VII.

L'idée d'une séparation prochaine semblait avoir redoublé la tendresse

mutuelle des deux captifs. Toujours ensemble, ils ne se lassaient pas de

ces longs et fructueux entretiens du banc des conférences.

Il était certain sujet néanmoins, sujet bien grave, que Girhardi tentait

parfois d'aborder, et que Charney, au contraire, évitait. Le vieillard y

attachait trop d'importance pour se laisser facilement décourager. Car,

après la réussite, il se fût éloigné avec moins de regrets. Un jour,

l'occasion d'y revenir se présenta.

--N'admirez-vous pas, lui disait son compagnon, le sort qui nous a

réunis ici tous deux, nous qui, séparés l'un de l'autre par les pays qui

nous ont vus naître, imbus de préjugés contraires, par des routes bien

différentes, étions arrivés au même point vis-à-vis de la Divinité?

--Sur ce dernier article, je m'en défends, répliqua Girhardi en

souriant; oublier n'est pas nier.

--D'accord; mais lequel des deux fut le plus aveugle, le plus à

plaindre?

--Vous! dit le vieillard sans hésiter; oui, vous, mon ami. Tout excès

peut conduire l'homme à sa perte, sans doute; mais dans la superstition

il y a croyance, il y a passion, il y a vie! Dans l'incrédulité, tout

est mort! L'une, c'est le fleuve détourné de son véritable cours; il

inonde, il submerge, il déplace le terrain végétal et nourricier; mais

il s'imprègne de sa substance et la charrie avec lui: il pourra plus

tard réparer les désastres qu'il cause! L'autre, c'est la sécheresse,

c'est la stérilité. Elle tue, elle brûle sans retour; de la terre elle

fait du sable, et de l'opulente Palmyre une ruine dans un désert!

L'incrédulité, non contente de nous séparer de notre Créateur, relâche

les liens de la société, et ceux même de la famille; en privant l'homme

de sa dignité, elle fait naître autour de lui l'isolement et l'abandon,

et le laisse seul, seul avec son orgueil!... J'avais bien dit: une ruine

dans un désert!

--Seul avec son orgueil! murmura Charney, le coude sur l'appui du banc,

le front dans sa main.--L'orgueil de la science humaine! Pourquoi

l'homme se plaît-il donc à détruire les élémens de son bonheur en

voulant les approfondir et les analyser? Quand il ne devrait ce bonheur

qu'à un mensonge, pourquoi chercher à soulever le masque, et courir de

lui-même au-devant de la perte de ses illusions? La vérité lui est-elle

si douce? La science suffit-elle donc à ses désirs ambitieux? Insensé!

c'est ainsi que j'étais!--Je ne suis qu'un vermisseau! me disais-je

alors; un vermisseau destiné au néant; mais, me redressant sur mon

fumier, j'étais fier de le savoir! J'étais fier de mon infirme nudité!

J'avais douté du bonheur de la vertu; mais devant le néant mon

scepticisme s'arrêta: je crus! Ma dégradation me devint glorieuse,

puisque je l'avais découverte! Et, en effet, ne devais-je pas bien m'en

applaudir! en échange de cette belle trouvaille, je n'avais donné que

mon manteau de roi et mon trésor d'immortalité.

Le vieillard tendit la main à son compagnon:

--Le vermisseau, après avoir rampé sur la terre, lui dit-il, après

s'être nourri de feuilles amères, après s'être traîné dans la fange des

marais et dans la poussière des chemins, construira sa chrysalide,

cercueil passager, d'où il ne sortira que transformé, purifié, pour

voler de fleur en fleur, vivre de leurs parfums, et, déployant alors

deux ailes brillantes, il s'élèvera vers le ciel. L'histoire du

vermisseau, c'est la nôtre en effet.

Charney fit un geste négatif de tête.

--Incrédule! reprit Girhardi en le grondant d'un sourire empreint de

tristesse; vous le voyez, votre mal était plus grand que le mien! la

cure en est plus longue. Avez-vous donc oublié les leçons de votre

Picciola?

