Dans le coeur purifié de Charney, le sang coulait plus calme; dans sa
tête agrandie, les pensées se succédaient plus douces, plus consolantes,
plus affectueuses. Ainsi que le sage Piémontais, il sentait un besoin
vague de donner à son âme une expansion de tendresse. Il rêvait alors
avec délice aux êtres que, par un lien de reconnaissance ou d'amitié, il
pouvait rattacher à lui. Parmi ceux-ci, Joséphine, Girhardi et Ludovic
s'offraient d'abord pour peupler son monde céleste; puis comme deux
ombres de femmes se dessinaient aux extrémités de cet arc-en-ciel
d'amour, venu après l'orage: ainsi qu'on voit, dans des tableaux
d'église, deux séraphins, la tête inclinée, la robe flottante, les ailes
à demi déployées, marquer les limites d'un Éden.
L'une de ces ombres, c'était la fée de ses rêves, la Picciola jeune
fille, cette fraîche image née des parfums de sa fleur; l'autre, l'ange
de sa prison, sa seconde providence, Teresa Girhardi.
Par une opposition bizarre, la première, qui n'existait pour lui que
comme idéalité, s'offrait seule cependant à son souvenir, sous des
formes fixes, distinctes, arrêtées. Il voyait se contracter légèrement
son front, son oeil briller, sa bouche sourire. Telle elle lui était
apparue dans un songe, telle il la retrouvait toujours. Quant à Teresa,
n'ayant jamais arrêté son regard sur elle, ou du moins croyant ne
l'avoir aperçue qu'à travers une illusion, sous quels traits pouvait-il
se la représenter? Le séraphin avait la face voilée; et, si Charney
voulait forcément soulever ce voile, c'était encore la figure de
Picciola qui saillissait devant lui, de Picciola se multipliant
tout-à-coup, quoi qu'il en ait, pour recevoir cet hommage du coeur,
destiné à sa rivale.
Un matin, le prisonnier, tout éveillé, se crut entièrement en proie à
cette singulière hallucination.
Le jour naissait. Déjà debout, il pensait à Girhardi. Ce dernier
pressentant sa délivrance prochaine, ses adieux du soir s'étaient
manifestés par de si touchantes expressions de regrets, que le comte
n'en avait pu dormir de la nuit, tant l'idée de cette séparation le
troublait lui-même. Après avoir quelque temps marché dans sa chambre,
ses yeux se portaient machinalement vers le banc des conférences, où, la
veille encore, il s'était entretenu de la fille avec le père, quand,
dans la cour de la prison, sur ce même banc, à travers un de ces
brouillards grisâtres de l'automne, il vit tout-à-coup une jeune femme
assise. Elle était seule, et, dans une attitude attentionnée, paraissait
en contemplation devant la plante.
Aussitôt Charney pensa à Teresa, à son arrivée.
--C'est elle! se dit-il; et je vais la voir un instant, pour ne plus la
voir jamais! et mon vieux compagnon la suivra!
Comme il disait, la jeune femme tourna la tête de son côté; et la figure
qu'il aperçut alors, ce fut de nouveau, et encore, et toujours, celle de
Picciola!
Stupéfait, il passa sa main sur son front, sur ses yeux, toucha ses
vêtemens, les froids barreaux de sa fenêtre, pour bien s'assurer que,
cette fois, ce n'était point un songe.
La jeune femme se leva, fit quelques pas vers lui, et, souriante,
confuse, le salua d'un geste timide. Charney ne répondit ni à ce geste
ni à ce sourire; il regarda fixement ces formes gracieuses, qui se
mouvaient à travers le brouillard: c'étaient bien les mêmes qu'il avait
vues naguère dans les fêtes que lui donnait Picciola, les mêmes traits
qui le poursuivaient sans cesse dans ses pensées et dans ses rêveries;
et, se croyant atteint d'un délire fiévreux, il alla se jeter sur son
lit pour recouvrer ses sens.
