Ils étaient assis à leur place accoutumée. L'automne s'annonçait:
Charney, perdant l'espoir de voir refleurir sa Picciola, entretenait son
ami de ses regrets sur la chute de sa dernière fleur; et celui-ci, pour
suppléer cette perte autant qu'il était en son pouvoir de la faire,
développait devant lui le tableau général de la fructification des
plantes.
Là, comme ailleurs, l'empreinte d'une main divine se montrait dans tous
les actes de la nature. Girhardi racontait comment certains végétaux, à
feuilles larges et étalées, et qui s'étoufferaient mutuellement en
croissant les uns près des autres, ont leurs semences couronnées
d'aigrettes, afin que le vent puisse opérer plus facilement leur
dispersion; comment, quand les aigrettes manquent, ces graines naissent
renfermées dans des cosses, dans des siliques pourvues d'un ressort
élastique, dont la détente jouant tout-à-coup au moment de leur
maturité, les lance au loin pour les isoler. Aigrettes et ressorts, ce
sont des pieds, ce sont des ailes que Dieu leur donne, afin que chacune
puisse aller à son choix prendre sa place au soleil.
Quel oeil pourrait suivre dans leur vol rapide à travers les airs agités
les fruits membraneux de l'orme, ceux des érables, des pins et des
frênes, tournoyant dans l'atmosphère au milieu d'une poussière d'autres
graines, auxquelles leur légèreté suffit pour s'élever, et qui semblent
d'elles-mêmes courir au-devant des oiseaux dont elles vont apaiser la
faim?
Le vieillard expliquait aussi comment les plantes fluviatiles, les
plantes destinées à l'ornement des ruisseaux, ou à parer le bord des
étangs, affectent dans leurs semences une forme qui leur permet de
voguer sur l'eau pour aller s'implanter sur les flancs de la berge, et
d'une rive à l'autre; comment, quand leur pesanteur les entraîne au
fond, c'est qu'elles doivent croître dans le lit même du fleuve, ou dans
la vase des marais: ainsi, les fucus, les roseaux, sortant comme une
armée de lances du sein des eaux stagnantes, et ces brillans nénuphars
qui, les pieds dans la fange, viennent étaler à la surface de l'onde
leurs feuilles luisantes et arrondies, et leurs belles fleurs blanches
ou dorées. Et il lui disait alors les amours de la Vallisnérie, séparée
de son époux, et s'allongeant, détendant la spirale qui lui sert de
pédoncule pour fleurir au-dessus des flots, tandis que l'époux, privé de
cette faculté d'extension, brise violemment les liens qui le retiennent
pour venir s'épanouir près d'elle, et mourir en la fécondant.
--Quoi! ces choses existent, s'écria Charney, et la plupart des hommes
ne daignent point tourner leurs regards de ce côté!
Ce fut là une des leçons du vieillard.
--Mon ami, lui disait un jour son compagnon, tandis qu'ils siégeaient
encore tous deux sur le banc des conférences, les insectes, dont vous
avez fait votre étude chérie, ont-ils donc pu vous offrir autant de
merveilles à observer qu'à moi ma Picciola?
--Tout autant, répondit le professeur. Croyez-moi vous n'apprécierez
même bien votre Picciola qu'en faisant connaissance avec ces petits
êtres animés qui viennent parfois la visiter, voler et bourdonner autour
d'elle. Alors vous verrez ces nombreux rapports, ces lois secrètes qui
lient l'insecte à la plante, comme l'insecte et la plante au reste du
monde; car tout est né de la même volonté, tout est gouverné par la même
intelligence! Newton l'a dit: L'univers a été créé d'un seul jet. De là
cette harmonie, cet accord général que nous ne pouvons saisir dans son
vaste ensemble, mais qui existe cependant.
Girhardi allait donner du développement à sa pensée, quand, s'arrêtant
tout-à-coup, les yeux fixés sur Picciola, il garda quelques minutes un
silence attentif.
Un papillon aux riches couleurs se tenait sur un des rameaux de la
plante, les ailes agitées d'un frémissement tout particulier.
--À quoi pensez-vous, mon ami?
--Je pense, répliqua le professeur, que Picciola va m'aider à répondre à
votre précédente question. Regardez ce papillon. Dans le moment où je
parle, il force votre plante de contracter un engagement avec lui. Oui,
car il a déposé l'espoir de sa postérité sur une de ses branches.
Charney se pencha pour vérifier le fait. Le papillon partit après avoir
enduit ses oeufs d'un suc gommeux capable de les bien fixer à l'écorce
du végétal.
--Eh bien! reprit Girhardi, est-ce par hasard et à la bonne aventure
qu'il est ainsi venu, charger Picciola de son précieux dépôt?
