Comment le roi attaqua dans la nuit les villes de Rollon. — De la
mort de Gurim son frère, et de l’arrivée de Rollon dans l’île de
Scanza avec six navires.
ENFIN le roi perfide après avoir médité en son cœur méchant la
fraude qu’il avait déjà conçue, assembla un jour son armée, et
marchant de nuit et envahissant le territoire des deux frères, il
plaça une embuscade non loin des murs de la ville et commença à
[p. 26] l’assiéger. Alors Rollon et son frère Gurim et ceux qui
étaient avec eux, s’élançant hors de la ville, poursuivirent le
roi, qui tourna le dos et feignit de prendre la fuite. Lorsque
Rollon eut dépassé le lieu où était placée une embuscade, une
partie des hommes qui s’y étaient cachés sortit aussitôt et se
dirigea vers la ville. L’ayant trouvée dégarnie de ses hommes
d’armes, les gens du roi y mirent le feu et enlevèrent de riches
dépouilles; les autres cependant se mirent à la poursuite de
Rollon, qui chassait le roi devant lui avec toute la fureur d’un
ennemi. Or le roi voyant que la ville était embrasée, et que les
gens de l’embuscade avaient repris l’avantage, revint sur ses pas
et combattit contre Rollon. Un grand nombre d’hommes du parti de
Rollon furent massacrés, et Gurim son frère succomba dans la
bataille. Alors Rollon se voyant placé entre deux armées, dont
l’une feignait de s’enfuir, tandis que l’autre sortait de son
embuscade, voyant en outre son frère mort et se trouvant lui-même
tout couvert de blessures, s’enfuit, non sans peine, suivi
seulement d’un petit nombre d’hommes. Le roi assiégeant alors et
prenant les villes, soumit à son joug le peuple qui s’était
révolté et murmurait encore contre lui. Rollon ne pouvant demeurer
en Dacie par crainte du roi, dont il se méfiait, aborda avec six
navires à l’île de Scanza. Alors la Dacie, privée de son brave
duc, de son patrice et de son vigoureux défenseur, poussa de
profonds gémissemens et se mit à répandre des torrens de larmes.
[p. 27]
CHAPITRE IV.
De l’invitation faite à Rollon en songe pour qu’il eût à se rendre
en Angleterre, et de sa victoire sur les Anglais.
TANDIS qu’il demeurait depuis longtemps déjà dans l’île de Scanza,
triste, agité des pensées pénibles qui tourmentaient son ame
ardente, et méditant de se venger de ses ennemis, un grand nombre
de ceux que la dureté du roi avait expulsés de la Dacie vinrent
auprès de Rollon. Ses membres étaient épuisé de fatigue, il avait
succombé au sommeil quand une fois il entendit retentir une voix
divine, qui lui dit: « Rollon, lève-toi promptement, hâte-toi de
traverser la mer avec tes navires et de te rendre en Angleterre.
Là tu apprendras que tu dois retourner sain et sauf dans ta
patrie, et y jouir à jamais et sans aucun trouble d’une douce
paix. » Rollon ayant raconté ce songe à un certain homme sage et
serveur du Christ, cet homme l’interpréta de la manière que voici:
« Dans un temps à venir qui s’approche, tu seras purifié par le
très-saint baptême, tu deviendras un très-digne serviteur du
Christ, tu passeras de l’erreur du siècle présent jusques aux
Anglais, c’est-à-dire aux anges, et tu feras avec eux une paix de
gloire immortelle. » Aussitôt faisant attacher des voiles à ses
navires, les munissant de leurs rames, et les chargeant de grain,
de vin et de pièces de lard, Rollon traversa la mer à force de
voiles, et arriva chez les Anglais, desirant y demeurer long-temps
et en repos. [p. 28] Les habitans de ce territoire ayant appris
l’arrivée de Rollon-le-Dace, levèrent une grande armée contre lui
et firent tous leurs efforts pour le chasser de leur pays. Lui,
selon son usage, marchant au combat sans hésiter, se porta à leur
rencontre, leur tua un grand nombre d’hommes, et les autres ayant
pris la fuite, il fatigua leurs épaules de sa lance. Enfin de plus
grandes forces s’étant réunies aux hommes du pays qui avaient déjà
pris les armes, ils conduisirent une nouvelle armée contre Rollon
et cherchèrent à le tuer ou à le mettre en fuite. Mais, Rollon
instruit aux travaux de la guerre, et rendu plus terrible par la
nécessité de vaincre, couvert d’un casque merveilleusement garni
en or, et revêtu d’une cuirasse à triple tissu, marcha vivement et
sans hésitation contre les bandes armées qui s’avançaient pour le
combattre; de son bras vigoureux il renversa des milliers d’hommes
par terre, et poursuivant les fuyards d’une course rapide, il fit
prisonniers plusieurs de leurs chefs; puis revenant sur le champ
de bataille il ensevelit les corps des morts, fit enlever et
transporter les blessés, et enchaîna ses prisonniers sur ses
navires. Alors incertain entre trois projets différents, savoir,
de retourner dans la Dacie, de se diriger vers la France, ou de
demeurer sur le sol Anglais pour l’affliger par de nouveaux
combats et de s’en rendre maître, il tomba dans une grande
agitation, et devint extrêmement triste.