Quelques minutes après, sa porte s'ouvrit, et Ludovic entra:
--_Ohimè_! _ohimè_! bonne et mauvaise nouvelle, _signor conte_!
s'écria-t-il. Un de mes oiseaux va s'envoler, non par-dessus les murs,
mais par la porte. Tant mieux pour lui, tant pis pour vous!
--Quoi! est-ce donc pour aujourd'hui?
--Je ne crois pas, _signor conte_. Cependant ça ne peut tarder, car
l'acte est signé à Paris, dit-on, et il doit être en route pour Turin.
Du moins, la _Giovane_ l'a raconté ainsi devant moi à son père.
--Comment! s'écria Charney, se soulevant à moitié sur son lit, elle est
arrivée? elle est ici?
--À Fénestrelle, depuis hier, dans la soirée, avec une permission en
bonne forme pour entrer chez nous. Malheureusement, la consigne ne veut
pas qu'on baisse le pont-levis si tard devant une femme; il lui a fallu
remettre sa visite au lendemain. Je la savais là, moi; mais
_cap-de-Dious_! je me suis bien gardé de le dire au pauvre vieux: il
n'aurait pu en fermer l'oeil de la nuit, et le temps lui aurait trop
duré, s'il avait su sa fille si près de lui! Ce matin, elle était levée
avant le soleil, et elle est venue avec le jour attendre, au milieu du
brouillard, à la porte de la citadelle; la digne créature du bon Dieu!
--Mais, interrompit Charney, interdit, confondu, n'a-t-elle point
séjourné quelque temps dans le préau, assise sur le banc?
Et il s'élança vers la fenêtre, plongea un regard du côté de la cour, et
se retournant vers Ludovic:
--Elle n'y est plus! dit-il.
--Sans doute, elle n'y est plus, mais elle y a été, répondit celui-ci.
Oui, elle est restée là, tandis que j'étais monté près du bon homme pour
le préparer à la visite, car on meurt de joie. La joie, à ce qu'il
paraît, ressemble aux liqueurs fortes: une petite taupette de temps en
temps, c'est bien; mais il ne faut pas vider la gourde d'un seul coup.
Maintenant ils sont ensemble, bien contens tous les deux; et moi, les
voyant si remplis d'aise, _per Bacco_! je me suis senti navré
tout-à-coup. J'ai pensé à vous, _signor conte_, à vous, qui allez
demeurer bientôt sans compagnon; et je suis venu pour que vous vous
souveniez que Ludovic vous reste, et Picciola aussi. Elle commence à
perdre ses feuilles; mais c'est l'effet de la saison: il ne faut pas la
mépriser pour cela.
Et il sortit, sans attendre la réponse de Charney.
Quant à celui-ci, non encore remis de sa surprise et de son émotion, il
cherchait à s'expliquer sa singulière vision, et commençait enfin à
penser que la douce image, revêtue par Picciola jeune fille, pourrait
bien n'avoir été autre que celle de Teresa, entrevue par lui naguère à
la petite fenêtre grillée, et dont, à son insu, le souvenir sans doute
était venu se retracer dans ses rêves.
Tandis qu'il se raisonnait ainsi, le murmure de deux voix arriva à son
oreille, du haut de l'escalier, et il entendit glisser sur les marches,
à côté des pas bien connus du vieillard, un pas léger, furtif, à peine
effleurant la pierre. Bientôt ce bruit régulier cessa tout-à-coup devant
sa porte. Il tressaillit; mais Girhardi seul parut:
--Elle est ici, dit-il, et elle vous attend près de la plante.
Charney le suivit silencieusement, sans avoir la force d'articuler un
mot, et le coeur rempli d'une sorte de gêne plutôt que de plaisir.