Gardez-vous de le croire! La nature a réservé une espèce de plantes à
chaque espèce d'insectes. Toute plante a son hôte à loger, à nourrir.
Maintenant, comprenez ce qu'il y a de saisissant dans l'action de ce
papillon. Il a d'abord été chenille lui-même, et, chenille, il s'est
nourri de la substance d'une plante pareille à celle-ci; ensuite il a
subi ses transformations; et, infidèle à ses premières amours, il a volé
indistinctement sur toutes les fleurs pour aspirer les sucs de leurs
nectaires. Eh bien! quand le moment de la maternité est venu pour lui,
pour lui, qui n'a point connu sa mère, et qui ne verra point ses enfans
(car son oeuvre est accomplie, et il va mourir), pour lui, que, par
conséquent, l'expérience n'a pu instruire, il est venu confier sa ponte
à la plante, semblable à celle qui l'a nourri lui-même sous une autre
forme et dans une autre saison. Il sait que de petites chenilles
sortiront de ses oeufs, et il a oublié pour elles ses habitudes
vagabondes de papillon. Qui lui a donc appris cela? Qui donc lui a donné
le souvenir, le raisonnement et la faculté de reconnaître cette
végétation, dont le feuillage n'est plus aujourd'hui ce qu'il était au
printemps? Des yeux exercés s'y trompent parfois, mais lui il ne s'y est
pas trompé!--Charney allait témoigner de sa surprise.--Oh! vous n'y êtes
pas! interrompit Girhardi. Examinez maintenant la branche choisie par
lui. C'est une des plus anciennes, des plus fortes; car les nouvelles
pousses, faibles et tendres, peuvent être gelées et détruites par
l'hiver, ou brisées par le vent. Voilà ce qu'il sait aussi. Encore une
fois, qui donc le lui a enseigné?
Charney restait confondu.--Mais, dit-il, pardon, mon ami; je crains que
vous ne soyez abusé par quelque illusion.
--Silence! sceptique, lui cria le vieillard avec un de ses fins
sourires. Vous croirez peut-être à ce que vous verrez! Écoutez-moi bien.
Picciola va jouer son rôle à son tour! Il ne s'agit plus seulement de la
prévoyance de l'insecte, mais de celle de la nature, d'une de ces lois
d'harmonie dont je vous entretenais tout-à-l'heure, et qui forcent la
plante d'accepter le legs du papillon. Au printemps prochain, nous
pourrons vérifier le prodige ensemble,--dit-il en retenant un soupir
adressé à sa fille.--Alors, quand les premières feuilles de Picciola se
montreront, les petites larves renfermées dans les oeufs se hâteront de
briser leurs coquilles. Vous le savez sans doute, les bourgeons des
divers arbustes ne s'ouvrent pas tous à la même époque; de même les
oeufs des différentes espèces de papillons n'éclosent pas au même jour;
mais ici une loi d'unité va régler l'essor de la plante, comme celui de
l'insecte. Si les larves venaient avant les feuilles, elles ne
trouveraient pas de quoi se nourrir; si les feuilles prenaient de la
force avant la naissance des petites chenilles, celles-ci seraient
impuissantes à les broyer avec leurs faibles mâchoires. Il n'en peut
être ainsi; la nature ne trompe jamais! Chaque plante suit dans ses
progrès la marche de l'insecte qu'elle est chargée de nourrir; l'une
ouvre ses bourgeons, quand s'ouvrent les oeufs de l'autre; et après
avoir grandi et s'être fortifiés ensemble, ensemble ils déploient leurs
fleurs et leurs ailes!
--Picciola! Picciola! murmura Charney, tu ne m'avais pas encore tout
dit!
Ainsi de jour en jour se succédaient les doux enseignemens, et, le soir
venu, les captifs s'embrassaient en se disant adieu, et rentraient dans
leur _camera_ pour y attendre le sommeil, ou pour y penser, souvent à
l'insu l'un de l'autre, au même objet, à la fille du vieillard.
Qu'est-elle devenue depuis qu'un ordre du capitaine l'a forcément exilée
de la prison de son père?
Teresa avait d'abord suivi l'empereur à Milan; mais elle apprit bientôt
là, par expérience, qu'il est plus difficile parfois de traverser une
antichambre qu'une armée. Cependant les amis de Girhardi, excités de
nouveau par elle, redoublaient d'efforts, promettaient de faire, avant
peu, cesser sa captivité; et Teresa, plus tranquille, avait repris la
route de Turin, où une parente lui offrait un asile.
