Girhardi était né à Turin, où son père possédait de vastes manufactures
d'armes. Le Piémont a de tout temps servi de passage aux marchandises et
aux idées qui vont de France en Italie, comme aux idées et aux
marchandises qui vont d'Italie en France. De cela, il reste toujours
quelque chose en route. Le vent de France avait soufflé sur son père; il
était philosophe, voltairien, réformiste; le vent d'Italie avait soufflé
sur sa mère; elle était dévote à l'excès. Quant à lui, pauvre enfant,
les aimant, les respectant, les écoutant tous deux avec la même
confiance, il devait nécessairement participer des deux natures; c'est
ce qui lui arriva. Républicain dévot, il rêvait le règne de la religion
et de la liberté, alliance fort belle sans doute; mais il l'entendait à
sa manière, et il avait vingt ans. On était jeune alors à cet âge.
Il ne tarda pas à donner des gages aux deux partis.
Dans ce temps, la noblesse piémontaise jouissait de certains priviléges
fort humilians pour les autres classes de la société. Ses membres seuls,
par exemple, pouvaient se montrer en loge au spectacle, et, le
croirait-on, danser dans un bal public! car la danse était alors réputée
exercice aristocratique, et les bourgeois n'y devaient assister que
comme spectateurs.
À la tête d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie, Giacomo Girhardi
brava publiquement un jour ce singulier privilége. Il ne craignit pas
d'établir un quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Les
danseurs gentilhommes s'indignèrent; danseurs et spectateurs plébéiens
poussèrent un cri terrible en réclamant _la danse pour tous_! À cette
clameur séditieuse, d'autres cris de liberté succédèrent, et, dans le
tumulte qui s'ensuivit, après vingt cartels proposés et refusés, non par
lâcheté, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo, emporté par la fougue de
son âge et de ses idées, appliqua un soufflet sur la joue du plus fier
et du plus haut titré de ses adversaires.
L'insulte était grave. La puissante famille de San-Marsano jurait de se
venger. Les chevaliers de Saint-Maurice, ceux même de l'Annonciade,
toute la noblesse du pays enfin, qui, dans le péril, ne fait qu'un
corps, semblait n'avoir plus qu'un visage, tant chacun se sentit offensé
pour son propre compte.
Par l'ordre de son père, Giacomo se réfugia chez un de ses parens, curé
d'un petit village de la principauté de Masserano, aux environs de
Bielle. Mais malgré sa fuite, il fut condamné par contumace à cinq ans
d'exil hors de Turin.
L'importance maladroite donnée à cette affaire, qu'on nomma la
conspiration dansante, grandit Giacomo aux yeux de ses compatriotes. Les
uns le regardèrent comme le vengeur du peuple; les autres, comme un de
ces novateurs dangereux qui rêvaient encore l'indépendance du Piémont;
et tandis qu'à la cour on signalait le donneur de soufflets comme l'un
des membres les plus actifs du parti démocratique, le pauvre petit
factieux servait tranquillement la messe au village, et ne sortait point
de l'église où il venait de communier saintement.
Ce terrible début d'une vie qui devait s'écouler si calme, influa bien
long-temps sur le sort de Giacomo Girhardi. Le vieillard paya chèrement
les folies du jeune homme, car, lors de son arrestation pour l'attentat
prétendu contre le premier consul, ses accusateurs ne manquèrent pas de
faire valoir le jugement qui l'avait atteint déjà comme perturbateur et
républicain effréné.
À compter de sa sortie de Turin, et durant son exil, Giacomo, laissant
s'éteindre entièrement cet amour de l'égalité que son père avait fait
naître en lui, vit se développer de plus en plus au contraire les
sentimens religieux qu'il tenait de sa mère. Il les porta bientôt à
l'excès, et son parent, brave et digne ecclésiastique, dont l'esprit
peut-être manquait d'étendue, mais dont l'âme était noble et les
convictions sincères, au lieu de chercher à calmer en lui ce
commencement d'exaltation, l'excita, espérant faire pour lui de
l'humilité chrétienne un bouclier contre la vivacité de son caractère.
