LIVRE PREMIER.

COMMENT HASTINGS OPPRIMA LA NEUSTRIE AVANT L’ARRIVÉE DE ROLLON.

CHAPITRE PREMIER.

Comment la vigueur des Francs s’affaiblit après avoir long-temps

brillé avec éclat, en sorte qu’ils se trouvèrent moins en état de

résister aux barbares Païens.

DÈS le moment où la nation des Francs, recueillant ses forces, eut

secoué le joug de la servitude romaine, et courbé sa tête sous la

domination des rois, l’église du Christ, prenant un rapide

développement et portant des fruits d’un doux parfum, poussa ses

conquêtes jusques aux limites de l’Occident. Car en ce temps les

rois eux-mêmes, vaillans dans les exercices de la guerre, et

s’appuyant de toute la vigueur de la foi chrétienne, remportaient

fréquemment de très-grands triomphes sur les ennemis dont ils

étaient de toutes parts enveloppés. Sous leur gouvernement la

vigne du Christ, grandissant sans cesse, produisit d’innombrables

rameaux de Fidèles. De cette vigne [p. 6] sortirent de

très-nombreuses troupes de moines, lesquelles s’élançant comme des

essaims d’abeilles s’élancent de leurs ruches, transportèrent dans

les demeures célestes les rayons de leur miel, formé de toutes les

fleurs du monde. Par eux a été élevée cette maison de la Jérusalem

éternelle, semblable à ces étoiles brillantes qui resplendissent

de toute éternité devant les yeux du roi éternel. Durant un long

temps cette Eglise puissante déploya chez les Francs et sous

divers rois une grande vigueur, jusqu’au temps où les quatre fils

de l’empereur Louis ayant renoncé à la paix, la très-grande gloire

qu’avait acquise le royaume des Francs commença à être ébranlée,

de telle sorte que rassemblant de tous côtés leurs forces et se

battant deux contre deux, sur le territoire d’Auxerre, auprès du

bourg de Fontenay, ils en vinrent enfin, sous l’instigation du

diable, à satisfaire leurs déplorables inimitiés par un massacre

réciproque de Chrétiens. Ainsi, dépouillant presque entièrement

leur patrie de la protection de ses chevaliers par la fréquence de

leurs combats, ils la laissèrent, sans force, exposée aux

invasions des Barbares ou de tout autre ennemi. En ce temps les

Païens, sortant en foule des pays du Norique ou du Danemarck, avec

le fils de leur roi Lothroc, qui se nommait Bier, à la côte de

fer, et avec Hastings, le plus méchant de tous les Païens, qui

dirigeait cette expédition, affligèrent de toutes sortes de

calamités les habitans des rivages de la mer, renversant les cités

et incendiant les abbayes. Nous dirons tout à l’heure quel était

ce Lothroc, et de quelle race il descendait. Mais, avant cela,

disons quelques mots sur la position de la Dacie.

[p. 7]

CHAPITRE II.

Des trois parties du monde, de celle dans laquelle est située la

Dacie, et de la position de ce pays.

AYANT décrit le globe de l’univers entier, et mesuré avec habileté

le contour et la superficie de la terre, laquelle est de tous

côtés enveloppée à jamais par l’Océan, et ayant supposé quatre

points cardinaux dans l’espace du ciel, les cosmographes ont

divisé cette même terre en trois parties, et les ont appelées

l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Et puisque nous faisons mention en

ce lieu des trois parties de la terre, il ne sera pas inutile que

nous rappelions en peu de mots ce que dit à ce sujet le

bienheureux Augustin, dans le seizième livre de la Cité de Dieu: «

L’Asie, dit-il, s’étend, à l’Orient, du Midi jusqu’au Septentrion;

l’Europe, à l’Occident, vers le Septentrion; et l’Afrique, aussi à

l’Occident, jusqu’au Midi. Ainsi l’Europe et l’Afrique occupent à

elles deux une moitié du monde, et l’Asie seule l’autre moitié. On

a divisé les deux premières parties, parce que c’est entre ces

deux-là que vient de l’Océan toute l’eau qui coule au milieu des

terres, et qui nous fait une grande mer. Ainsi si l’on divisait le

monde en deux parties seulement, celle de l’Orient et celle de

l’Occident, l’Asie ferait l’une de ces parties, et l’Europe et

l’Afrique feraient l’autre. » Après cette courte citation,

revenons à notre propos.