Le mari de cette parente était bibliothécaire de la ville. Ce fut lui
que Menou chargea du choix des livres à envoyer à la forteresse de
Fénestrelle. La nature de ces livres mit Teresa à même de deviner
facilement à qui ils étaient destinés. De là, dans un des volumes,
l'insertion de ce petit billet dont la forme mystique ne pouvait
compromettre ni son parent ni son protégé. Elle ignorait alors que son
père et Charney vivaient plus que jamais séparés l'un de l'autre; et
quand la nouvelle lui en vint par le messager même chargé du transport
des livres, effrayée des conséquences que pouvait avoir pour le
vieillard un isolement peut-être complet, une seule pensée avant tout
remplit son coeur: la réunion des deux captifs!
Quelque temps après, lorsque, présentée par madame Menou au gouverneur
du Piémont, elle vint lui offrir ses remerciemens et s'épancher devant
lui en témoignages de reconnaissance, le vieux général, doucement
surpris à sa vue, touché de cette onction de tendresse filiale qu'elle
laissait éclater devant lui, se dépouilla un instant de sa rudesse
ordinaire, et lui prenant affectueusement la main:
--Venez me voir de temps en temps, lui dit-il, ou plutôt venez voir ma
femme. Peut-être, avant un mois, aura-t-elle une bonne nouvelle à vous
donner!
Teresa pensa aussitôt que la faveur lui allait être accordée de
retourner à Fénestrelle, d'y passer une partie de ses journées en
prison, près de son père; elle se jeta aux pieds du général, et le
remercia vingt fois, avec une figure rayonnante de bonheur!
Par un de ces beaux soleils d'octobre, qui rappellent ceux du printemps,
Girhardi et Charney se tenaient sur leur banc. Tous deux étaient
silencieux, pensifs, et, accoudés à chacune des extrémités de leur siège
rustique, on les eût crus indifférens l'un à l'autre, si, parfois, le
regard du comte, avec une expression d'intérêt et d'inquiétude, ne
s'était tourné vers son compagnon, alors entièrement absorbé dans une
profonde rêverie.
Les traits de Girhardi ne revêtaient que bien rarement cette sombre
apparence de tristesse. Charney pouvait facilement se tromper sur la
cause qui la faisait naître, et il s'y trompa.
--Oui, oui, s'écria-t-il, sortant tout-à-coup de ce long silence: la
captivité est horrible! horrible! quand elle n'est pas méritée! vivre
séparé de ce qu'on aime!
Girhardi leva la tête, et se débarrassant à son tour de cette enveloppe
méditative:
--La séparation, c'est la grande épreuve de la vie; n'est-il pas vrai,
mon ami?
--Moi, votre ami! reprit le comte; ce nom me convient-il? N'est-ce pas
moi qui vous ai séparé d'elle? le pouvez-vous oublier? Ah! ne vous en
défendez pas, vous songiez à votre fille, et en y songeant, vous n'osiez
tourner vos yeux vers les miens! Lorsque ces pensées vous viennent, je
le comprends, ma vue doit vous être odieuse!
--Vous vous trompez étrangement sur les causes de ma rêverie, dit le
vieillard. Jamais peut-être le souvenir de ma fille ne m'est revenu à
l'esprit plus consolant qu'aujourd'hui, car elle m'a écrit, et j'ai sa
lettre!
--Il serait possible! Elle vous a écrit? on l'a permis!--Et Charney se
rapprocha de l'heureux père avec un mouvement de joie aussitôt
réprimé:--Mais cette lettre vous instruit-elle donc de quelque nouvelle
sinistre?
--Nullement... au contraire.
--Alors, pourquoi cette tristesse?
--Hélas! que voulez-vous, mon ami? l'homme est ainsi fait! Un regret se
mêle toujours à nos plus belles espérances! nos bonheurs ici-bas portent
leur ombre devant eux, et c'est sur cette ombre que s'arrêtent d'abord
nos regards! Vous parliez de séparation!... tenez, la voici cette
lettre; lisez, et vous devinerez pourquoi, ce matin, un sentiment de
tristesse m'a saisi près de vous.
Charney prit la lettre, et il la tint quelque temps sans l'ouvrir. Les
yeux fixés sur Girhardi, il semblait vouloir deviner, par la physionomie
de son cher compagnon, ce que la lettre contenait; puis il examina la
suscription, et s'émut doucement en reconnaissant l'écriture. Enfin,
dépliant le papier, il essaya d'en faire la lecture à haute voix; mais
sa voix tremblait, les mots séchaient ses lèvres en passant: il
s'interrompit et acheva la lettre en lui-même.