Plus tard, il comprit lui-même l'imprudence de son calcul. Giacomo
n'avait plus qu'un désir, ne formait plus qu'un voeu, celui d'être
prêtre.
Pour parer à ce coup, qui les eût privés de leur fils unique, son père
et sa mère le rappelèrent auprès d'eux, et, s'appuyant sur la vive
tendresse qu'il leur conservait, ils firent tant qu'ils le décidèrent,
ou plutôt le contraignirent, à force de supplications et de larmes, à se
marier.
Giacomo se maria donc; mais son mariage tourna d'abord bien autrement
qu'on ne s'y attendait. Il vécut avec sa femme comme avec une soeur.
Elle était jeune et belle, et ressentait pour lui la plus tendre
affection. Il se servit de son influence sur son coeur, il usa de son
éloquence naturelle et passionnée, non pour lui faire comprendre le
bonheur du ménage, mais les douceurs de la vie religieuse. Il y réussit
complètement, si bien qu'après une année passée pour eux dans une union
chaste comme celle des anges, la jeune épouse se retira dans un couvent,
et lui, il retourna dans les environs de Bielle.
À peu de distance du village qu'il habitait, se dresse une chaîne de
hauteurs, dernier embranchement des Alpes pennines. À la base du _monte
Mucrone_, le pic le plus élevé de ces montagnes, une petite vallée,
s'enfonçant tout-à-coup, sombre, noire, couverte de vapeurs, hérissée de
rochers, bordée de précipices, semble de loin répondre à la description
que Virgile et Dante nous font des bouches de l'enfer. Mais à mesure
qu'on s'en approche, les rochers se montrent parés d'une belle verdure,
plaisante à la vue, les précipices offrent des versans en pente douce,
où des arbustes fleuris s'échelonnent en petites collines charmantes,
couvertes de bosquets naturels, et la vapeur, changeant de nuance aux
rayons de soleil, tour-à-tour blanche, rose, violacée, finit par
s'évanouir tout-à-fait. Alors on aperçoit, au fond de la jolie vallée,
un lac de cinq cents pas de largeur, alimenté par des sources, et d'où
sort, en murmurant, la petite rivière d'Oroppa, qui va, à quelque
distance de là, ceindre un des mamelons de la chaîne, au sommet duquel
s'élève une église consacrée à grands frais à la Vierge Marie par la
piété des peuples. Cette église est la plus célèbre du pays.
Si l'on en croit la légende, saint Eusèbe, à son retour de la Syrie,
déposa dans cet endroit isolé la statue en bois de la Vierge, sculptée
par saint Luc l'évangéliste, et qu'il voulait soustraire aux
profanations des ariens.
Eh bien! dans cette petite vallée, sur la pointe de ces rochers, sur les
versans de ces précipices, sur les bords de ce lac et de cette rivière,
sur cette montagne, dans cette église, au pied de cette statue, Giacomo
Girhardi passa encore cinq années de sa vie, oubliant le monde entier,
ses amis, sa famille, sa femme, sa mère, pour la Vierge d'Oroppa!
Ignorant que la crédulité n'est pas la croyance, que la superstition
mène à l'idolâtrie, et que tous les excès éloignent de Dieu, ce n'était
pas la Marie céleste, la mère du Christ, qu'il adorait, c'était sa
Vierge à lui! sa Vierge de la montagne! Ses jours et ses nuits
s'écoulaient à prier, à pleurer devant elle, sur des fautes imaginaires,
car son coeur était celui d'un enfant. En vain, son parent, le bon curé,
s'alarmant de plus en plus de cette trop vive ferveur, cherchait à le
ramener à la raison; rien n'y faisait. En vain, pour le distraire de
cette ardente et dangereuse préoccupation, il lui proposa de visiter
d'autres lieux où la Vierge était honorée: qu'importaient à Giacomo
Notre-Dame de Lorette et Sainte-Marie de Bologne ou de Milan? ce n'était
que l'objet matériel, l'image, ce morceau de bois noir et vermoulu,
qu'il adorait, et non la sainte femme représentée là si indignement!
Ce sentiment d'exaltation ne perdit de sa profondeur que pour gagner en
étendue.
La Vierge d'Oroppa avait autour d'elle son cortége de saints et de
saintes.
