CHAPITRE III.

Comment le roi attaqua dans la nuit les villes de Rollon. — De la

mort de Gurim son frère, et de l’arrivée de Rollon dans l’île de

Scanza avec six navires.

ENFIN le roi perfide après avoir médité en son cœur méchant la

fraude qu’il avait déjà conçue, assembla un jour son armée, et

marchant de nuit et envahissant le territoire des deux frères, il

plaça une embuscade non loin des murs de la ville et commença à

[p. 26] l’assiéger. Alors Rollon et son frère Gurim et ceux qui

étaient avec eux, s’élançant hors de la ville, poursuivirent le

roi, qui tourna le dos et feignit de prendre la fuite. Lorsque

Rollon eut dépassé le lieu où était placée une embuscade, une

partie des hommes qui s’y étaient cachés sortit aussitôt et se

dirigea vers la ville. L’ayant trouvée dégarnie de ses hommes

d’armes, les gens du roi y mirent le feu et enlevèrent de riches

dépouilles; les autres cependant se mirent à la poursuite de

Rollon, qui chassait le roi devant lui avec toute la fureur d’un

ennemi. Or le roi voyant que la ville était embrasée, et que les

gens de l’embuscade avaient repris l’avantage, revint sur ses pas

et combattit contre Rollon. Un grand nombre d’hommes du parti de

Rollon furent massacrés, et Gurim son frère succomba dans la

bataille. Alors Rollon se voyant placé entre deux armées, dont

l’une feignait de s’enfuir, tandis que l’autre sortait de son

embuscade, voyant en outre son frère mort et se trouvant lui-même

tout couvert de blessures, s’enfuit, non sans peine, suivi

seulement d’un petit nombre d’hommes. Le roi assiégeant alors et

prenant les villes, soumit à son joug le peuple qui s’était

révolté et murmurait encore contre lui. Rollon ne pouvant demeurer

en Dacie par crainte du roi, dont il se méfiait, aborda avec six

navires à l’île de Scanza. Alors la Dacie, privée de son brave

duc, de son patrice et de son vigoureux défenseur, poussa de

profonds gémissemens et se mit à répandre des torrens de larmes.

[p. 27]

CHAPITRE IV.

De l’invitation faite à Rollon en songe pour qu’il eût à se rendre

en Angleterre, et de sa victoire sur les Anglais.

TANDIS qu’il demeurait depuis longtemps déjà dans l’île de Scanza,

triste, agité des pensées pénibles qui tourmentaient son ame

ardente, et méditant de se venger de ses ennemis, un grand nombre

de ceux que la dureté du roi avait expulsés de la Dacie vinrent

auprès de Rollon. Ses membres étaient épuisé de fatigue, il avait

succombé au sommeil quand une fois il entendit retentir une voix

divine, qui lui dit: « Rollon, lève-toi promptement, hâte-toi de

traverser la mer avec tes navires et de te rendre en Angleterre.

Là tu apprendras que tu dois retourner sain et sauf dans ta

patrie, et y jouir à jamais et sans aucun trouble d’une douce

paix. » Rollon ayant raconté ce songe à un certain homme sage et

serveur du Christ, cet homme l’interpréta de la manière que voici:

« Dans un temps à venir qui s’approche, tu seras purifié par le

très-saint baptême, tu deviendras un très-digne serviteur du

Christ, tu passeras de l’erreur du siècle présent jusques aux

Anglais, c’est-à-dire aux anges, et tu feras avec eux une paix de

gloire immortelle. » Aussitôt faisant attacher des voiles à ses

navires, les munissant de leurs rames, et les chargeant de grain,

de vin et de pièces de lard, Rollon traversa la mer à force de

voiles, et arriva chez les Anglais, desirant y demeurer long-temps

et en repos. [p. 28] Les habitans de ce territoire ayant appris

l’arrivée de Rollon-le-Dace, levèrent une grande armée contre lui

et firent tous leurs efforts pour le chasser de leur pays. Lui,

selon son usage, marchant au combat sans hésiter, se porta à leur

rencontre, leur tua un grand nombre d’hommes, et les autres ayant

pris la fuite, il fatigua leurs épaules de sa lance. Enfin de plus

grandes forces s’étant réunies aux hommes du pays qui avaient déjà

pris les armes, ils conduisirent une nouvelle armée contre Rollon

et cherchèrent à le tuer ou à le mettre en fuite. Mais, Rollon

instruit aux travaux de la guerre, et rendu plus terrible par la

nécessité de vaincre, couvert d’un casque merveilleusement garni

en or, et revêtu d’une cuirasse à triple tissu, marcha vivement et

sans hésitation contre les bandes armées qui s’avançaient pour le

combattre; de son bras vigoureux il renversa des milliers d’hommes

par terre, et poursuivant les fuyards d’une course rapide, il fit

prisonniers plusieurs de leurs chefs; puis revenant sur le champ

de bataille il ensevelit les corps des morts, fit enlever et

transporter les blessés, et enchaîna ses prisonniers sur ses

navires. Alors incertain entre trois projets différents, savoir,

de retourner dans la Dacie, de se diriger vers la France, ou de

demeurer sur le sol Anglais pour l’affliger par de nouveaux

combats et de s’en rendre maître, il tomba dans une grande

agitation, et devint extrêmement triste.