Était-ce donc l'embarras de se présenter devant une femme à laquelle il
devait tout, et envers laquelle il ne pouvait s'acquitter? Se
souvenait-il de quelle façon, le matin même, il avait accueilli son
sourire et son salut? Alors que la séparation approchait, sentait-il
faillir son courage et sa résignation? Quoi qu'il en soit de ces causes
et de bien d'autres peut-être, quand il se présenta devant elle, à ses
manières, à son langage, nul n'eût pu reconnaître le brillant comte de
Charney; l'aisance de l'homme du monde, la fermeté du philosophe,
avaient fait place à un balbutiement, à une gaucherie, auxquels Teresa
dut sans doute l'apparence de froideur et de circonspection dont elle
revêtit ses réponses et son maintien.
Malgré tous les soins que Girhardi se donna pour mettre en rapport l'un
vis-à-vis de l'autre sa fille et son ami, l'entretien ne roula d'abord
que sur des lieux communs d'espérance et de consolation pour l'avenir.
Revenu de son premier trouble, Charney, sur les traits si calmes de la
Turinaise, ne vit qu'indifférence, et se persuada facilement que, dans
ses services rendus, elle n'avait fait qu'obéir à son caractère
aventureux, ou aux ordres de son père.
Alors, il en vint à regretter presque de l'avoir vue; car retrouvait-il
encore, en pensant à elle, tout ce charme d'autrefois? Tandis qu'ils
étaient assis tous trois sur le banc, Girhardi en contemplation devant
sa fille, et Charney articulant quelques froides paroles sans suite,
dans un mouvement que fit Teresa vers son père, un large médaillon,
suspendu à son cou et caché sous un pli de sa robe, s'en échappa.
Charney y put voir, d'un coté, les cheveux blancs du vieillard, de
l'autre, une fleur desséchée, précieusement conservée entre la soie et
le cristal. C'était la fleur que lui-même lui avait envoyée par Ludovic.
Quoi! cette fleur, elle l'avait gardée, conservée, placée précieusement
près des cheveux de son père! de son père qu'elle adorait! La fleur de
Picciola ne brillait plus sur le front de la jeune fille; elle reposait
sur son coeur! Cette vue avait changé toutes les dispositions de
Charney. Il se reprenait à examiner de nouveau Teresa, comme si elle
venait de se métamorphoser devant lui, et qu'il dût découvrir en elle ce
qui ne s'y était pas encore montré. Et en effet, son visage, tourné vers
son père, s'éclairait d'une double expression de tendresse et de
sérénité; elle était belle alors comme les vierges de Raphaël sont
belles, comme sont belles les âmes aimantes et pures! Charney suivait
lentement du regard ce profil gracieux et animé sur lequel
s'harmoniaient si bien la douceur et la force, l'énergie et la timidité!
Depuis si long-temps il n'avait pu contempler une face humaine, ainsi
resplendissante de l'éclat de la jeunesse, de la beauté, de la vertu! Il
s'enivrait de ce spectacle, et après avoir parcouru l'ensemble séduisant
du cou, des épaules et de la taille, ses yeux revenaient ardemment se
fixer sur le médaillon.
--Vous n'avez donc pas dédaigné mon faible présent? murmura-t-il; et si
bas qu'il l'eût murmuré, Teresa se redressa avec vivacité vers lui, et
son premier mouvement fut de remettre le bijou en place; mais en même
temps, à son tour, elle examinait le changement survenu sur les traits
du comte, et tous deux rougirent à la fois.
--Qu'as-tu, mon enfant? demanda Girhardi en la voyant troublée.
--Rien, dit-elle;--et, se reprenant aussitôt, comme si elle eût craint
devant elle-même de nier un sentiment pur et honorable:--C'est ce
médaillon... Tenez, mon père, ce sont vos cheveux.--Puis, se tournant
vers Charney:--Voyez, monsieur, voici la fleur que j'ai reçue de votre
part, et que je garde... que je garderai toujours!
