CHAPITRE VII.

De la tempête que Rollon eut à essuyer en se rendant de

l’Angleterre vers le royaume de France, et comment il aborda sur

les côtes du pays des Walgres. 4

ALORS Rollon, réjoui des paroles du roi lui répondit, à ce qu’on

rapporte: « O le plus illustre de tous les rois, je te rends

grâces de ta bonne volonté, et je desire que tu fasses tout ce que

tu as dit devoir être fait entre moi et toi. Je ne séjournerai pas

très-long-temps dans ton royaume et je me rendrai en France le

plus tôt qu’il me sera possible. En quelque lieu de la terre que

je sois, je demeurerai ton ami et te serai uni par les liens d’une

affection inaltérable. » A ces mots ils conclurent une alliance

indissoluble, et s’étant [p. 35] mutuellement enrichis par

d’admirables présens, chacun retourna chez lui avec les siens.

Durant toute la saison de l’hiver, le duc Rollon fit préparer avec

un soin extrême ses navires et toutes les choses dont il avait

besoin pour le voyage, et il appela auprès de lui des chevaliers

anglais, tous brillans de jeunesse, qui s’étaient faits ses hommes

et devaient partir avec lui.

Or, à l’époque du printemps, lorsque les fleurs commencèrent à

briller en abondance, lorsque les lis odorans et blancs de lait

fleurissaient au milieu des violettes empourprées, Rollon se

souvenant toujours de la vision qui l’avait invité à se rendre en

France, fit déployer les voiles de ses vaisseaux et partit avec sa

flotte. Mais lorsque les vents légers l’eurent poussé en pleine

mer, lorsqu’on ne vit plus que le ciel enveloppant la surface des

eaux, les esprits malins, sachant que tous ces hommes devaient

être purifiés par le baptême au nom du Christ, et obtenir ainsi la

gloire qu’eux-mêmes ont perdue, s’affligèrent et coururent à leur

rencontre pour leur susciter de nouveaux périls. Les vents

s’élancèrent hors de leurs cavernes, et la mer s’entr’ouvrant

devant eux dans ses plus grandes profondeurs, ses flots se

soulevèrent jusque vers les astres. Au milieu des éclairs sans

cesse renaissans le ciel retentit des éclats du tonnerre, et

d’épaisses ténèbres s’appesantirent sur la flotte; les rames

furent brisées et les voiles ne purent résister à la violence des

vents. Epuisés et n’ayant plus de forces, les navigateurs

s’abandonnèrent à la fureur de la tempête; les vaisseaux

flottaient çà et là, comme à travers des montagnes et des vallons,

et tous se voyaient à chaque instant menacés de la mort. Alors [p.

36] Rollon se prosternant sur son navire, élevant les bras vers le

ciel, prononça ces paroles d’une voix humble et craintive:

« O Dieu tout-puissant, qui remplis de ta lumière les demeures

célestes, qui possèdes le ciel et la terre, dont la divinité est

de tous les siècles, qui embrasses toutes choses dans le cercle de

ton éternité, qui, par le bienfait de la vision que tu m’as

montrée, veux que d’ici à peu de temps je devienne serviteur du

Christ, moi tout infecté de vices, tout rempli de péchés et de

souillures, accueille mes vœux avec bonté, sois favorable à mes

prières, apaise les flots irrités au milieu de ces débris,

délivre-nous de tant de fatigues et de périls; calme, adoucis,

comprime la mer agitée par cette trop violente tempête. »

A peine cette prière était-elle terminée, la mer devint calme, et

la tempête se dissipa. Bientôt les Danois poussés par un vent

favorable traversèrent les immenses espaces de la mer, et leurs

navires tout brisés par l’ouragan abordèrent sur les côtes des

Walgres.

[p. 37]

CHAPITRE VIII.

Comment Rollon vainquit les Walgres, qui voulurent lui résister,

ainsi que Rainier, duc du Hainaut, et Radbold, prince de Frise. —

De douze navires chargés de vivres et d’autant de vaisseaux

remplis de chevaliers, que le roi des Anglais Alstem envoya à

Rollon tandis qu’il était en ce pays.

OR les Walgres ayant appris qu’une nation barbare, poussée par la

violence de la tempête, venait d’aborder sur leurs côtes,

rassemblèrent la multitude des gens de leur pays, et allèrent

assaillir le duc Rollon à peine échappé aux fureurs de la mer.

Mais lui, se relevant selon sa coutume et marchant contre eux pour

combattre, frappa de mort un grand nombre d’entre eux, les envoya

dans l’enfer, et les autres, il les mit en fuite, ou les fit

prisonniers. Comme il demeura long-temps en ces lieux, dévastant

le pays des Walgres, le roi très-chrétien des Anglais, Alstem, le

plus distingué de tous les rois par ses vertus, se souvenant de

son amitié et du traité par lequel il s’était uni à jamais avec

Rollon, envoya à l’illustre duc, dans le pays des Walgres, douze

navires chargés de grains, de vin et de lard, et autant de

vaisseaux remplis de chevaliers armés. Réjoui de ces dons, Rollon

renvoya au roi ses députés enrichis de très-beaux présens, lui

adressant en outre mille actions de grâces, et lui promettant par

leur entremise qu’il serait toujours son serviteur. Or les Walgres

croyant, à raison de la grande quantité de grains qui lui était

apportée, que [p. 38] Rollon voulait demeurer à jamais chez eux,

appelèrent à eux Rainier au long cou, duc de Hasbaigne et du

Hainaut, et Radbold, prince de Frise, et levant une armée dans

d’autres contrées, ils allèrent attaquer Rollon. Celui-ci se

battit très-souvent contre eux sans la moindre crainte, leur tua

beaucoup de milliers d’hommes, mit en fuite Rainier au long cou et

Radbold le Frison, et les repoussa dans leurs châteaux. Ensuite il

dévasta et livra aux flammes tout le territoire des Walgres.

