DES FAITS ET GESTES DE ROLLON, PREMIER DUC DE NORMANDIE.
CHAPITRE PREMIER.
De la noblesse et valeur du père de Rollon, et comment les jeunes
gens de la Dacie, qui avaient été désignés par ordre du roi pour
en être expulsés, se rendirent auprès de Rollon et de Gurim son
frère pour implorer leur secours contre le roi.
UN grand nombre d’années s’étaient écoulées, à la suite de ces
événemens, et la France commençait à se reposer quelque peu de ces
bruyans désordres, lorsque le Danemarck agitant de nouveau des
tisons embrasés, en vertu de son droit d’expulsion, résolut,
conformément à ses antiques lois, de chasser de nouveau du sol
natal beaucoup de chevaliers, brillans de tout l’éclat de la
jeunesse.
En ces jours vivait dans la Dacie un certain vieillard, le plus
riche de tous en toutes sortes de richesses, environné de toutes
parts d’une foule innombrable de chevaliers, qui jamais ne courba
sa tête devant aucun roi, et jamais ne mit ses mains dans les
mains d’un autre, quel qu’il fût, pour se recommander à lui et lui
promettre ses services. Cet homme, possédant presque en totalité
le royaume de Dacie, conquit en outre les territoires limitrophes
de la Dacie [p. 22] et de l’Alanie, et par sa force et sa
puissance il subjugua les peuples de ce pays, à la suite d’un
grand nombre de combats. Il était le plus distingué par sa valeur,
parmi tous les Orientaux, et se montrait en outre supérieur à eux
par la réunion de toutes les vertus. Il mourut et laissa après lui
deux fils, vaillans dans les combats, habiles à la guerre, beaux
de corps, remplis de vigueur et de courage. L’aîné se nommait
Rollon et le plus jeune Gurim. Les jeunes gens désignés pour être
expulsés de leur pays allèrent trouver ces deux hommes, et
fléchissant le genou, baissant la tête, les suppliant avec
humilité, ils leur dirent d’une voix unanime: « Prêtez nous votre
secours et accordez-nous votre appui; nous demeurerons toujours
sous votre protection, et nous travaillerons incessamment pour
votre service. Notre roi veut nous expulser de la Dacie, et nous
enlever entièrement nos terres et nos bénéfices. » Alors les deux
frères répondirent à ceux qui venaient les supplier humblement,
disant: « Nous vous secourrons certainement, nous vous ferons
demeurer en Dacie à i’abri des menaces du roi, et nous vous ferons
jouir en paix et en sécurité de tout ce qui vous appartient. »
Ceux-là ayant entendu ces paroles, tombèrent aux pieds de Rollon
et de Gurim, les embrassèrent et s’en retournèrent aussitôt, se
félicitant des réponses de ces princes. Cependant la renommée
répand un bruit véritable, et le porte même aux oreilles du roi de
Dacie, savoir que le duc très-puissant, le père de Rollon et de
Gurim, jouit enfin du suprême repos. Alors le roi se souvenant de
tous les maux que ce duc lui a fait endurer, appelle [p. 23]
auprès de lui tous les grands de son Empire, et leur dit: « Vous
n’ignorez point que le père de Rollon et de Gurim est mort.
J’attaquerai donc leur pays, je prendrai les villes et les
châteaux et les lieux les mieux fortifiés, je me vengerai des
actions du père sur les fils, et les écrasant je me réjouirai à
satiété de leurs maux. Je vous prie, vous et les vôtres,
préparez-vous pour accomplir cette entreprise. » Puis l’époque du
départ ayant été désignée, tous s’en retournèrent avec les leurs
aux lieux d’où ils étaient venus. Bientôt la jeunesse bouillante
de la Dacie, remplie de zèle et d’ardeur, prépare toutes les
choses nécessaires pour cette expédition. Les uns, appelant à leur
aide l’art du forgeron, fabriquent de légers boucliers et des
javelots brillans. D’autres aiguisent avec soin leurs dards, leurs
épées et leurs haches. La nouvelle de ces faits arrive inopinément
aux oreilles de Rollon et de Gurim, et ils se troublent en
recevant ces premiers rapports. Convoquant, aussitôt une nombreuse
armée, ils s’entourent d’une foule de jeunes gens, d’une multitude
d’hommes de moyen âge, de vieillards et de ceux qui étaient
désignés pour être expulsés, et étendant la main ils commandent le
silence.
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CHAPITRE II.
Comment Rollon s’étant révolté contre le roi pendant cinq ans, le
roi lui demande et obtient la paix frauduleusement.
A peine les murmures de ce peuple en tumulte sont-ils apaisés,
Rollon s’élevant au dessus de tous et se plaçant sur un siége
convenable, commence à parler d’une bouche qui distille le miel: «
Vous en qui bouillonne l’ardeur de la jeunesse, qui brillez par
tout l’éclat de la plus haute valeur, c’est à vous que je
m’adresse. Imitez par votre activité vos vénérables pères, vos
aïeux et ancêtres. Rassemblez toutes vos forces, déployez toute
votre vigueur, et ne craignez point de ne pouvoir attaquer ces
hommes avec des forces égales aux leurs. Voici, le roi de ce
royaume a le projet de triompher de nous, d’envahir la monarchie
soumise à notre domination, de nous perdre et de vous perdre tous.
Avant donc qu’il s’empare de la terre que nous possédons par droit
d’héritage, devançons-le en allant occuper nous-mêmes la terre
qu’il gouverne, et opposons-nous à sa marche en ennemis déclarés.
» Tous aussitôt, réjouis de ces paroles, se réunissent en
plusieurs armées, vont envahir les terres du roi et les dévastent
entièrement, portant de tous côtés les feux de Vulcain. Le roi
ayant appris ces nouvelles, marche au combat contre Rollon et son
frère Gurim, et après avoir combattu long-temps, il tourne le dos
et court se réfugier dans ses villes. Alors Rollon ensevelit les
[p. 25] morts de son armée et laisse sans sépulture ceux de
l’armée du roi. Durant tout le cours d’un lustre, la guerre ayant
continué entre le roi et Rollon, enfin le roi adressa à Rollon des
paroles de paix, mais qui cachaient une fraude: « II n’y a rien
entre toi et moi, si ce n’est à raison du voisinage. Permets, je
te prie, que la chose publique demeure en repos, en sorte qu’il me
soit donné de posséder tranquillement ce qui m’appartient de
droit, ce qui a appartenu à mon père, et à toi aussi ce qui
t’appartient de droit, ce qui a appartenu à ton père. Que la paix
et la concorde soient donc établies entre moi et toi par un traité
inviolable. » Alors Rollon et Gurim, leurs chevaliers et ceux qui
avaient été désignés pour être expulsés, approuvèrent fort cette
paix. On détermina le moment où la paix serait jurée des deux
parts: chacun des deux contractans se rendit à l’assemblée, et
ayant échangé mutuellement de riches présens, ils conclurent un
traité d’amitié.