CHAPITRE V.

Comment Bier, fils de Lothroc, roi de Dacie, fut chassé de sa

patrie, selon la coutume, avec Hastings son gouverneur.

ENFIN cette loi demeura sans exécution sous une longue série de

rois, jusqu’au temps où le roi Lothroc, dont nous avons déjà

parlé, vint à succéder à son père. Ce roi, rappelant les lois de

ses ancêtres, força son fils nommé Bier, à la côte de fer, à

sortir de son royaume, avec une immense suite de jeunes gens et

avec Hastings, son gouverneur, homme rempli de méchanceté [p. 12]

en tout point, afin que, se rendant en des pays étrangers, Bier

conquît par les armes une nouvelle résidence. Ce Bier était appelé

côte de fer, non qu’il se couvrît le corps d’un bouclier, mais

parce que, marchant au combat sans armes, il était invulnérable et

bravait les efforts de toutes les armes, son corps ayant été

violemment frotté par sa mère de toutes sortes de poisons.

Hastings se voyant donc chassé et exilé de sa patrie avec son

jeune élève, envoya une députation pour inviter les chevaliers des

contrées voisines, hommes légers et avides de combats, à

s’associer à son expédition; et il assembla ainsi une armée

innombrable de jeunes guerriers. Que dirai-je de plus? Aussitôt on

construit des vaisseaux, on répare les boucliers et les plastrons,

on polit les cuirasses et les casques, on aiguise les épées et les

lances, et l’armée s’approvisionne en outre avec grand soin de

toutes sortes de traits; puis, au jour convenu, on met les

vaisseaux en mer, les chevaliers accourent en toute hâte, on

dresse les bannières, les voiles sont enflées par les vents, et

les loups dévorans s’en vont déchirer en pièces les brebis du

Seigneur, répandant en l’honneur de leur dieu Thur des sacrifices

de sang humain.

[p. 13]

CHAPITRE VI.

Comment ils arrivèrent dans le royaume des Francs, et dévastèrent

d’abord le pays du Vermandois.

TOUT couverts du sang de ces libations et poussés par un vent

favorable, ces hommes donc abordent à un port du Vermandois, l’an

851 de l’Incarnation du Seigneur. S’élançant alors hors de leurs

navires, ils livrent aussitôt tout le comté aux feux de Vulcain.

Dans leur fureur brutale ils incendient en outre le monastère de

Saint-Quentin et commettent sur le peuple chrétien d’horribles

cruautés. L’évêque de Noyon, Emmon, et ses diacres périssent sous

leur glaive, et le petit peuple, privé de son pasteur, est

massacré. De là allant attaquer les rives de.la Seine, les Danois

s’arrêtent avec leur flotte devant Jumiège, et commencent à

l’assiéger. Ce lieu est à bon droit appelé Gemmeticus; car ils y

gémissent sur leurs péchés, ceux qui n’auront point à gémir dans

les flammes vengeresses. Quelques-uns pensent qu’il a été appelé

ainsi Gemmeticus à raison du mot gemma, pierre précieuse, et parce

que la beauté de son site et l’abondance de ses productions le

font resplendir comme resplendit une pierre précieuse sur un

anneau. Au temps de Clovis, roi des Francs, ce lieu fut bâti par

le bienheureux Philibert, avec l’assistance de la reine Bathilde,

et il prit un tel développement qu’il en vint jusqu’à contenir

neuf cents moines. Un très-grand nombre d’évêques, de clercs ou de

nobles laïques, [p. 14] s’y retirèrent, dédaignant les pompes du

siècle, afin de combattre pour le roi Christ, et inclinèrent leur

tête sous le joug le plus salutaire. Les moines et autres habitans

de ce lieu, ayant appris l’arrivée des Païens, prirent la fuite,

cachant sous terre quelques-uns de leurs effets, en emportant

quelques autres avec eux, et ils se sauvèrent par le secours de

Dieu. Les Païens trouvant le pays abandonné, mirent le feu au

monastère de Sainte-Marie et de Saint-Pierre et à tous les

édifices, et réduisirent tous les environs en un désert. Cet acte

d’extermination ainsi consommé, et toutes les maisons se trouvant

renversées et détruites, ce lieu si long-temps comblé d’honneur et

qui avait brillé de tant d’éclat, devint le repaire des bêtes

féroces et des oiseaux de proie, et durant près de trente années

on n’y vit plus que des murailles que leur solidité avait

garanties et qui s’élevaient encore dans les airs, des arbustes

extrêmement serrés et des rejetons d’arbres, qui, de tous côtés,

sortaient du sein de la terre.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 4 / 168 题