Voici ce qu'il lut:
«Mon bon père, ce billet que vous tenez maintenant entre vos mains,
baisez-le mille et mille fois; mille fois je l'ai baisé moi-même, et il
y a pour vous une moisson complète à faire sur lui!»
--Oh! je n'y ai pas manqué, murmura Girhardi... Chère enfant!
Charney poursuivit.
«C'est pour vous, comme pour moi, une vive satisfaction, n'est-il pas
vrai, qu'il nous soit permis enfin de correspondre ensemble? Nous en
devons garder au général Menou une éternelle reconnaissance! C'est lui
qui a mis fin à ce silence qui nous séparait plus encore que la
distance. Béni soit-il! Désormais, du moins, nos pensées pourront voler
au-devant les unes des autres; je vous dirai mes espérances, et elles
vous soutiendront; vous me direz vos chagrins, et en pleurant sur eux,
je croirai pleurer près de vous! Mais, mon bon père, si une faveur plus
grande encore nous était réservée!... Oh! de grâce, suspendez ici
pendant quelques instans la lecture de ce billet, et, avant d'aller plus
loin, préparez votre âme aux joies soudaines qu'il me reste à vous faire
connaître!... Père, s'il m'était bientôt accordé de retourner près de
vous! Vous voir de temps en temps, vous entendre, vous entourer de mes
soins; durant deux années ce bonheur m'a suffi, et alors la captivité
vous paraissait légère! Eh bien! si mon espoir se réalise... bientôt je
rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!»
--Elle va revenir! Quoi! ici? près de vous? interrompit Charney avec un
cri de joie.
--Lisez, lisez, répondit tristement le vieillard.
Charney relut la dernière phrase, et continua:
«Bientôt, je rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!... Vous voilà
content, bien content, j'en suis sûre. Reposez-vous donc encore un peu
sur cette consolante idée... Votre fille, votre Teresa, vous en supplie!
ne vous hâtez pas trop de parcourir la fin de cette lettre. Une émotion
trop vive est parfois bien dangereuse! ce que j'ai dit ne vous suffit-il
pas? Chargé d'accomplir vos souhaits, un ange fût descendu des cieux,
vous n'auriez osé lui en demander plus... Moi, trop exigeante peut-être,
avant qu'il reprît son vol, j'aurais intercédé près de lui pour votre
liberté, pour votre délivrance complète! À votre âge, il est si cruel de
vivre privé de la vue du pays natal! Les bords de la Doria sont si
beaux, et dans vos jardins de la Colline les arbres plantés par ma
défunte mère et par mon pauvre frère ont pris tant d'accroissement! Là,
leur souvenir vit plus que partout ailleurs! Puis, vous devez tant
regretter vos amis, vos amis dont les efforts généreux ont si bien aidé
à mes faibles tentatives!... Oh! père, père! la plume me brûle les
doigts; mon secret va s'échapper. Il m'est échappé déjà, sans doute! De
grâce, armez-vous de force et de constance, car voici le bonheur qui
vient! Dans peu de jours, j'irai vous rejoindre, non plus seulement pour
adoucir votre captivité, mais pour la faire cesser! non plus pour rester
près de vous aux heures marquées et dans l'enceinte d'une prison, mais
pour vous emmener avec moi, libre et fier! Oui, fier! vous aurez le
droit de l'être, car vos fidèles Delarue et Cotenna, ce n'est point une
grâce qu'ils ont obtenue, c'est une justice, c'est une réparation!
«Adieu, mon bon père; oh! que je vous aime, et que je suis heureuse!
«TERESA.»
Il n'y avait point dans cette lettre un mot, un seul mot de souvenir
pour Charney. Ce mot absent, il l'avait cherché avec angoisse pendant
toute la durée de sa lecture, et cependant, malgré le désappointement
éprouvé par lui en ne le trouvant pas, ce fut une explosion de joie
qu'il fit tout d'abord éclater:
--Vous allez être libre! s'écria-t-il; vous pourrez vous reposer sous
l'abri des arbres, et voir se lever le soleil!
--Oui, dit le vieillard, je vais... vous quitter! Et c'est là cette
ombre qui marche devant mon bonheur, comme pour l'obscurcir!
--Eh! qu'importe, reprit Charney, prouvant, par la véhémence de ses
transports et le généreux oubli de lui-même, combien il était devenu
digne de comprendre l'amitié:--vous lui serez rendu enfin! Elle aura
cessé de souffrir par ma faute! Vous serez heureux! et je ne sentirai
plus là, au fond de ma pensée, ce poids qui m'obsédait! Durant ce peu
d'instans qui nous restent encore à passer ensemble, nous pourrons
parler d'elle, du moins!
Ces derniers mots, il les avait achevés dans les bras de son vieil ami.