--Non, dit Charney d'une voix grave et pénétrée; je confesse Dieu! Je

crois maintenant à cette cause première, que Picciola m'a révélée, à

cette puissance éternelle, admirable régulatrice de l'univers! Mais dans

votre comparaison du vermisseau, il s'agit de l'homme, et qui la prouve?

--Qui la prouve? sa pensée! Elle est toute d'avenir, et le porte sans

cesse en avant. Sa vie s'épuise à désirer toujours; toujours il se

tourne malgré lui vers ce pôle inconnu qui l'attire, car son lot le plus

glorieux est-il un fruit de la terre? Chez quel peuple les idées d'une

vie future n'ont-elles point existé? Et pourquoi cette espérance ne

s'accomplirait-elle pas? La pensée de l'homme irait-elle donc plus loin

que la puissance de Dieu? Qui la prouve?... Je ne veux point invoquer

les autorités de la révélation et des saintes Écritures: convaincantes

pour moi, elles seraient sans force sur vous, comme le vent qui pousse

le navire dans sa route ne peut rien contre l'immobilité du rocher, car

le rocher n'a pas de voiles pour le recevoir, et sa base est enfoncée

dans le sol. Mais, mon ami, nous croirions à l'immortalité de la

matière, et non à l'éternité de cette intelligence qui sert à régler nos

jugemens sur la matière elle-même! Quoi! la vertu, l'amour, le génie,

tout cela nous viendrait par les affinités de certaines molécules

terrestres, insensibles? Ce qui ne pense pas nous ferait penser? Quoi!

la matière brute aurait créé l'intelligence, quand l'intelligence dirige

et gouverne la matière? Alors les pierres devraient aimer, devraient

penser aussi! Dites; dites, répondez!

--Que la matière soit douée de la pensée, répliqua Charney, l'Anglais

Locke paraissait enclin à le supposer. Il y eut chez lui contradiction,

car il repoussait les idées innées, en admettant la connaissance

intuitive.--Puis, s'interrompant, il s'écria en riant:--Prenez donc

garde, mon ami! Voulez-vous m'entraîner de nouveau dans ce labyrinthe à

sol mouvant de la métaphysique?

--Je n'entends rien à la métaphysique, dit Girhardi.

--Et moi, pas grand'chose, répondit Charney. Ce n'est pas faute

cependant de lui avoir consacré du temps! Mais laissons là une

discussion qui ne peut être que stérile ou fatale. Vous êtes convaincu,

gardez vos convictions. Elles vous sont chères, je le conçois: si

j'allais les ébranler?

--Vous ne le pourrez pas; et j'accepte la lutte.

--Qu'avez-vous à y gagner?

--De vous ramener tout-à-fait à des croyances consolantes. Vous me

citiez Locke tout à l'heure: je ne sais de lui qu'un fait, c'est que

sans cesse, et même à son lit de mort, il déclarait que le seul bonheur

réel pour l'homme était dans une conscience pure et dans l'espoir d'une

autre vie!

--Je comprends ce qu'il y a de douceur à se verser d'avance un breuvage

d'immortalité; mais ma raison se refuse à m'en laisser prendre ma part.

N'en parlons plus, croyez-moi.

Tous deux gardèrent alors un silence contraint.

Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait au-dessus de leur tête vint

s'abattre tout-à-coup devant eux sur le feuillage de la plante. C'était

un insecte verdâtre, un beau bupreste brodé, à ondes blanches et

ondulées, à corselet étroit.

--Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction qui nous arrive.

Révélez-moi encore quelques-unes des merveilles de Dieu!

Girhardi prit l'insecte avec certaines précautions, l'examina, sembla

réfléchir, puis soudain ses traits se contractèrent comme de l'espoir du

triomphe! on eut dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument

irrésistible; et, reprenant d'abord son ton professoral, mais l'exaltant

peu à peu, à mesure que le motif secret de la leçon perçait dans ses

discours:

--Moi, l'_attrapeur de mouches_, dit-il avec une apparente bonhomie, je

dois, je le vois bien, me renfermer dans les attributions de mes

modestes études. Je ne suis point un savant!

