CHAPITRE VI.

D’Alstem 3, roi très-chrétien des Anglais, avec lequel Rollon

conclut un traité d’amitié inviolable.

EN ce temps le roi très-chrétien des Anglais, nommé Alstem, comblé

de richesses et très-digne défenseur de la très-sainte Eglise,

gouvernait l’Angleterre avec une grande bonté. Rollon lui envoya

des députés, auxquels il prescrivit ce qu’ils avaient à dire de sa

part à ce roi. Eux donc s’étant rendus auprès de lui, baissant [p.

32] la tête et d’une voix respectueuse, lui parlèrent en ces

termes: « Le plus puissant de toutes les patrices, le duc des

Daces, le très-excellent Rollon, notre seigneur et notre

protecteur, te présente ses fidèles services et le don d’une

amitié inaltérable. Seigneur roi, après que nous avons eu éprouvé

une grande calamité dans le royaume de Dacie, d’où nous avons été,

ô douleur! frauduleusement expulsés; après que nous avons été

misérablement ballotés sur les flots soulevés par les tempêtes, un

vent d’est favorable nous a enfin poussés sur ton territoire,

tristes et dénués de toute espérance et de tout moyen de salut.

Comme nous faisions effort pour retourner en Dacie et aller nous

venger de nos ennemis, les glaces de l’hiver nous ont arrêtés et

enfermés. La terre s’est revêtue d’une croûte de gelée, la

chevelure flexible des plantes et des arbres s’est roidie, les

fleuves, arrêtés dans leur cours par une masse épaisse de glace,

ont élevé devant nous une muraille, et les eaux n’ont pu nous

fournir de chemin. Quelques chevaliers habitant dans le voisinage

du lieu de notre débarquement ont rassemblé contre nous une

très-grande armée et nous ont provoqués et attaqués. Nous

cependant, ne pouvant naviguer ni sur la glace, ni sous sous la

glace, nous avons résisté à leur attaque, et dans une bataille

nous avons désarmé et fait prisonniers beaucoup d’entre eux.

Toutefois nous ne dévasterons point ton royaume, nous

n’emporterons point sur nos vaisseaux le butin par nous enlevé.

Nous demandons une paix amie et la faculté de vendre et d’acheter,

parce que, à l’époque du [p. 33] printemps qui s’approche, nous

partirons pour la France. » Le roi leur montrant un visage joyeux

après avoir entendu ces paroles, leur dit: « Nulle terre ne porte

comme la Dacie des hommes distingués, vaillans et habiles à la

guerre. Plusieurs personnes nous on fait des rapports sur

l’illustre origine de votre seigneur, sur les malheurs et les

fatigues que vous avez endurées, et même sur l’horrible perfidie

du roi de Dacie envers vous. Nul n’est plus juste dans ces actions

que votre seigneur, nul n’est plus grand par ses armes. Bannissez

désormais toute sollicitude, vivez en sécurité, ne redoutez point

de combats et soyez affranchis de tous maux. Qu’il vous soit

permis de vendre et d’acheter en tous lieux sur le territoire

soumis à notre domination. Décidez votre seigneur, nous vous en

prions, à daigner se confier en notre foi et à venir auprès de

nous. Je désire le voir et le consoler de ses malheurs. » Les

députés repartirent et rapportèrent à Rollon tout ce qu’ils

avaient entendu. Alors et sans aucun retard Rollon se rendit

courageusement vers le roi, qui se porta à sa rencontre. Ils

s’embrassèrent l’un l’autre, se donnèrent des baisers, et leurs

armées s’étant retirées, ils s’assirent ensemble à l’écart. Alors

le roi Alstem parla le premier:

« Guerrier puissant par tes aïeux, illustre par tes brillans

exploits, distingué parmi tous les autres par tes vertus et tes

mérites, nous nous plaisons à nous unir avec toi par des liens de

fidélité. Sois, je te le demande, sois toujours une portion de mon

ame, et mon compagnon à jamais; je te demande même de demeurer sur

notre territoire et de te purifier [p. 34] de toute souillure par

le baptême salutaire. Ce que tu desires, possède-le dans le pays

soumis à ma domination. Souviens-toi de moi, comme je me serai

souvenu de toi en toutes choses; mais si tu veux maintenant te

rendre vers d’autres rives, si ton peuple farouche et méfiant

s’est déjà irrité contre moi, et ne veut pas, dans sa méchanceté,

me conserver la fidélité promise, prête-lui ton secours selon tes

moyens et sauve-le par tes efforts opiniâtres. Moi-même je te

secourrai et je t’assisterai avec le plus grand zèle, et mon

bouclier te protègera dans tes entreprises. »

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 11 / 168 题