CHAPITRE X.

Comment Hastings, croyant que la ville de Luna était Rome, et ne

pouvant la prendre de vive force, la prit par artifice et la

détruisit.

ENFIN le scélérat Hastings fut transporté à 1’église; l’homme

plein de ruse fut arrosé des eaux sacrées du [p. 19] baptême et en

sortit en loup dévorant. Pour leur malheur, l’évêque et le comte

le présentèrent sur les fonts du baptême, et de là, après avoir

été oint du saint chrême, il fut rapporté à bras d’hommes sur son

navire. Ensuite, et au milieu du silence de la nuit, s’étant

cuirassé, Hastings se fait déposer dans un cercueil, et donne

ordre à ses compagnons de revêtir leurs cuirasses sous leurs

tuniques. Aussitôt on entend de grands gémissemens dans toute

l’armée, sur le bruit que Hastings le néophyte vient de mourir. Le

rivage de la mer retentit des cris de douleur que provoque la mort

d’un tel chef. On le transporte alors hors de son navire et on le

conduit l’église. L’évêque se couvre de ses vêtemens sacrés et se

dispose à immoler la très-sainte hostie en l’honneur du défunt. On

chante les prières pour son ame, afin que son corps chargé de

crimes, voué à la perdition et déjà enfermé dans le cercueil,

puisse recevoir la sépulture. Mais voilà, Hastings s’élance hors

de son cercueil et tue de son glaive l’évêque et le comte. Ensuite

lui et les siens assouvissent à l’improviste sur le petit peuple

leurs fureurs de loups dévorans. La maison de Dieu devient le

théâtre des crimes commis par son fatal ennemi, les jeunes gens

sont massacrés, les vieillards égorgés, la ville dévastée, et les

remparts renversés jusque dans leurs fondemens.

[p. 20]

CHAPITRE XI.

Comment les Païens, ayant découvert que cette ville n’était pas

Rome, se divisèrent. — Bier voulant retourner en Danemarck, mourut

dans la Frise. — Hastings ayant fait la paix avec le roi Charles,

reçut de lui la ville de Chartres, à titre de solde, et y habita.

LA ruine de cette ville ainsi accomplie, les Païens ayant

découvert qu’ils ne s’étaient point emparés de Rome, craignirent

de ne pouvoir réussir dans de nouvelles entreprises (car la rapide

renommée avait déjà instruit les Romains de leurs œuvres

profanes), et ayant tenu conseil, ils résolurent de repartir.

Bier, sous les drapeaux duquel se commettaient ces dévastations et

qui était le roi de ces armées, ayant voulu retourner dans son

pays, essuya un naufrage, eut beaucoup de peine à se faire

recevoir dans un port chez les Anglais, et perdit par la tempête

un grand nombre de ses vaisseaux. Il se rendit dans la Frise, et y

mourut.

Quant à Hastings, il alla trouver Charles 2, roi des Francs, lui

demanda la paix, l’obtint, et reçut en don la ville de Chartres, à

titre de solde. Par là la France respira un peu de tant

d’horribles désastres; la vengeance due à des crimes si énormes

fut suspendue, et l’on vit se manifester la miséricorde du Christ,

qui avec le Père et le Saint-Esprit gouverne le monde de toute

éternité, dans sa puissance ineffable.

[p. 21]

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 8 / 168 题