--L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science, répondit Charney,

aperçoit rapidement les bornes de son intelligence et de sa force, quand

il veut pénétrer trop avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le

génie lui-même s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire jaillir la

lumière vraie!

--Nous autres ignorans, reprit le vieillard, nous allons au but par le

chemin le plus facile et le plus court: nous ouvrons simplement les

yeux, et Dieu se révèle à nous dans la sublimité de ses ouvrages.

--Sur ce point, nous sommes d'accord, dit Charney.

--Poursuivons donc notre route! Un brin d'herbe a suffi pour vous faire

comprendre cette intelligence qui gouverne le monde, un papillon vous a

fait entrevoir la loi de l'harmonie universelle; maintenant ce joli

bupreste, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation est

même supérieure à celle du papillon, nous conduira peut-être plus loin.

Vous n'avez encore lu qu'une page du livre immense de la nature. Je vais

retourner le feuillet.

Charney se rapprocha de lui, et d'un air très attentionné examina à son

tour l'insecte que le vieillard lui montrait.

--Vous voyez ce petit être. Avec la puissance de créer, tout le génie

humain ne pourrait rien ajouter à son organisation, tant elle est bien

calculée selon ses besoins et le but qui lui a été assigné. Il a des

ailes pour se transporter d'un endroit à l'autre, des élytres par-dessus

ses ailes, pour les protéger et se défendre lui-même de l'approche des

corps durs. Il a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux

d'un réseau de mailles pour que l'épine d'un églantier ou l'aiguillon

d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumière. Il a des antennes pour

interroger les obstacles qui se présentent; vivant de chasse, il a des

pieds rapides pour atteindre sa proie, des mandibules de fer pour la

dévorer, pour creuser la terre, s'y faire un logement, y déposer son

butin ou sa ponte. Si un adversaire dangereux ose l'attaquer, il tient

en réserve une liqueur âcre et corrosive qui saura bien l'éloigner. Un

instinct inné lui a dès l'abord indiqué les moyens de pourvoir à sa

nourriture, de se construire une habitation, de faire usage de ses

instrumens et de ses armes! Et ne croyez pas que les autres insectes

soient moins favorisés que lui. Tous ont eu leur part dans cette

magnifique distribution des dons de la nature! L'imagination s'effraie à

la variété, à la multiplicité des moyens employés par elle pour assurer

l'existence et la durée de ces races infimes! Maintenant, comparons, et

vous verrez que cette frêle créature que voilà suffit au besoin pour

établir la ligne immense de démarcation qui sépare l'homme de la brute!

L'homme a été jeté nu sur la terre, faible, incapable de voler comme

l'oiseau, de courir comme le cerf, de ramper comme le serpent! sans

moyens de défense au milieu d'ennemis terribles, armés de griffes et de

dards; sans moyens pour braver l'intempérie des saisons, au milieu

d'animaux couverts de toisons, d'écailles, de fourrures; sans abris,

quand chacun avait sa tannière, son terrier, sa carapace, sa coquille;

sans armes, quand tout se montrait armé autour de lui et contre lui! Eh

bien! il a été demander au lion sa caverne pour se loger, et le lion

s'est retiré devant son regard; il a ravi à l'ours sa dépouille, et ce

fut là son premier vêtement; il a arraché sa corne au taureau, et ce fut

là sa première coupe; puis il a fouillé le sol jusque dans ses

entrailles, afin d'y chercher les instrumens de sa force future; d'une

côte, d'un nerf et d'un roseau, il s'est fait des armes; et l'aigle, qui

d'abord, en voyant sa faiblesse et sa nudité, s'apprêtait à saisir sa

proie, frappé au milieu des airs, est tombé mort à ses pieds, seulement

pour lui fournir une plume, comme ornement à sa coiffure!

Parmi les animaux, en est-il un, un seul, qui eût pu vivre et se

conserver à de telles conditions? Isolons pour un instant l'ouvrier de

son oeuvre; séparons Dieu et la nature! Eh bien! la nature a tout fait

pour cet insecte, et rien pour l'homme! C'est que l'homme devait être le

produit de l'intelligence, bien plus que celui de la matière, et Dieu,

en lui octroyant ce don céleste, ce jet de lumière parti du foyer divin,

le créa faible et misérable, pour qu'il eût à en faire usage, et qu'il

fût contraint de trouver en lui-même les élémens de sa grandeur!