[p. 8] L’Europe, coupée d’un grand nombre de fleuves et divisée en

plusieurs provinces, est bornée à ses extrémités par les eaux de

la mer. L’une de ses provinces, la plus étendue, qui contient une

innombrable population et qui est aussi plus riche que les autres,

se nomme Germanie. Dans cette contrée se trouve le fleuve Ister,

qui prend sa source au sommet du mont Athnoe, et qui étant

augmenté à profusion par les eaux de soixante rivières, et coulant

avec violence du midi vers l’orient, sépare la Germanie de la

Scythie, jusqu’aux lieux où il va se jeter dans la mer de Scythie,

et est appelé le Danube. Dans ce vaste espace qui s’étend depuis

le Danube jusqu’aux rivages de la mer de Scythie, sont répandues

et habitent des nations féroces et barbares qui se sont, dit-on,

élancées de diverses manières, mais toujours avec les coutumes des

peuples barbares, de l’île de Scanza, que les eaux de l’Océan

environnent de tous côtés, de même que les essaims d’abeilles

sortent de leur ruche, ou que le glaive sort du fourreau. Là se

trouve en effet le vaste pays de l’Alanie, l’immense contrée de la

Dacie, et la région extrêmement étendue de la Gétie. La Dacie est

située au milieu des deux autres contrées, et défendue, comme

pourrait l’être une ville, par les hautes montagnes des Alpes, qui

l’enveloppent comme d’une couronne. Les immenses replis de cette

vaste contrée sont habités par des peuples farouches et

belliqueux, savoir les Gètes, nommés aussi Goths, Sarmates,

Amacsobes, Tragodites, Alains et beaucoup d’autres peuplades qui

résident encore aux environs des Palus-Méotides.

[p. 9]

CHAPITRE III.

De l’origine des Goths, et des lieux où ils habitèrent d’abord.

LES livres sacrés attestent que Noé eut trois fils. Le plus jeune,

nommé Japhet, eut un fils qu’il appela Magog. La race gothique

ayant pris son nom de la dernière syllabe du nom de son père, se

multiplia tellement qu’elle se répandit sur divers points de la

terre, et s’empara au milieu de la mer de l’île de Scanza,

ci-dessus nommée. S’étant infiniment accrue dans cette île, à la

suite d’une longue succession de temps, elle produisit deux

peuples Goths, très vaillans dans le maniement des armes. L’un de

ces peuples, sorti de son berceau avec son roi Thanaus, envahit la

Scythie ultérieure et s’y établit. Dans la suite il se battit

souvent contre Vesove, roi des Egyptiens, qui voulut essayer de

lui faire la guerre, et s’étendit au loin à force de combats. Plus

tard les femmes de ces peuples, nommées Amazones, ne pouvant

supporter leur trop long séjour aux mêmes lieux, abandonnèrent

leurs maris, prirent les armes et mirent à leur tête deux reines,

savoir Lampète et Marpesse, plus courageuses que les autres. Ces

femmes, se brûlant la mamelle droite pour mieux lancer leurs

traits, attaquèrent toute l’Asie, et, dans un espace de cent

années environ, la réduisirent sous le joug de leur très-dure

domination. Mais en voilà assez sur ces peuples. Que ceux qui en

voudront savoir davantage lisent l’histoire des actions des Goths:

nous allons revenir à notre sujet.

[p. 10]

CHAPITRE IV.

Que les Danois sont descendans des Goths. — Pourquoi ils sont

appelés Danois ou North-Manns, et comment cette race s’est autant

multipliée.

L’AUTRE peuple des Goths, sortant avec son roi, nommé Berig, de

l’île de Scanza, qui était comme l’atelier des peuples ou le

berceau des nations, et descendant bientôt après de ses navires,

donna aux terres sur lesquelles il aborda le nom de Scanza, en

mémoire du pays qu’il venait de quitter. De là se portant plus

avant et pénétrant dans l’intérieur de la Germanie, il occupa les

Palus-Méotides et se répandit dans diverses autres contrées. Il

fit une seconde station dans la Dacie, appelée aussi Danemarck, et

eut dans ce pays beaucoup de rois merveilleusement savans et

versés dans la science philosophique, tels que Zeutan, Dicinée,

Zamolxis, et beaucoup d’autres encore. Aussi les Goths furent-ils

toujours plus instruits que tous les autres peuples barbares, et

presque semblables aux Grecs. Ils disaient que le dieu Mars était

né parmi eux, et l’apaisait par des sacrifices de sang humain. Ils

prétendaient en outre que les Troyens étaient issus de leur race,

et racontaient qu’Anténor, à la suite d’une trahison qu’il avait

commise, s’échappa avant la destruction de cette ville, avec deux

mille chevaliers et cinq cents hommes de suite; qu’après avoir

long-temps erré sur la mer, il aborda en Germanie; qu’il régna

ensuite dans la Dacie et la nomma Danemarck, [p. 11] du nom d’un

certain Danaüs, roi de sa race. C’est pour ce motif que les Daces

sont appelés par leurs compatriotes Daniens ou Danais. Ils se

nomment aussi North-Manns, parce que dans leur langue le vent

borée est appelé North et que Mann veut dire homme; en sorte que

cette dénomination de North-Manns signifie les hommes du Nord.

Mais quoi qu’il en soit de ces noms, il est reconnu que les Danois

tirent leur origine des Goths. Dans la suite, ces Danois se

multiplièrent à tel point que toutes les îles se trouvant remplies

d’hommes, un grand nombre d’entre eux furent forcés à émigrer des

lieux qu’ils occupaient, par des lois que publièrent leurs rois.

Or cette race allait ainsi toujours croissant, par la raison que

les hommes, adonnés à une extrême luxure, s’unissaient à beaucoup

de femmes. Les fils devenus grands, leur père les chassait tous

loin de lui, à l’exception d’un seul, qu’il instituait héritier de

ses biens.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 3 / 168 题