Il y avait dans ses paroles, dans le son de sa voix, dans cet instinct
de la pudeur, qui lui inspirait de s'adresser dans son explication aussi
bien à son père qu'à l'étranger, tant de franchise et de modestie à la
fois, une expression si tendre et si chaste, que Charney en ressentit un
ravissement tel qu'il n'en avait jamais éprouvé de pareil.
Le reste de la journée s'écoula ensuite pour eux dans les épanchemens et
les effusions d'une amitié qui semblait s'accroître de minute en minute.
À part l'attraction secrète qui nous rapproche les uns des autres,
l'intimité marche toujours en raison de la mesure de temps que nous
avons à donner à nos affections nouvelles.
Charney et Teresa ne s'étaient jamais parlé avant ce jour; mais ils
avaient tant pensé l'un à l'autre, et si peu d'heures leur restaient
peut-être! Aussi, quand Charney, par une considération purement
d'étiquette et de savoir-vivre, fit un mouvement pour se retirer,
voulant, disait-il, après une si longue absence, laisser le père et la
fille tout entiers au bonheur de se revoir:
--Vous nous quittez!--s'écria Teresa, le retenant d'un regard, tandis
que Girhardi l'arrêtait d'un geste:--Êtes-vous donc un étranger pour mon
père... et pour moi? ajouta-t-elle avec un ton charmant de reproche.
Pour mieux lui faire comprendre combien sa présence le gênait peu, elle
se mit à détailler tout ce qu'elle avait fait depuis sa sortie de
Fénestrelle, et les moyens employés par elle pour réunir les deux
captifs. Ayant achevé son récit, elle adjura Charney de commencer le
sien, et de dire l'emploi de ses journées et ses occupations près de
Picciola.
Celui-ci dut donc entamer l'histoire des premiers temps de sa prison,
ses ennuis et ses travaux manuels, la bien-venue de sa plante, son
développement progressif; et Teresa, d'un air curieux et enjoué, le
pressait de questions sur chacune de ses découvertes.
Assis entre les deux interlocuteurs, Girhardi, tenant d'une main la main
de la fille qui lui était rendue, et de l'autre celle de l'ami qu'il
allait quitter, les écoutait et les regardait tour-à-tour avec un
sentiment mélangé de joie et de tristesse. Mais parfois les mains du
vieillard se rapprochaient l'une de l'autre, et aussi, par le même
mouvement, celles de Charney et de Teresa. Alors les deux jeunes gens,
émus, embarrassés, s'animaient du regard et se taisaient de la voix.
Enfin la jeune fille, sans nulle apparence de pruderie ou d'affectation,
dégagea doucement sa main, et, la posant sur l'épaule de son père, y
appuyant nonchalamment sa tête, dans une attrayante posture, tourna, en
souriant, les yeux vers Charney, pour l'engager à continuer.
Enhardi, entraîné par tant de grâce et d'abandon, celui-ci en vint
jusqu'à raconter ses rêves auprès de sa plante. Je l'ai dit, c'étaient
là les grands événemens de sa vie durant sa solitude. Il parla de cette
jeune fille naïve et séduisante, dans laquelle Picciola se montrait
personnifiée, et tandis qu'avec chaleur, avec transport, il en
esquissait le portrait, la figure de Teresa se dépouillait graduellement
de son sourire, et sa poitrine se gonflait en l'écoutant.
Le narrateur se garda bien de nommer le vrai modèle de cette douce
image; mais, achevant l'histoire et les malheurs de sa plante, il
rappela l'instant où, par ordre du commandant, Picciola mourante allait
être arrachée de terre sous ses yeux.
--Pauvre Picciola! s'écria alors Teresa attendrie! oh! tu m'appartiens
aussi à moi, chère petite! car j'ai contribué à ta délivrance.
Et Charney, transporté de joie, la remercia dans son coeur de cette
adoption, qui venait d'établir une sainte communauté entre elle et lui.