L'idée d'une séparation prochaine semblait avoir redoublé la tendresse
mutuelle des deux captifs. Toujours ensemble, ils ne se lassaient pas de
ces longs et fructueux entretiens du banc des conférences.
Il était certain sujet néanmoins, sujet bien grave, que Girhardi tentait
parfois d'aborder, et que Charney, au contraire, évitait. Le vieillard y
attachait trop d'importance pour se laisser facilement décourager. Car,
après la réussite, il se fût éloigné avec moins de regrets. Un jour,
l'occasion d'y revenir se présenta.
--N'admirez-vous pas, lui disait son compagnon, le sort qui nous a
réunis ici tous deux, nous qui, séparés l'un de l'autre par les pays qui
nous ont vus naître, imbus de préjugés contraires, par des routes bien
différentes, étions arrivés au même point vis-à-vis de la Divinité?
--Sur ce dernier article, je m'en défends, répliqua Girhardi en
souriant; oublier n'est pas nier.
--D'accord; mais lequel des deux fut le plus aveugle, le plus à
plaindre?
--Vous! dit le vieillard sans hésiter; oui, vous, mon ami. Tout excès
peut conduire l'homme à sa perte, sans doute; mais dans la superstition
il y a croyance, il y a passion, il y a vie! Dans l'incrédulité, tout
est mort! L'une, c'est le fleuve détourné de son véritable cours; il
inonde, il submerge, il déplace le terrain végétal et nourricier; mais
il s'imprègne de sa substance et la charrie avec lui: il pourra plus
tard réparer les désastres qu'il cause! L'autre, c'est la sécheresse,
c'est la stérilité. Elle tue, elle brûle sans retour; de la terre elle
fait du sable, et de l'opulente Palmyre une ruine dans un désert!
L'incrédulité, non contente de nous séparer de notre Créateur, relâche
les liens de la société, et ceux même de la famille; en privant l'homme
de sa dignité, elle fait naître autour de lui l'isolement et l'abandon,
et le laisse seul, seul avec son orgueil!... J'avais bien dit: une ruine
dans un désert!
--Seul avec son orgueil! murmura Charney, le coude sur l'appui du banc,
le front dans sa main.--L'orgueil de la science humaine! Pourquoi
l'homme se plaît-il donc à détruire les élémens de son bonheur en
voulant les approfondir et les analyser? Quand il ne devrait ce bonheur
qu'à un mensonge, pourquoi chercher à soulever le masque, et courir de
lui-même au-devant de la perte de ses illusions? La vérité lui est-elle
si douce? La science suffit-elle donc à ses désirs ambitieux? Insensé!
c'est ainsi que j'étais!--Je ne suis qu'un vermisseau! me disais-je
alors; un vermisseau destiné au néant; mais, me redressant sur mon
fumier, j'étais fier de le savoir! J'étais fier de mon infirme nudité!
J'avais douté du bonheur de la vertu; mais devant le néant mon
scepticisme s'arrêta: je crus! Ma dégradation me devint glorieuse,
puisque je l'avais découverte! Et, en effet, ne devais-je pas bien m'en
applaudir! en échange de cette belle trouvaille, je n'avais donné que
mon manteau de roi et mon trésor d'immortalité.
Le vieillard tendit la main à son compagnon:
--Le vermisseau, après avoir rampé sur la terre, lui dit-il, après
s'être nourri de feuilles amères, après s'être traîné dans la fange des
marais et dans la poussière des chemins, construira sa chrysalide,
cercueil passager, d'où il ne sortira que transformé, purifié, pour
voler de fleur en fleur, vivre de leurs parfums, et, déployant alors
deux ailes brillantes, il s'élèvera vers le ciel. L'histoire du
vermisseau, c'est la nôtre en effet.
Charney fit un geste négatif de tête.
--Incrédule! reprit Girhardi en le grondant d'un sourire empreint de
tristesse; vous le voyez, votre mal était plus grand que le mien! la
cure en est plus longue. Avez-vous donc oublié les leçons de votre
Picciola?