Irrité de leurs attaques, il marcha en toute hâte contre les

Frisons et se mit à ravager tout leur pays. Alors les Frisons,

rassemblant promptement une nombreuse population, et s’associant

une multitude de petites peuplades qui habitaient sur les confins

de la Frise, s’avancèrent d’une marche rapide pour aller attaquer

Rollon, qui résidait alors sur les bords d’un fleuve, et qui avait

aussi réuni ses nombreux bataillons. Mais Rollon et ceux qui

étaient avec lui, se voyant menacés de toutes les horreurs de la

guerre, mirent les genoux en terre, et portant leurs boucliers en

avant, se confiant au tranchant sacré de leurs glaives étincelans,

attendirent le signal de la bataille. Les Frisons, jugeant que

leur troupe était peu nombreuse, engagèrent un combat qui ne

devait pas tourner à leur avantage. Alors les Daces se relevant et

s’élançant sur eux, en firent un grand massacre, leur prirent

plusieurs de leurs princes et emmenèrent à leurs navires une

troupe innombrable de prisonniers. Dès ce moment les autres

Frisons, se défiant d’eux-mêmes, devinrent tributaires de Rollon,

et obéirent à ses ordres en toutes choses. Après avoir imposé,

levé et recueilli un tribut sur la [p. 39] Frise, Rollon fit

aussitôt lever dans les airs les voiles de ses navires, et dirigea

leurs proues vers les terres de Rainier au long cou, desirant se

venger de cet homme, qui avec les Frisons avait porté secours aux

Walgres déjà vaincus dans une bataille. Ayant navigué sur la mer,

Rollon entra dans le fleuve de l’Escaut, et ravageant sur les deux

rives le territoire de Rainier au long cou, il arriva enfin à une

certaine abbaye nommée Condat. Rainier lui livra plusieurs

combats; mais Rollon sortit de tous ces combats vainqueur et

puissant. Le pays fut dévasté, et eut à souffrir toutes sortes de

maux de la part des deux armées. Cependant une terrible famine

survint, parce que la terre n’était plus déchirée par la charrue.

Le peuple fut affligé par la disette, et détruit par la faim et la

guerre. Tous désespéraient de leur vie, se voyant privés des

alimens qui l’entretiennent. Un certain jour donc, Rainier s’étant

placé en embuscade dans l’intention de tomber à l’improviste sur

les Daces, ceux-ci s’étant rassemblés de tous côtés,

l’enveloppèrent, s’emparèrent de sa personne, malgré sa vive

résistance, et le conduisirent enchaîné devant Rollon.

Ce même jour les gens de Rainier, voulant prendre quelques Daces,

se cachèrent dans un lieu de retraite, attaquèrent douze des

chevaliers de Rollon avec une grande vigueur, et les firent

prisonniers. Alors la femme de Rainier, pleurant et se lamentant

sur son sort, convoqua ses chefs, et les envoya à Rollon pour lui

demander de lui rendre son seigneur en échange de ses douze

compagnons d’armes. Rollon ayant reçu sa députation, la lui

renvoya sur-le-champ, en disant: [p. 40] « Rainier ne te sera

point rendu; mais je lui ferai couper la tête si tu ne me renvoies

d’abord mes compagnons, si tu ne me livres en outre tout ce qu’il

y a d’or et d’argent dans son duché, sous le serment de la

religion chrétienne, et si de plus cette contrée ne me paie un

tribut. » Bientôt l’épouse de Rainier, affligée du mauvais succès

de sa députation, renvoya à Rollon ses compagnons prisonniers, et

lui fit porter tout l’or et l’argent qu’elle put trouver en tous

lieux. Elle y ajouta même celui qui appartenait aux autels sacrés

et tous les impôts du duché, en faisant serment qu’elle ne

possédait ni ne pouvait prélever plus de métal, et en adressant en

même temps à Rollon des prières et des paroles de supplication

pour qu’il lui rendît son époux. Emu de compassion et touché des

paroles de ceux qui l’imploraient en supplians, Rollon fit venir

devant lui Rainier au long cou, et lui fit entendre ce langage de

paix: « Rainier, duc et chevalier très-redoutable, issu du sang

illustre des rois, des ducs et des comtes, quelle offense

t’avais-je faite autrefois pour que tu combattisses contre moi

avec les Walgres et les Frisons? Maintenant si tu voulais te

livrer à tes fureurs, tu n’as plus ni armes, ni satellites; et si

tu voulais t’échapper par la fuite, maintenant enlacé dans les

fers et captif, tu ne pourrais te sauver. Je t’ai rendu le talion

à toi ainsi qu’aux Frisons pour les maux que vous m’avez faits

sans aucun motif. Ta femme et tes chefs m’ont envoyé pour toi tout

ce qu’ils ont pu ramasser d’or et d’argent. Je te rendrai la

moitié de ces dons accumulés, et je te renverrai à ta femme.

Maintenant donc [p. 41] calme-toi, apaise-toi; que désormais il

n’y ait plus de discorde, mais plutôt qu’il y ait à jamais entre

moi et toi paix et amitié. » A ces mots, les jambes de Rainier

furent délivrées de leurs chaînes. Aussitôt Rollon s’unit à lui

par un traité, l’enrichit de ses dons et de très-grands présens,

et lui ayant même rendu la moitié de ceux qu’il en avait reçus, il

le renvoya ensuite à sa femme.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 12 / 168 题