--Mais, mon ami, interrompit Charney, qu'a donc de si précieux cette

faculté, soi-disant divine, dévolue à notre espèce? Supérieurs aux

animaux sous tant de rapports, nous leur sommes inférieurs sous bien

d'autres; et cet insecte lui-même, dont vous venez de me détailler les

merveilles, n'est-il pas digne d'exciter notre envie, et de faire naître

en nous plutôt un sentiment d'humilité qu'un sentiment d'orgueil?

--Non! car les animaux, dans leurs opérations essentielles, n'ont jamais

varié. Tels ils sont, tels ils ont toujours été; ce qu'ils savent, ils

l'ont toujours su. S'ils sont nés parfaits, c'est qu'il ne peut y avoir

progrès chez eux. Ils ne vivent point de leur propre mouvement, mais de

celui que leur a donné le Créateur. Ainsi, depuis les commencemens du

monde, les castors ont bâti leurs cabanes sur le même plan, les

chenilles et les araignées ont filé et tissé leurs coques et leurs

toiles d'après les mêmes formes; les alvéoles des abeilles ont toujours

formé l'hexagone régulier; et les fourmis-lions ont de tout temps tracé

sans compas des cercles et des volutes. Le caractère de leur industrie,

c'est l'uniformité, la régularité; celui de l'industrie humaine, c'est

la diversité; car elle vient d'une pensée libre et créatrice aussi.

Jugez maintenant. De tous les êtres de la création, l'homme seul a la

mémoire, le pressentiment, l'idée du devoir et des causes occultes, la

contemplation, l'amour! Seul il se détermine par le raisonnement et non

par l'instinct; seul, il peut entrevoir l'univers dans son ensemble;

seul, il a la prévision d'un autre monde; seul, il sait la vie et la

mort!

--Sans doute, dit Charney; mais, encore une fois, ce qui le distingue

des animaux est-il donc tant à son avantage? Pourquoi Dieu nous a-t-il

donné une raison qui nous égare, une science qui nous trompe? Avec notre

haute intelligence, nous nous faisons souvent pitié à nous-mêmes!

Pourquoi le seul être privilégié est-il aussi le seul sujet à l'erreur?

Pourquoi n'avons-nous pas l'instinct des animaux, ou les animaux notre

raison?

--C'est qu'ils n'ont pas été créés pour la même fin. Dieu n'attend pas

d'eux des vertus. Accordez-leur la raison, la liberté du choix dans

leurs demeures et dans leur nourriture, et vous rompez à l'instant

l'équilibre du monde. Le Créateur a voulu que la surface de ce globe, et

même ses profondeurs, fussent remplies d'êtres animés, que la vie y fût

partout. Et, en effet, dans les plaines, dans les vallées, dans les

forêts, depuis le sommet des montagnes jusque dans les abîmes, sur les

arbres comme sur les rochers, dans les mers, les lacs, les fleuves, les

ruisseaux, sur leurs bords comme dans leurs lits, dans les sables comme

dans les marais, dans tous les climats, sous toutes les latitudes, d'un

pôle à l'autre, tout est peuplé, tout se meut avec harmonie, avec

ensemble. Au fond des déserts comme derrière un fétu de paille, le lion

et la fourmi sont au poste qui leur a été assigné. Chacun a sa part,

chacun a sa place marquée d'avance; chacun y tourne dans son cercle

providentiel; chacun y est enchaîné dans ses limites; car il fallait que

toutes les cases de cet immense échiquier fussent remplies: elles le

sont; nul ne peut sortir de la sienne sans mourir. L'homme seul va

partout et vit partout! il traverse les océans et les déserts; il plante

sa tente dans les sables, ou construit ses palais au bord des lacs; il

habite au milieu des neiges de nos Alpes, comme sous les feux du

tropique; il a le monde pour prison!