--Non, dit Charney d'une voix grave et pénétrée; je confesse Dieu! Je
crois maintenant à cette cause première, que Picciola m'a révélée, à
cette puissance éternelle, admirable régulatrice de l'univers! Mais dans
votre comparaison du vermisseau, il s'agit de l'homme, et qui la prouve?
--Qui la prouve? sa pensée! Elle est toute d'avenir, et le porte sans
cesse en avant. Sa vie s'épuise à désirer toujours; toujours il se
tourne malgré lui vers ce pôle inconnu qui l'attire, car son lot le plus
glorieux est-il un fruit de la terre? Chez quel peuple les idées d'une
vie future n'ont-elles point existé? Et pourquoi cette espérance ne
s'accomplirait-elle pas? La pensée de l'homme irait-elle donc plus loin
que la puissance de Dieu? Qui la prouve?... Je ne veux point invoquer
les autorités de la révélation et des saintes Écritures: convaincantes
pour moi, elles seraient sans force sur vous, comme le vent qui pousse
le navire dans sa route ne peut rien contre l'immobilité du rocher, car
le rocher n'a pas de voiles pour le recevoir, et sa base est enfoncée
dans le sol. Mais, mon ami, nous croirions à l'immortalité de la
matière, et non à l'éternité de cette intelligence qui sert à régler nos
jugemens sur la matière elle-même! Quoi! la vertu, l'amour, le génie,
tout cela nous viendrait par les affinités de certaines molécules
terrestres, insensibles? Ce qui ne pense pas nous ferait penser? Quoi!
la matière brute aurait créé l'intelligence, quand l'intelligence dirige
et gouverne la matière? Alors les pierres devraient aimer, devraient
penser aussi! Dites; dites, répondez!
--Que la matière soit douée de la pensée, répliqua Charney, l'Anglais
Locke paraissait enclin à le supposer. Il y eut chez lui contradiction,
car il repoussait les idées innées, en admettant la connaissance
intuitive.--Puis, s'interrompant, il s'écria en riant:--Prenez donc
garde, mon ami! Voulez-vous m'entraîner de nouveau dans ce labyrinthe à
sol mouvant de la métaphysique?
--Je n'entends rien à la métaphysique, dit Girhardi.
--Et moi, pas grand'chose, répondit Charney. Ce n'est pas faute
cependant de lui avoir consacré du temps! Mais laissons là une
discussion qui ne peut être que stérile ou fatale. Vous êtes convaincu,
gardez vos convictions. Elles vous sont chères, je le conçois: si
j'allais les ébranler?
--Vous ne le pourrez pas; et j'accepte la lutte.
--Qu'avez-vous à y gagner?
--De vous ramener tout-à-fait à des croyances consolantes. Vous me
citiez Locke tout à l'heure: je ne sais de lui qu'un fait, c'est que
sans cesse, et même à son lit de mort, il déclarait que le seul bonheur
réel pour l'homme était dans une conscience pure et dans l'espoir d'une
autre vie!
--Je comprends ce qu'il y a de douceur à se verser d'avance un breuvage
d'immortalité; mais ma raison se refuse à m'en laisser prendre ma part.
N'en parlons plus, croyez-moi.
Tous deux gardèrent alors un silence contraint.
Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait au-dessus de leur tête vint
s'abattre tout-à-coup devant eux sur le feuillage de la plante. C'était
un insecte verdâtre, un beau bupreste brodé, à ondes blanches et
ondulées, à corselet étroit.
--Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction qui nous arrive.
Révélez-moi encore quelques-unes des merveilles de Dieu!
Girhardi prit l'insecte avec certaines précautions, l'examina, sembla
réfléchir, puis soudain ses traits se contractèrent comme de l'espoir du
triomphe! on eut dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument
irrésistible; et, reprenant d'abord son ton professoral, mais l'exaltant
peu à peu, à mesure que le motif secret de la leçon perçait dans ses
discours:
--Moi, l'_attrapeur de mouches_, dit-il avec une apparente bonhomie, je
dois, je le vois bien, me renfermer dans les attributions de mes
modestes études. Je ne suis point un savant!
