Comment Rollon, étant enflammé de fureur et continuant de plus en
plus à opprimer et à dévaster la France, le roi Charles lui donna
sa fille et tout le territoire maritime, depuis la rivière d’Epte
jusqu’aux confins de la Bretagne, et même la Bretagne entière pour
qu’il y trouvât de quoi vivre, attendu que le territoire ci-dessus
désigné était ravagé et abandonné, sous la condition qu’il se
ferait chrétien. — Comment le roi, Robert, duc de France, les
autres grands et les évêques jurèrent que ce pays serait possédé à
perpétuité par Rollon et par ses héritiers; et comment Rollon ne
voulant pas baiser le pied du roi, ordonna à un de ses chevaliers
de le baiser.
IRRITÉ de ses malheurs et enflammé de fureur par la mort de ses
chevaliers, Rollon rassembla tous ceux qui lui restaient pour
continuer à faire du mal aux Francs, et les excita à faire les
plus grands efforts [p. 52] pour venger leurs compagnons, en
dévastant et ruinant de fond en comble tout le pays. Que dirai-je
de plus? Semblables à des loups, les Païens pénètrent de nuit dans
les bergeries du Christ, les églises sont embrasées, les femmes
emmenées captives, le peuple massacré; un deuil général se répand
en tous lieux: enfin, accablés de tant de calamités, les Francs
portent leurs plaintes et leurs cris de douleur devant le roi
Charles, s’écriant tous d’une voix unanime que par suite de son
inertie le peuple chrétien périra entièrement sous les coups des
Païens. Le roi, vivement touché de leurs plaintes, fait venir
l’archevêque Francon, et l’envoie en toute hâte vers Rollon, lui
mandant que, s’il veut se faire chrétien, il lui donnera tout le
territoire maritime qui s’étend depuis la rivière d’Epte jusqu’aux
confins de la Bretagne, et de plus sa fille nommée Gisèle. Francon
s’étant chargé de ce message et se mettant aussitôt en voyage, se
rend auprès du Païen, et lui expose l’objet de sa mission. Le duc
ayant, de l’avis des siens, accepté ces offres avec empressement,
renonce à ses dévastations, et accorde au roi une trève de trois
mois, afin que dans cet intervalle la paix puisse être établie
entre eux par un solide traité. Au temps fixé, arrivent au lieu
désigné et que l’on appelle Saint-Clair, d’une part le roi avec
Robert, duc des Francs, au delà de la rivière d’Epte, d’autre part
et en deçà de la même rivière, Rollon, entouré de ses compagnies
de chevaliers. Alors les messagers ayant, couru alternativement
des uns aux autres, la paix se conclut entre eux par les bienfaits
du Christ; Rollon jura par serment fidélité au roi; le roi lui
donna sa fille et le [p. 53] territoire ci-dessus désigné, y
ajouta encore la Bretagne pour lui fournir des moyens d’existence;
et les princes de cette province, savoir, Béranger et Alain,
prêtèrent aussi serment à Rollon: car ce territoire maritime, que
l’on appelle maintenant Normandie, depuis long-temps en proie aux
incursions des Païens, était alors tout couvert de grands bois et
languissait inculte, sans que la serpe ni la charrue le fissent
valoir. Le roi avait d’abord voulu donner la province de Flandre à
Rollon pour lui fournir des moyens de subsistance; mais Rollon ne
voulut pas l’accepter, à raison des obstacles que présentaient les
marais. Rollon n’ayant pas voulu baiser le pied du roi, au moment
où il reçut de celui-ci le duché de Normandie, les évêques lui
dirent: « Celui qui reçoit un tel don, doit s’empresser de baiser
le pied du roi. » Mais Rollon leur répondit: « Jamais je ne
fléchirai mes genoux devant les genoux de quelqu’un, ni ne
baiserai le pied de quelqu’un. » Cependant se rendant aux prières
des Francs, il ordonna à un de ses chevaliers de baiser le pied du
roi; et le chevalier saisissant aussitôt le pied du roi, le porta
à sa bouche, et, se tenant debout, il le baisa, et fit tomber le
roi à la renverse. Alors il s’éleva de grands éclats de rire et un
grand tumulte dans le petit peuple. Du reste le roi Charles,
Robert, duc des Francs, les comtes et les grands, les évêques et
les abbés engagèrent au patrice Rollon, par le serment de la foi
catholique, leur vie et leurs membres et l’honneur de tout le
royaume, jurant qu’il tiendrait et posséderait le territoire
ci-dessus désigné, qu’il le transmettrait à ses héritiers, et que,
dans la série des [p. 54] années à venir, ses descendants
l’occuperaient et le feraient cultiver de génération en
génération. Ces choses étant noblement terminées, le roi retourna
dans ses terres, et Rollon et le duc Robert partirent pour la
ville de Rouen.