Sur eux Giacomo avait distribué tous les pouvoirs célestes, toutes les
attributions de la divinité. À l'un, il demandait de dissiper les nuages
chargés de grêle, qui parfois, des hauteurs du _Monte-Mucrone_,
descendaient sur sa montagne; à l'autre, d'adoucir les regrets de sa
mère ou de soutenir sa femme dans ses épreuves; à celui-ci, de veiller
sur son sommeil; à celui-là, de le défendre contre le tentateur; ainsi
du reste; et sa dévotion devenait un polythéisme impur, et sa montagne
d'Oroppa un Olympe, où Dieu seul n'avait pas sa place.
S'imposant les privations et les pénitences les plus rudes, il jeûnait,
il se macérait, restait parfois jusqu'à trois jours sans prendre de
nourriture, et il tombait dans des faiblesses honorées par lui du nom
d'extases. Il avait des visions, des révélations; comme certains
quiétistes, à force de dompter sa nature matérielle, il croyait être
parvenu à rendre son âme visible, et il conversait avec elle, et sa
santé se détruisait, sa raison se perdait; il était fou!
Un jour, il entendit une voix, venue d'en haut, lui ordonner d'aller
convertir des Vaudois hérétiques, dont quelques débris existaient
encore, non loin de lui, dans le Valais. Il se mit en route, traversa
les pays arrosés par la Sesia, atteignit au sommet des grandes Alpes, du
côté du mont Rosa; mais soudainement enfermé par l'hiver au milieu d'une
peuplade de pâtres, il lui fallut passer plusieurs mois abrité sous le
vaste toit d'un chalet; car les neiges amoncelées avaient obstrué tous
les passages.
Ce chalet, appelé dans le pays _las strablas_, ou les étables, était un
carré long de cinq cents pieds d'étendue, ouvert seulement du côté du
sud, et fermé, calfeutré, dans ses autres parties, de fortes planches de
sapin, liées entre elles par des gommes, des résines, des mousses et des
lichens. Dans la saison rigoureuse, hommes, femmes, enfans, troupeaux,
tout s'y réunissait sous le sceptre du plus ancien de la peuplade. Au
centre de l'habitation, un foyer sans cesse alimenté y faisait bouillir
à grands flots une énorme chaudière où, tour à tour, et parfois
ensemble, s'apprêtaient pour la communauté, les légumes secs, le lard,
le mouton, les quartiers de chamois et les côtelettes de marmottes,
qu'on accompagnait, durant les repas, d'un pain de châtaignes, et, en
guise de vin, d'une liqueur aigre-douce composée de busserolles et
d'airelles fermentées.
Là, des occupations nombreuses, le soin des troupeaux et des enfans, les
fromages à préparer, le chanvre à filer, des instrumens aratoires à
fabriquer, pour forcer plus tard, durant le rapide été de ces climats,
les rochers à produire, les vêtemens de peau de mouton, les paniers
d'écorces, les petits meubles élégans de bois de mélèse et de sycomore,
destinés à la ville, tenaient en éveil toute la population du chalet,
population laborieuse et enjouée, qui mêlait ses rires et ses chansons
au bruit des haches, des roues et des marteaux. Là le travail semblait
doux; l'étude et la prière étaient réputées devoirs et plaisirs. On y
chantait de saints cantiques avec des voix harmonieuses et exercées; les
plus vieux y enseignaient aux plus jeunes la connaissance des livres et
du calcul, aux mieux disposés la musique et même un peu de latin; car la
civilisation des Hautes-Alpes, comme sa végétation, se conserve sous la
neige, du moins parmi ces peuplades, et il n'est pas rare de voir, au
retour des premières chaleurs, descendre de ces _étables_ vers les
villages de la plaine des ménétriers et des maîtres d'école, qui vont
propager au bas de la montagne l'instruction et le plaisir.
Les hôtes de Giacomo étaient Vaudois.
Pour un convertisseur l'occasion se montrait belle; mais, dès le premier
mot articulé par lui au sujet de sa mission, le chef de la famille,
vieillard octogénaire, moins respectable encore par son âge que par les
travaux et les vertus dont tous les instans de sa vie avaient été
marqués, lui imposa silence.