--L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science, répondit Charney,
aperçoit rapidement les bornes de son intelligence et de sa force, quand
il veut pénétrer trop avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le
génie lui-même s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire jaillir la
lumière vraie!
--Nous autres ignorans, reprit le vieillard, nous allons au but par le
chemin le plus facile et le plus court: nous ouvrons simplement les
yeux, et Dieu se révèle à nous dans la sublimité de ses ouvrages.
--Sur ce point, nous sommes d'accord, dit Charney.
--Poursuivons donc notre route! Un brin d'herbe a suffi pour vous faire
comprendre cette intelligence qui gouverne le monde, un papillon vous a
fait entrevoir la loi de l'harmonie universelle; maintenant ce joli
bupreste, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation est
même supérieure à celle du papillon, nous conduira peut-être plus loin.
Vous n'avez encore lu qu'une page du livre immense de la nature. Je vais
retourner le feuillet.
Charney se rapprocha de lui, et d'un air très attentionné examina à son
tour l'insecte que le vieillard lui montrait.
--Vous voyez ce petit être. Avec la puissance de créer, tout le génie
humain ne pourrait rien ajouter à son organisation, tant elle est bien
calculée selon ses besoins et le but qui lui a été assigné. Il a des
ailes pour se transporter d'un endroit à l'autre, des élytres par-dessus
ses ailes, pour les protéger et se défendre lui-même de l'approche des
corps durs. Il a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux
d'un réseau de mailles pour que l'épine d'un églantier ou l'aiguillon
d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumière. Il a des antennes pour
interroger les obstacles qui se présentent; vivant de chasse, il a des
pieds rapides pour atteindre sa proie, des mandibules de fer pour la
dévorer, pour creuser la terre, s'y faire un logement, y déposer son
butin ou sa ponte. Si un adversaire dangereux ose l'attaquer, il tient
en réserve une liqueur âcre et corrosive qui saura bien l'éloigner. Un
instinct inné lui a dès l'abord indiqué les moyens de pourvoir à sa
nourriture, de se construire une habitation, de faire usage de ses
instrumens et de ses armes! Et ne croyez pas que les autres insectes
soient moins favorisés que lui. Tous ont eu leur part dans cette
magnifique distribution des dons de la nature! L'imagination s'effraie à
la variété, à la multiplicité des moyens employés par elle pour assurer
l'existence et la durée de ces races infimes! Maintenant, comparons, et
vous verrez que cette frêle créature que voilà suffit au besoin pour
établir la ligne immense de démarcation qui sépare l'homme de la brute!
L'homme a été jeté nu sur la terre, faible, incapable de voler comme
l'oiseau, de courir comme le cerf, de ramper comme le serpent! sans
moyens de défense au milieu d'ennemis terribles, armés de griffes et de
dards; sans moyens pour braver l'intempérie des saisons, au milieu
d'animaux couverts de toisons, d'écailles, de fourrures; sans abris,
quand chacun avait sa tannière, son terrier, sa carapace, sa coquille;
sans armes, quand tout se montrait armé autour de lui et contre lui! Eh
bien! il a été demander au lion sa caverne pour se loger, et le lion
s'est retiré devant son regard; il a ravi à l'ours sa dépouille, et ce
fut là son premier vêtement; il a arraché sa corne au taureau, et ce fut
là sa première coupe; puis il a fouillé le sol jusque dans ses
entrailles, afin d'y chercher les instrumens de sa force future; d'une
côte, d'un nerf et d'un roseau, il s'est fait des armes; et l'aigle, qui
d'abord, en voyant sa faiblesse et sa nudité, s'apprêtait à saisir sa
proie, frappé au milieu des airs, est tombé mort à ses pieds, seulement
pour lui fournir une plume, comme ornement à sa coiffure!
Parmi les animaux, en est-il un, un seul, qui eût pu vivre et se
conserver à de telles conditions? Isolons pour un instant l'ouvrier de
son oeuvre; séparons Dieu et la nature! Eh bien! la nature a tout fait
pour cet insecte, et rien pour l'homme! C'est que l'homme devait être le
produit de l'intelligence, bien plus que celui de la matière, et Dieu,
en lui octroyant ce don céleste, ce jet de lumière parti du foyer divin,
le créa faible et misérable, pour qu'il eût à en faire usage, et qu'il
fût contraint de trouver en lui-même les élémens de sa grandeur!