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CHAPITRE V.
D’un songe de Rollon, et de l’explication de ce songe par un
certain chrétien.
TANDIS qu’il demeurait constamment préoccupé de ses sollicitudes,
et que les hommes de cette contrée se soumettaient à son joug et
s’attachaient fidèlement à lui, une certaine nuit que le sommeil
s’insinuait doucement dans ses membres et lui procurait un repos,
image de la mort, Rollon crut se voir supérieur à tous les hommes,
et transporté dans une habitation, sur la montagne la plus élevée
de France, au sommet de laquelle était une fontaine d’eau limpide
et odoriférante, dans laquelle il se lavait et se purifiait de la
souillure et de la démangeaison de la lèpre. Tandis qu’il
demeurait encore au sommet de cette montagne, il crut voir en
outre, tout autour de la base de la montagne et de tous les côtés,
de nombreux milliers d’oiseaux de diverses espèces et de couleurs
variées, ayant de plus les ailes gauches très-rouges, et
disséminés en long et en large si loin et en une telle quantité
que sa vue, quoique perçante et fixée sur eux, ne pouvait en
découvrir la fin. Du reste ces oiseaux s’envolant tour à tour et
se dirigeant vers le sommet de la montagne, s’approchaient
alternativement de la fontaine et venaient s’y laver et s’y
baigner, comme les oiseaux ont coutume de faire par un temps qui
annonce une pluie prochaine. Lorsque tous eurent pris ainsi ce
bain merveilleux, ils s’arrêtèrent à une [p. 30] bonne place, sans
distinction de genres ni d’espèces, sans se faire aucune querelle,
se mirent à manger les uns après les autres et en bonne amitié;
puis apportant de petites branches ils travaillèrent avec ardeur à
faire des nids, et même aussitôt qu’ils en recevaient le
commandement de celui qui les voyait en songe, ils se mettaient à
couver sans aucun effort.
Rollon s’étant éveillé et se souvenant de la vision qui lui était
apparue, appela auprès de lui les principaux de ses chefs, fit
venir aussi les chefs qu’il avait faits prisonniers dans la
bataille, leur raconta sans délai tous les détails de sa vision et
leur demanda ce qu’ils pensaient du sens mystérieux de ce songe.
Tous demeuraient en silence, lorsque l’un des captifs, imbu de la
foi de la religion chrétienne, et saisi tout à coup, par
l’inspiration divine, d’un esprit prophétique, expliqua le sens
mystérieux de cette vision, disant: « Cette montagne de la France,
sur laquelle tu as cru te voir élevé, désigne l’Eglise de ce
royaume. La fontaine qui était au sommet de la montagne, signifie
le baptême de régénération. Par la lèpre et la démangeaison dont
tu étais souillé, tu dois entendre les crimes et les péchés que tu
as commis. Tu t’es lavé dans les eaux de cette fontaine, et elles
t’ont purifié du mal de la lèpre et de la démangeaison; ce qui
veut dire que tu seras régénéré par le bain du baptême sacré et
purifié par lui de tous tes péchés. Par ces oiseaux d’espèces
diverses, qui avaient les ailes gauches très-rouges, et qui
étaient répandus au loin, tellement que ta vue ne pouvait en
découvrir la fin, tu dois entendre les hommes de diverses
provinces, ayant les bras garnis de leurs boucliers, [p. 31] qui
deviendront tes fidèles et que tu verras rassemblés autour de toi
en une multitude innombrable. Ces oiseaux plongeant dans la
fontaine, s’y baignant tour à tour et mangeant en commun,
désignent ce peuple souillé du poison de l’antique erreur, qui
doit être purifié symboliquement par le baptême et repu de la
nourriture du corps et du sang très-saints du Christ. Les nids que
ces oiseaux faisaient autour de la fontaine désignent les remparts
des villes détruites, et qui doivent être relevés. Les oiseaux
d’espèces diverses étaient attentifs à tes ordres, et les hommes
de divers royaumes te serviront, se coucheront devant toi, et
t’obéiront. »
Réjoui par cette admirable interprétation, Rollon délivra de leur
fers celui qui avait interprété sa vision et tous les autres
prisonniers, et les ayant enrichis de ses dons, il les renvoya
remplis de joie.