--Mais si ce monde est gouverné par Dieu, dit Charney, pourquoi tant de

crimes au sein des sociétés humaines, et de désastres dans la nature?

J'admire avec vous la sublime distribution des êtres créés; ma raison se

confond devant cet ensemble saisissant; mais quand mes yeux se reportent

vers l'homme...

--Mon ami, interrompit le sage, n'accusez Dieu, ni des erreurs de

l'homme ni des éruptions du volcan; il a imposé à la matière des lois

éternelles, et son oeuvre s'accomplit sans qu'il ait à s'inquiéter si un

vaisseau sombre au milieu de la tempête, ou si une ville disparaît sous

les secousses du sol. Qu'importent à lui quelques existences de plus ou

de moins? Croit-il donc à la mort? Non; mais à notre âme il a laissé le

soin de se régler elle-même, et, ce qui le prouve, c'est l'indépendance

de nos passions. Je vous ai montré les animaux obéissant tous à

l'instinct qui les conduit, n'ayant que des tendances aveugles, ne

possédant que des qualités inhérentes à leurs espèces; l'homme seul fait

ses vertus et ses vices; seul, il a le libre arbitre, car pour lui seul

cette terre est une terre d'épreuves. L'arbre du bien, que nous

cultivons ici-bas avec tant d'efforts, ne fleurira pour nous que dans le

ciel. Oh! ne pensez pas que Dieu puisse changer le coeur du méchant sans

le faire! qu'il puisse laisser le juste dans la douleur sans lui

réserver une récompense! Qu'aurait-il donc voulu en nous créant? Si nous

devions, dès ce monde, recevoir le prix dû à nos vertus ou à nos

forfaits, toutes les prospérités seraient honorables, et un coup de

foudre serait une mort infamante!

Charney restait frappé de surprise en entendant cet homme si simple

arriver tout-à-coup à l'éloquence par la conviction; il suivait son

regard, il admirait sa noble figure, sur laquelle éclataient toutes les

splendeurs de l'âme religieuse, et, malgré lui, il se sentait ému et

pénétré.

--Mais, murmura-t-il, pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné la

certitude de notre éternité?

--L'a-t-il voulu? le devait-il vouloir? répliqua le saint vieillard, en

se levant avec majesté et posant affectueusement la main sur l'épaule de

son compagnon.--Le doute peut-être nous était nécessaire pour abaisser

l'orgueil de notre raison. Que serait la vertu, si son prix était

certain d'avance? Que deviendrait le libre arbitre? La pensée de l'homme

est immense et non infinie; elle est à la fois grande et restreinte.

Elle est grande, pour lui faire comprendre sa dignité et le mettre à

même de monter jusqu'à Dieu par la contemplation de ses oeuvres; elle

est restreinte, pour qu'il sente sa dépendance de ce même Dieu. L'homme

ici-bas ne doit qu'entrevoir: la foi fait le reste!--Mon Dieu! mon Dieu!

s'écria Girhardi, croisant les mains avec ferveur et portant vers le

ciel ses yeux humides de larmes, donne-moi donc ta force pour relever

entièrement cet homme abattu et qui veut marcher vers toi! Prête-moi ton

secours pour faire reprendre l'essor à cette âme immortelle qui s'ignore

elle-même! Que mes paroles soient persuasives, puisque mon coeur est

convaincu! Mais ici que fait l'avocat à la cause, quand la nature

entière apporte son témoignage unanime? En a-t-il même tant fallu? Une

fleur, un insecte, suffisent pour proclamer ta toute-puissance, et

révéler à l'homme sa destinée future. Eh bien! que cette plante que

voilà achève son ouvrage! n'est-elle pas, mon Dieu! comme toutes tes

créatures, éclairée par ton soleil, et fécondée par le souffle émané de

toi?

Le vieillard alors sembla s'oublier dans une extase silencieuse; sans

doute il priait en lui-même; et, lorsqu'il se retourna vers son

compagnon, il le trouva les deux mains appuyées sur le dossier du banc

rustique; son front était courbé, et ses traits gardaient encore le

caractère d'un saint recueillement.

Picciola(#39071) · 第 46 / 52 题