--Mais, mon ami, interrompit Charney, qu'a donc de si précieux cette
faculté, soi-disant divine, dévolue à notre espèce? Supérieurs aux
animaux sous tant de rapports, nous leur sommes inférieurs sous bien
d'autres; et cet insecte lui-même, dont vous venez de me détailler les
merveilles, n'est-il pas digne d'exciter notre envie, et de faire naître
en nous plutôt un sentiment d'humilité qu'un sentiment d'orgueil?
--Non! car les animaux, dans leurs opérations essentielles, n'ont jamais
varié. Tels ils sont, tels ils ont toujours été; ce qu'ils savent, ils
l'ont toujours su. S'ils sont nés parfaits, c'est qu'il ne peut y avoir
progrès chez eux. Ils ne vivent point de leur propre mouvement, mais de
celui que leur a donné le Créateur. Ainsi, depuis les commencemens du
monde, les castors ont bâti leurs cabanes sur le même plan, les
chenilles et les araignées ont filé et tissé leurs coques et leurs
toiles d'après les mêmes formes; les alvéoles des abeilles ont toujours
formé l'hexagone régulier; et les fourmis-lions ont de tout temps tracé
sans compas des cercles et des volutes. Le caractère de leur industrie,
c'est l'uniformité, la régularité; celui de l'industrie humaine, c'est
la diversité; car elle vient d'une pensée libre et créatrice aussi.
Jugez maintenant. De tous les êtres de la création, l'homme seul a la
mémoire, le pressentiment, l'idée du devoir et des causes occultes, la
contemplation, l'amour! Seul il se détermine par le raisonnement et non
par l'instinct; seul, il peut entrevoir l'univers dans son ensemble;
seul, il a la prévision d'un autre monde; seul, il sait la vie et la
mort!
--Sans doute, dit Charney; mais, encore une fois, ce qui le distingue
des animaux est-il donc tant à son avantage? Pourquoi Dieu nous a-t-il
donné une raison qui nous égare, une science qui nous trompe? Avec notre
haute intelligence, nous nous faisons souvent pitié à nous-mêmes!
Pourquoi le seul être privilégié est-il aussi le seul sujet à l'erreur?
Pourquoi n'avons-nous pas l'instinct des animaux, ou les animaux notre
raison?
--C'est qu'ils n'ont pas été créés pour la même fin. Dieu n'attend pas
d'eux des vertus. Accordez-leur la raison, la liberté du choix dans
leurs demeures et dans leur nourriture, et vous rompez à l'instant
l'équilibre du monde. Le Créateur a voulu que la surface de ce globe, et
même ses profondeurs, fussent remplies d'êtres animés, que la vie y fût
partout. Et, en effet, dans les plaines, dans les vallées, dans les
forêts, depuis le sommet des montagnes jusque dans les abîmes, sur les
arbres comme sur les rochers, dans les mers, les lacs, les fleuves, les
ruisseaux, sur leurs bords comme dans leurs lits, dans les sables comme
dans les marais, dans tous les climats, sous toutes les latitudes, d'un
pôle à l'autre, tout est peuplé, tout se meut avec harmonie, avec
ensemble. Au fond des déserts comme derrière un fétu de paille, le lion
et la fourmi sont au poste qui leur a été assigné. Chacun a sa part,
chacun a sa place marquée d'avance; chacun y tourne dans son cercle
providentiel; chacun y est enchaîné dans ses limites; car il fallait que
toutes les cases de cet immense échiquier fussent remplies: elles le
sont; nul ne peut sortir de la sienne sans mourir. L'homme seul va
partout et vit partout! il traverse les océans et les déserts; il plante
sa tente dans les sables, ou construit ses palais au bord des lacs; il
habite au milieu des neiges de nos Alpes, comme sous les feux du
tropique; il a le monde pour prison!
