pour venger leurs compagnons, en

dévastant et ruinant de fond en comble tout le pays. Que dirai-je

de plus? Semblables à des loups, les Païens pénètrent de nuit dans

les bergeries du Christ, les églises sont embrasées, les femmes

emmenées captives, le peuple massacré; un deuil général se répand

en tous lieux: enfin, accablés de tant de calamités, les Francs

portent leurs plaintes et leurs cris de douleur devant le roi

Charles, s’écriant tous d’une voix unanime que par suite de son

inertie le peuple chrétien périra entièrement sous les coups des

Païens. Le roi, vivement touché de leurs plaintes, fait venir

l’archevêque Francon, et l’envoie en toute hâte vers Rollon, lui

mandant que, s’il veut se faire chrétien, il lui donnera tout le

territoire maritime qui s’étend depuis la rivière d’Epte jusqu’aux

confins de la Bretagne, et de plus sa fille nommée Gisèle. Francon

s’étant chargé de ce message et se mettant aussitôt en voyage, se

rend auprès du Païen, et lui expose l’objet de sa mission. Le duc

ayant, de l’avis des siens, accepté ces offres avec empressement,

renonce à ses dévastations, et accorde au roi une trève de trois

mois, afin que dans cet intervalle la paix puisse être établie

entre eux par un solide traité. Au temps fixé, arrivent au lieu

désigné et que l’on appelle Saint-Clair, d’une part le roi avec

Robert, duc des Francs, au delà de la rivière d’Epte, d’autre part

et en deçà de la même rivière, Rollon, entouré de ses compagnies

de chevaliers. Alors les messagers ayant, couru alternativement

des uns aux autres, la paix se conclut entre eux par les bienfaits

du Christ; Rollon jura par serment fidélité au roi; le roi lui

donna sa fille et le [p. 53] territoire ci-dessus désigné, y

ajouta encore la Bretagne pour lui fournir des moyens d’existence;

et les princes de cette province, savoir, Béranger et Alain,

prêtèrent aussi serment à Rollon: car ce territoire maritime, que

l’on appelle maintenant Normandie, depuis long-temps en proie aux

incursions des Païens, était alors tout couvert de grands bois et

languissait inculte, sans que la serpe ni la charrue le fissent

valoir. Le roi avait d’abord voulu donner la province de Flandre à

Rollon pour lui fournir des moyens de subsistance; mais Rollon ne

voulut pas l’accepter, à raison des obstacles que présentaient les

marais. Rollon n’ayant pas voulu baiser le pied du roi, au moment

où il reçut de celui-ci le duché de Normandie, les évêques lui

dirent: « Celui qui reçoit un tel don, doit s’empresser de baiser

le pied du roi. » Mais Rollon leur répondit: « Jamais je ne

fléchirai mes genoux devant les genoux de quelqu’un, ni ne

baiserai le pied de quelqu’un. » Cependant se rendant aux prières

des Francs, il ordonna à un de ses chevaliers de baiser le pied du

roi; et le chevalier saisissant aussitôt le pied du roi, le porta

à sa bouche, et, se tenant debout, il le baisa, et fit tomber le

roi à la renverse. Alors il s’éleva de grands éclats de rire et un

grand tumulte dans le petit peuple. Du reste le roi Charles,

Robert, duc des Francs, les comtes et les grands, les évêques et

les abbés engagèrent au patrice Rollon, par le serment de la foi

catholique, leur vie et leurs membres et l’honneur de tout le

royaume, jurant qu’il tiendrait et posséderait le territoire

ci-dessus désigné, qu’il le transmettrait à ses héritiers, et que,

dans la série des [p. 54] années à venir, ses descendants

l’occuperaient et le feraient cultiver de génération en

génération. Ces choses étant noblement terminées, le roi retourna

dans ses terres, et Rollon et le duc Robert partirent pour la

ville de Rouen.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 19 / 168 题