IX.

Certes, Charney eût pour toujours, et bien volontairement, renoncé à la

liberté, à la fortune, au monde, si ses jours avaient dû s'écouler ainsi

dans une prison, entre Teresa et son père. Cette jeune fille, il

l'aimait comme il n'avait jamais aimé. Ce sentiment, jusque alors

étranger à son âme, venait d'y pénétrer, à la fois violent et doux, amer

et onctueux, tel qu'un fruit acide qui parfume la bouche en l'irritant.

Il se révélait à lui par les angoisses d'une joie inconnue, par des

élancemens de tendresse, qui étreignaient tout ensemble Dieu et les

hommes, et la nature entière. Il croyait sentir sa tête, son coeur, sa

poitrine, se détendre, s'élargir, pour contenir les espérances, les

projets, les sensations qui lui arrivaient en foule.

Le lendemain, tous trois se tenaient encore dans le préau, près de la

plante; les deux, amis sur le banc, Teresa, leur faisant face, sur une

chaise que Ludovic avait eu la précaution de descendre.

Elle avait apporté quelque ouvrage de femme, une broderie, et,

l'enjouement sur les traits, la figure colorée d'une teinte de bien-être

et de satisfaction, suivant de la tête le mouvement de son aiguille,

levant les yeux en même temps que la main, elle arrêtait tour à tour son

sourire sur son père et sur Charney, en jetant quelques propos frivoles

au milieu de leurs graves entretiens. Puis, ensuite, elle se leva, et,

sans plus se soucier d'interrompre la conversation des deux penseurs,

elle alla presser son père entre ses bras et baiser ses cheveux.

Cette conversation, interrompue par elle, ne fut pas reprise. Charney

venait de tomber dans une profonde méditation.

Est-il aimé de Teresa?--À cette question qu'il s'adresse à lui-même,

deux pensées contrastantes l'agitent en même temps: il craint de le

croire; il tremble d'en douter! Elle a conservé la fleur donnée par lui,

et promis de la garder toujours; elle s'est troublée lorsque, la veille,

leurs deux mains se rapprochaient sur les genoux du vieillard; son sein

s'est ému au récit de ses rêves passionnés; mais ces mots, articulés

d'une voix si tendre, c'est devant son père qu'elle les a prononcés.

Quel sens prêter à tous ces charmans témoignages, indices de pitié,

d'intérêt, de dévouement? Ne lui en avait-elle pas donné des preuves

bien avant cette entrevue, et quand leurs regards ne s'étaient pas

rencontrés encore, que leurs paroles n'avaient jamais été échangées?

Insensé! insensé! qui croit si facilement avoir place dans ce coeur

qu'un sentiment de tendresse filiale emplit tout entier, et prend pour

des palpitations d'amour les pudiques tressaillemens d'une vierge!

Qu'importe? il l'aime, lui; il veut l'aimer long-temps, toujours, et

substituer à une idéalisation, désormais insuffisante, cette angélique

réalité.

Cet amour, il le renfermera en lui-même: chercher à le faire partager

serait un crime. Pourquoi vouloir empoisonner un si bel avenir? Ne

sont-ils pas destinés à vivre séparés l'un de l'autre? elle, libre,

heureuse, au milieu d'un monde où elle ne tardera pas à se choisir un

époux; lui, seul, dans sa prison, où il doit rester avec Picciola et ses

éternels souvenirs d'un instant?

Aussi, le parti de Charney est bien pris: dès ce jour, dès ce moment, il

affectera l'insouciance auprès de Teresa, ou, du moins, il saura

s'envelopper des faux semblans d'une amitié calme et tranquille! Malheur

à lui, malheur à tous deux, si elle l'aimait!

Plein de ces beaux projets, quand il sortit de ses réflexions, il prêta

l'oreille à des phrases vivement échangées entre Girhardi et sa fille.

Celle-ci s'abandonnait toute à l'idée de la prochaine délivrance de son

père, et paraissait vouloir dissuader le vieillard, qui, soit feinte ou

conviction, affirmait que l'année finirait sans doute avant sa

captivité:

--Je connais les retards de cour; si peu de chose suffit pour suspendre

la justice ou la bonne volonté des hommes puissants!

--S'il en est ainsi, dit la jeune fille, demain je retournerai à Turin,

pour hâter l'exécution de leurs promesses.

--Qui nous presse tant? répondait Girhardi.

--Quoi! préférez-vous donc votre chambre étroite et obscure et cette

vilaine cour à votre habitation et à vos beaux jardins de la Colline?

Cette apparente disposition de Teresa, l'espèce d'impatience qu'elle

témoignait à s'éloigner de Fénestrelle, eût dû plaire à Charney, en lui

prouvant qu'il n'était pas aimé, et que le danger redouté pour elle

était loin d'être à craindre; cependant ce qui le servait si bien dans

ses désirs le troubla au point de lui faire oublier tout-à-coup son rôle

projeté. Il n'affecta ni insouciance, ni amitié calme et tranquille. En

proie à un dépit douloureux, il ne put s'empêcher de le manifester; mais

Teresa ne parut y prêter attention que pour plaisanter sur son silence

et son air boudeur, et de nouveau elle reprit sa thèse pour prouver que,

si le décret attendu tardait encore, elle devait au plus tôt se rendre

auprès de Menou, et même auprès de l'empereur, à Paris même, s'il le

fallait!

Elle, d'ordinaire si indulgente, si réservée, semblait soudainement

dominée par un incompréhensible besoin de raillerie et de loquacité.

