D’Alstem 3, roi très-chrétien des Anglais, avec lequel Rollon
conclut un traité d’amitié inviolable.
EN ce temps le roi très-chrétien des Anglais, nommé Alstem, comblé
de richesses et très-digne défenseur de la très-sainte Eglise,
gouvernait l’Angleterre avec une grande bonté. Rollon lui envoya
des députés, auxquels il prescrivit ce qu’ils avaient à dire de sa
part à ce roi. Eux donc s’étant rendus auprès de lui, baissant [p.
32] la tête et d’une voix respectueuse, lui parlèrent en ces
termes: « Le plus puissant de toutes les patrices, le duc des
Daces, le très-excellent Rollon, notre seigneur et notre
protecteur, te présente ses fidèles services et le don d’une
amitié inaltérable. Seigneur roi, après que nous avons eu éprouvé
une grande calamité dans le royaume de Dacie, d’où nous avons été,
ô douleur! frauduleusement expulsés; après que nous avons été
misérablement ballotés sur les flots soulevés par les tempêtes, un
vent d’est favorable nous a enfin poussés sur ton territoire,
tristes et dénués de toute espérance et de tout moyen de salut.
Comme nous faisions effort pour retourner en Dacie et aller nous
venger de nos ennemis, les glaces de l’hiver nous ont arrêtés et
enfermés. La terre s’est revêtue d’une croûte de gelée, la
chevelure flexible des plantes et des arbres s’est roidie, les
fleuves, arrêtés dans leur cours par une masse épaisse de glace,
ont élevé devant nous une muraille, et les eaux n’ont pu nous
fournir de chemin. Quelques chevaliers habitant dans le voisinage
du lieu de notre débarquement ont rassemblé contre nous une
très-grande armée et nous ont provoqués et attaqués. Nous
cependant, ne pouvant naviguer ni sur la glace, ni sous sous la
glace, nous avons résisté à leur attaque, et dans une bataille
nous avons désarmé et fait prisonniers beaucoup d’entre eux.
Toutefois nous ne dévasterons point ton royaume, nous
n’emporterons point sur nos vaisseaux le butin par nous enlevé.
Nous demandons une paix amie et la faculté de vendre et d’acheter,
parce que, à l’époque du [p. 33] printemps qui s’approche, nous
partirons pour la France. » Le roi leur montrant un visage joyeux
après avoir entendu ces paroles, leur dit: « Nulle terre ne porte
comme la Dacie des hommes distingués, vaillans et habiles à la
guerre. Plusieurs personnes nous on fait des rapports sur
l’illustre origine de votre seigneur, sur les malheurs et les
fatigues que vous avez endurées, et même sur l’horrible perfidie
du roi de Dacie envers vous. Nul n’est plus juste dans ces actions
que votre seigneur, nul n’est plus grand par ses armes. Bannissez
désormais toute sollicitude, vivez en sécurité, ne redoutez point
de combats et soyez affranchis de tous maux. Qu’il vous soit
permis de vendre et d’acheter en tous lieux sur le territoire
soumis à notre domination. Décidez votre seigneur, nous vous en
prions, à daigner se confier en notre foi et à venir auprès de
nous. Je désire le voir et le consoler de ses malheurs. » Les
députés repartirent et rapportèrent à Rollon tout ce qu’ils
avaient entendu. Alors et sans aucun retard Rollon se rendit
courageusement vers le roi, qui se porta à sa rencontre. Ils
s’embrassèrent l’un l’autre, se donnèrent des baisers, et leurs
armées s’étant retirées, ils s’assirent ensemble à l’écart. Alors
le roi Alstem parla le premier:
« Guerrier puissant par tes aïeux, illustre par tes brillans
exploits, distingué parmi tous les autres par tes vertus et tes
mérites, nous nous plaisons à nous unir avec toi par des liens de
fidélité. Sois, je te le demande, sois toujours une portion de mon
ame, et mon compagnon à jamais; je te demande même de demeurer sur
notre territoire et de te purifier [p. 34] de toute souillure par
le baptême salutaire. Ce que tu desires, possède-le dans le pays
soumis à ma domination. Souviens-toi de moi, comme je me serai
souvenu de toi en toutes choses; mais si tu veux maintenant te
rendre vers d’autres rives, si ton peuple farouche et méfiant
s’est déjà irrité contre moi, et ne veut pas, dans sa méchanceté,
me conserver la fidélité promise, prête-lui ton secours selon tes
moyens et sauve-le par tes efforts opiniâtres. Moi-même je te
secourrai et je t’assisterai avec le plus grand zèle, et mon
bouclier te protègera dans tes entreprises. »