--Nos pères, lui dit-il, ont souffert l'exil, la dispersion, la mort
même, plutôt que de consentir au culte des images: n'espérez donc pas
faire sur nous ce que n'ont pu sur eux des siècles de persécution.
Étranger, vous voilà condamné à vivre sous notre toit: priez à votre
manière, nous prierons à la nôtre; mais unissez vos efforts à nos
efforts dans un travail commun; car ici, loin des bruits et des
distractions de la terre, l'oisiveté vous tuerait. Soyez notre
compagnon, notre frère, tant que les neiges pèseront sur nous. Ensuite,
les chemins libres, vous pourrez nous quitter, si bon vous semble, sans
bénir le foyer qui vous aura réchauffé, sans vous retourner même pour
saluer du geste ceux qui vous auront logé et nourri. Vous ne leur devrez
rien, car vous aurez travaillé avec eux; et si le reste du compte est de
notre côté, Dieu l'acquittera.
Forcé de se soumettre, Giacomo resta pendant cinq mois le compagnon de
ces braves gens; pendant cinq mois, il fut le témoin de leurs vertus;
pendant cinq mois, matin et soir, il entendit les actions de grâces
qu'ils adressaient à Dieu seul. Son esprit, cessant d'être excité par la
vue des objets de son culte exclusif, se calma; et quand cette prison,
que la glace avait fermée derrière ses pas lui fut rouverte par le
soleil, à l'aspect de ce soleil et des magnificences de la nature dont
il avait été sevré durant si long-temps, et qui se développaient à ses
regards du haut des Alpes, l'idée du Maître éternel et tout-puissant
entra grande et vive dans son coeur, et y reprit sa place usurpée.
L'arrivée des premiers oiseaux, la vue des premières plantes qui
sortaient toutes fleuries de dessous la neige; autour d'elles, les
frémissemens des essaims d'abeilles, tout excitait ses transports de
joie et d'amour!
Un volume entier ne suffirait pas pour peindre les sensations nombreuses
et diverses par lesquelles passa alors Giacomo. Le bon vieillard l'avait
pris en affection; il connaissait peu les livres des savans; mais il
avait joint ses propres observations à celles de ses pères, et se
plaisait à lui expliquer le créateur par la création. Enfin, de cet
asile devant lequel il s'était présenté la tête remplie d'idées de
fanatisme et d'intolérance le convertisseur sortit presque entièrement
converti lui-même. L'habitude du travail, le spectacle de la famille,
ramenèrent les idées de Giacomo vers les devoirs qui lui restaient à
remplir.
Il courut se présenter au parloir de sa femme.
Ce serait là encore une histoire complète à raconter, que celle des
moyens qu'il dut employer afin de reconquérir ce coeur d'abord repoussé
par lui. Cette histoire vaudra peut-être d'être dite un jour.
Bref, après des efforts inouïs pour arracher sa femme à la vie
claustrale, pour détruire lui-même l'effet de ses premières leçons, de
ses premiers enseignemens, Giacomo Girhardi, revenu à la raison, au
bonheur, aux croyances vraies, devint le meilleur des époux, et,
quelques années après, le plus heureux des pères.
Vingt-cinq ans de sagesse et de vertus rachetèrent ses erreurs.
De retour à Turin, au milieu des siens, il s'était créé, par son
industrie, des occupations dignes de lui. Il possédait une assez belle
fortune, que le travail eût augmentée encore, si sa bienfaisance n'avait
su donner un écoulement à ses bénéfices. Faire du bien lui était si
doux! L'amour de ses semblables remplissait son coeur de joie, et
l'étude de la nature ajoutait un charme inépuisable à sa vie. La nature
animée excita surtout ses curieuses investigations; et comme Dieu est
grand jusque dans ses plus minimes ouvrages, les insectes, s'offrant
plus facilement sous la main du philosophe religieux, obtinrent la
préférence sur les autres productions du sublime ouvrier. Voilà comment,
plus tard, durant ses jours de captivité, le vieux Girhardi s'était
attiré de la part de Ludovic le surnom singulier de l'_attrapeur de
mouches_.