--Mais si ce monde est gouverné par Dieu, dit Charney, pourquoi tant de
crimes au sein des sociétés humaines, et de désastres dans la nature?
J'admire avec vous la sublime distribution des êtres créés; ma raison se
confond devant cet ensemble saisissant; mais quand mes yeux se reportent
vers l'homme...
--Mon ami, interrompit le sage, n'accusez Dieu, ni des erreurs de
l'homme ni des éruptions du volcan; il a imposé à la matière des lois
éternelles, et son oeuvre s'accomplit sans qu'il ait à s'inquiéter si un
vaisseau sombre au milieu de la tempête, ou si une ville disparaît sous
les secousses du sol. Qu'importent à lui quelques existences de plus ou
de moins? Croit-il donc à la mort? Non; mais à notre âme il a laissé le
soin de se régler elle-même, et, ce qui le prouve, c'est l'indépendance
de nos passions. Je vous ai montré les animaux obéissant tous à
l'instinct qui les conduit, n'ayant que des tendances aveugles, ne
possédant que des qualités inhérentes à leurs espèces; l'homme seul fait
ses vertus et ses vices; seul, il a le libre arbitre, car pour lui seul
cette terre est une terre d'épreuves. L'arbre du bien, que nous
cultivons ici-bas avec tant d'efforts, ne fleurira pour nous que dans le
ciel. Oh! ne pensez pas que Dieu puisse changer le coeur du méchant sans
le faire! qu'il puisse laisser le juste dans la douleur sans lui
réserver une récompense! Qu'aurait-il donc voulu en nous créant? Si nous
devions, dès ce monde, recevoir le prix dû à nos vertus ou à nos
forfaits, toutes les prospérités seraient honorables, et un coup de
foudre serait une mort infamante!
Charney restait frappé de surprise en entendant cet homme si simple
arriver tout-à-coup à l'éloquence par la conviction; il suivait son
regard, il admirait sa noble figure, sur laquelle éclataient toutes les
splendeurs de l'âme religieuse, et, malgré lui, il se sentait ému et
pénétré.
--Mais, murmura-t-il, pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas donné la
certitude de notre éternité?
--L'a-t-il voulu? le devait-il vouloir? répliqua le saint vieillard, en
se levant avec majesté et posant affectueusement la main sur l'épaule de
son compagnon.--Le doute peut-être nous était nécessaire pour abaisser
l'orgueil de notre raison. Que serait la vertu, si son prix était
certain d'avance? Que deviendrait le libre arbitre? La pensée de l'homme
est immense et non infinie; elle est à la fois grande et restreinte.
Elle est grande, pour lui faire comprendre sa dignité et le mettre à
même de monter jusqu'à Dieu par la contemplation de ses oeuvres; elle
est restreinte, pour qu'il sente sa dépendance de ce même Dieu. L'homme
ici-bas ne doit qu'entrevoir: la foi fait le reste!--Mon Dieu! mon Dieu!
s'écria Girhardi, croisant les mains avec ferveur et portant vers le
ciel ses yeux humides de larmes, donne-moi donc ta force pour relever
entièrement cet homme abattu et qui veut marcher vers toi! Prête-moi ton
secours pour faire reprendre l'essor à cette âme immortelle qui s'ignore
elle-même! Que mes paroles soient persuasives, puisque mon coeur est
convaincu! Mais ici que fait l'avocat à la cause, quand la nature
entière apporte son témoignage unanime? En a-t-il même tant fallu? Une
fleur, un insecte, suffisent pour proclamer ta toute-puissance, et
révéler à l'homme sa destinée future. Eh bien! que cette plante que
voilà achève son ouvrage! n'est-elle pas, mon Dieu! comme toutes tes
créatures, éclairée par ton soleil, et fécondée par le souffle émané de
toi?
Le vieillard alors sembla s'oublier dans une extase silencieuse; sans
doute il priait en lui-même; et, lorsqu'il se retourna vers son
compagnon, il le trouva les deux mains appuyées sur le dossier du banc
rustique; son front était courbé, et ses traits gardaient encore le
caractère d'un saint recueillement.