[p. 29]

CHAPITRE V.

D’un songe de Rollon, et de l’explication de ce songe par un

certain chrétien.

TANDIS qu’il demeurait constamment préoccupé de ses sollicitudes,

et que les hommes de cette contrée se soumettaient à son joug et

s’attachaient fidèlement à lui, une certaine nuit que le sommeil

s’insinuait doucement dans ses membres et lui procurait un repos,

image de la mort, Rollon crut se voir supérieur à tous les hommes,

et transporté dans une habitation, sur la montagne la plus élevée

de France, au sommet de laquelle était une fontaine d’eau limpide

et odoriférante, dans laquelle il se lavait et se purifiait de la

souillure et de la démangeaison de la lèpre. Tandis qu’il

demeurait encore au sommet de cette montagne, il crut voir en

outre, tout autour de la base de la montagne et de tous les côtés,

de nombreux milliers d’oiseaux de diverses espèces et de couleurs

variées, ayant de plus les ailes gauches très-rouges, et

disséminés en long et en large si loin et en une telle quantité

que sa vue, quoique perçante et fixée sur eux, ne pouvait en

découvrir la fin. Du reste ces oiseaux s’envolant tour à tour et

se dirigeant vers le sommet de la montagne, s’approchaient

alternativement de la fontaine et venaient s’y laver et s’y

baigner, comme les oiseaux ont coutume de faire par un temps qui

annonce une pluie prochaine. Lorsque tous eurent pris ainsi ce

bain merveilleux, ils s’arrêtèrent à une [p. 30] bonne place, sans

distinction de genres ni d’espèces, sans se faire aucune querelle,

se mirent à manger les uns après les autres et en bonne amitié;

puis apportant de petites branches ils travaillèrent avec ardeur à

faire des nids, et même aussitôt qu’ils en recevaient le

commandement de celui qui les voyait en songe, ils se mettaient à

couver sans aucun effort.

Rollon s’étant éveillé et se souvenant de la vision qui lui était

apparue, appela auprès de lui les principaux de ses chefs, fit

venir aussi les chefs qu’il avait faits prisonniers dans la

bataille, leur raconta sans délai tous les détails de sa vision et

leur demanda ce qu’ils pensaient du sens mystérieux de ce songe.

Tous demeuraient en silence, lorsque l’un des captifs, imbu de la

foi de la religion chrétienne, et saisi tout à coup, par

l’inspiration divine, d’un esprit prophétique, expliqua le sens

mystérieux de cette vision, disant: « Cette montagne de la France,

sur laquelle tu as cru te voir élevé, désigne l’Eglise de ce

royaume. La fontaine qui était au sommet de la montagne, signifie

le baptême de régénération. Par la lèpre et la démangeaison dont

tu étais souillé, tu dois entendre les crimes et les péchés que tu

as commis. Tu t’es lavé dans les eaux de cette fontaine, et elles

t’ont purifié du mal de la lèpre et de la démangeaison; ce qui

veut dire que tu seras régénéré par le bain du baptême sacré et

purifié par lui de tous tes péchés. Par ces oiseaux d’espèces

diverses, qui avaient les ailes gauches très-rouges, et qui

étaient répandus au loin, tellement que ta vue ne pouvait en

découvrir la fin, tu dois entendre les hommes de diverses

provinces, ayant les bras garnis de leurs boucliers, [p. 31] qui

deviendront tes fidèles et que tu verras rassemblés autour de toi

en une multitude innombrable. Ces oiseaux plongeant dans la

fontaine, s’y baignant tour à tour et mangeant en commun,

désignent ce peuple souillé du poison de l’antique erreur, qui

doit être purifié symboliquement par le baptême et repu de la

nourriture du corps et du sang très-saints du Christ. Les nids que

ces oiseaux faisaient autour de la fontaine désignent les remparts

des villes détruites, et qui doivent être relevés. Les oiseaux

d’espèces diverses étaient attentifs à tes ordres, et les hommes

de divers royaumes te serviront, se coucheront devant toi, et

t’obéiront. »

Réjoui par cette admirable interprétation, Rollon délivra de leur

fers celui qui avait interprété sa vision et tous les autres

prisonniers, et les ayant enrichis de ses dons, il les renvoya

remplis de joie.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 10 / 168 题