--Qu'as-tu donc, ce matin? lui disait son père, tout étonné de la voir

se réjouir devant le pauvre captif, qu'ils allaient bientôt laisser

derrière eux.

Charney ne savait que penser d'elle.

C'est que Teresa, de son côté, s'était livrée aux mêmes réflexions que

Charney. Dans la journée de la veille, elle n'avait pas senti l'amour

venir, mais elle avait compris qu'il était venu déjà depuis long-temps.

Comme Charney, elle voulait bien l'accepter pour elle à ses risques et

périls, mais, comme lui encore, elle le redoutait pour l'autre! Et cette

joie d'aimer, cette crainte d'être aimée, la jetait dans ces

contradictions avec elle-même, et dans cette activité de paroles où son

coeur cherchait à s'étourdir.

Mais bientôt tous ces efforts, toute cette contrainte pour déguiser

leurs vrais sentimens, tombèrent soudain d'eux-mêmes, des deux côtés à

la fois. Doucement attentifs aux récits de Girhardi, qui leur racontait

combien souvent il avait vu des prisonniers, dont la grâce était

publiquement annoncée, en attendre vainement l'effet durant des mois

entiers, ils se laissèrent persuader avec délice, avec transport: on eût

dit que désormais et à toujours, cette prison devait leur servir

d'asile, tant les projets se succédaient pour le lendemain et les jours

suivans, et que réunis là, avec leur ange gardien, les captifs n'avaient

plus à redouter qu'une seule chose, la liberté pour un seul!

Tous trois rassérénés, les philosophes reprirent leur entretien, Teresa

sa broderie et ses joyeux propos.

Un pâle rayon de soleil égayait encore la cour et venait éclairer le

visage de Teresa; le vent qui fraîchissait agitait légèrement les plis

et les rubans de sa collerette, et, suspendant un instant son travail,

le front renversé, secouant sa chevelure, elle semblait s'enivrer tout

ensemble d'air, de lumière et de bonheur, quand tout-à-coup s'ouvre la

petite porte du préau.

Le colonel Morand, suivi d'un officier et de Ludovic, vient signifier à

Girhardi son acte de libération. Girhardi doit quitter la forteresse

sur-le-champ; une voiture l'attend près du glacis de la place, et va le

transporter à Turin, lui et sa fille!

À l'arrivée du commandant, Teresa s'était levée; elle retomba bientôt

sur sa chaise, et, dans le regard qu'elle jeta alors sur Charney,

celui-ci eût pu voir combien s'étaient rapidement effacés de ce noble

visage les vives couleurs et les joyeux sourires. Mais Charney lui-même,

resté sur le banc, se tenait le front baissé, tandis qu'on donnait à

Girhardi communication des papiers qui le réhabilitaient dans son

honneur et le rendaient à la liberté. Les préparatifs du départ ne

pouvaient être longs.

Déjà Ludovic était descendu de la chambre de l'ex-prisonnier, avec la

malle contenant ses effets. L'officier l'attendait pour l'accompagner

jusqu'à Turin. L'heure de la séparation avait sonné. Teresa se leva de

nouveau, et parut s'occuper du soin de serrer sa broderie dans son sac,

de ranger sa collerette; puis elle essaya de se ganter... elle n'en put

venir à bout.

Charney alors, s'armant de résolution, s'avança vers Girhardi et lui

ouvrit les bras:

--Adieu, mon père!

--Mon fils! mon cher fils! balbutia son vieux compagnon... du courage!

comptez sur nous... Adieu! adieu!

Il le pressa quelque temps contre sa poitrine, et tout-à-coup, mettant

fin à cette étreinte, il se tourna vers Ludovic, et, pour mieux cacher

son émotion, lui fit quelques dernières recommandations inutiles, au

sujet de celui qu'il laissait seul. Ludovic ne répondit rien; mais il

offrit son bras au vieillard, car il avait besoin d'un appui.

Pendant ce temps, Charney s'était approché de Teresa pour prendre aussi

congé d'elle. Une main sur le dossier de sa chaise, l'oeil fixé vers la

terre, elle restait rêveuse, immobile, en place, comme si jamais elle

n'eût dû quitter ce séjour. Quand elle vit Charney près d'elle, sortant

de sa rêverie, elle le considéra quelques instans sans rien dire. Il

était pâle et défait, et les paroles aussi semblaient manquer à sa

poitrine. Soudain la jeune fille, oubliant ses résolutions, étendit son

bras vers la plante du captif:

--C'est notre Picciola que je prends à témoin, dit-elle...

Elle n'en put articuler davantage.

Une de ses mitaines de soie, qu'elle tenait à la main, tomba; Charney la

ramassa, déposa un baiser dessus, et la lui rendit silencieusement.

Teresa prit la mitaine, s'en essuya les pleurs qui venaient de jaillir

abondamment de ses yeux, et, la rejetant aussitôt à Charney, avec un

dernier regard d'amour, avec un dernier sourire d'espérance:

--Au revoir! lui cria-t-elle; et elle entraîna son père hors de la

petite cour.

Le comte les avait suivis des yeux: ils étaient partis, la petite porte

s'était refermée depuis long-temps entre eux et lui, qu'il demeurait

comme pétrifié, le regard en arrêt de ce côté, et que sa main pressait

encore convulsivement sur son coeur la petite mitaine de Teresa.

Picciola(#39071) · 第 48 / 52 题