Charney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le sens ne pouvait
être douteux, car parmi les femmes une seule avait été pour lui tout
coeur et tout dévouement: et cette femme, il l'avait à peine entrevue,
pensait-il, il ignorait le son de sa voix; et si tout-à-coup elle se fût
présentée devant lui, il ne l'eût pu reconnaître sans doute. Mais par
quel moyen, trompant la vigilance de ses argus, a-t-elle pu lui faire
parvenir ces lignes?--_Dites à votre voisin d'espérer_. Pauvre fille,
qui n'osait nommer son père! Pauvre père, à qu'il ne pourra même montrer
le souvenir de sa fille!
En songeant à ce bon vieillard, dont il avait comblé le malheur, dont il
lui était interdit d'adoucir la peine, Charney se sentait navré de
regrets, et au milieu de ses nuits sans sommeil, l'idée de Girhardi
venait l'assaillir douloureusement.
Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutumé se fit entendre au-dessus
de lui, dans la chambre de l'étage supérieur, jusque là restée vide, et
lui tint l'esprit rempli de conjectures plus bizarres les unes que les
autres.
Vers le matin, Ludovic entra dans sa chambre, l'air affairé, et
quoiqu'il essayât de contraindre ses traits à la discrétion, ses yeux
brillans et animés annonçaient une grande nouvelle.
--Qu'y a-t-il? lui dit Charney, et que s'est-il passé là-haut cette
nuit?
--Oh! rien, _signor conte_, rien; sinon qu'il nous est arrivé d'hier une
recrue de prisonniers et que les logemens vacans vont cesser de l'être.
Oui, poursuivit-il avec un ton emprunté de commisération, il vous va
falloir partager la jouissance de votre cour avec un compagnon de
captivité; mais rassurez-vous, nous ne recevons ici que de braves
gens... Quand je dis braves gens, reprit-il aussitôt: c'est-à-dire qu'il
n'y a pas de voleurs parmi eux! Mais tenez, voilà le _nouveau_ qui vient
vous faire sa visite d'installation.
À cette annonce inattendue, Charney s'était levé, saisi de surprise, ne
sachant s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce changement, quand
soudain il vit entrer dans sa chambre... Girhardi!
Tous deux se regardèrent comme s'ils doutaient encore de la réalité de
cette rencontre, et au même instant leurs mains, pressées et confondues,
témoignèrent du plaisir qu'ils éprouvaient à se revoir.
--Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la connaissance sera
bientôt faite; et il sortit, les laissant tous deux en extase l'un
devant l'autre.
Après un moment de silence:--Qui donc nous a réunis? dit Charney.
--C'est ma fille, je n'en saurais douter! Et comment m'y tromperais-je?
Tout ce qui m'arrive d'heureux dans la vie ne me vient-il pas d'elle?
Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains pressèrent de
nouveau avec force celles du vieillard. Enfin, tirant de sa cassette un
petit papier, il le lui présenta:--Connaissez-vous cette écriture?
--C'est la sienne! s'écria Girhardi; c'est celle de ma fille! de ma
Teresa! Non, elle ne nous a pas oubliés, et sa promesse n'a pas tardé à
se réaliser, puisque nous voilà réunis tous deux. Mais comment ce billet
vous est-il parvenu?
Charney le lui dit, et ensuite par un mouvement irréfléchi, il fit un
geste comme pour rentrer en possession du billet; mais voyant Girhardi
le tenir entre ses mains tremblantes d'émotion, le lire lentement, mot
par mot, lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne lui
appartenait plus, et il en éprouva au fond du coeur un vif sentiment de
regret, qu'il ne sut comment s'expliquer à lui-même.
Les premiers momens passés, quand ils eurent épuisé à l'égard de Teresa
toutes leurs conjectures sur son sort, et sur le lieu habité par elle,
Girhardi, promenant ses yeux avec un sentiment naïf de curiosité sur le
logement de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions de la
muraille. Deux d'entre elles avaient été modifiées déjà; il comprit
l'influence de la plante, et s'expliqua aussitôt le rôle important
qu'elle avait dû jouer près du prisonnier. À son tour il prit un
charbon. Une des sentences contenait ces mots:
_Les hommes se tiennent sur la terre, comme, plus tard, ils se tiendront
dessous: les uns près des autres, mais sans liens entre eux. Pour les
corps, ce monde est une arène populeuse, où l'on se heurte de tous
côtés; pour les coeurs, c'est un désert._
Il ajouta:
_Si l'on n'a pas un ami!_
Puis, se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les
bras.
Encore ému des pensées qui venaient de l'agiter, le coeur palpitant, les
yeux humides, Charney s'y précipita, et tous deux scellèrent ce saint
pacte d'amitié par une étreinte vive et prolongée.
Le lendemain, ils déjeunaient ensemble, en tête-à-tête, dans la _camera_
du premier étage, l'un assis sur le lit, l'autre sur la chaise, ayant
entre eux la petite table sculptée, supportant alors, avec la double
ration de la prison, une belle truite du lac, des écrevisses de la
Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et un appétissant
morceau de ce délicieux fromage de Millesimo, connu dans toute l'Italie
sous le nom de _Rubiola_. C'était là un festin pour des captifs! Mais
Girhardi ne manquait point d'argent, ni le commandant de complaisance,
depuis de nouveaux ordres reçus.
Une causerie pleine de confiance et de douceur s'établit entre les deux
amis. Jamais Charney n'a si bien et si long-temps savouré les plaisirs
de la table; jamais repas ne lui a semblé si succulent. C'est que, si
l'exercice et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'assaisonnement au
brouet noir des Spartiates, la présence et la conversation d'un ami
ajoutent mieux encore au goût des mets les plus fins.
Bientôt les confidences suivirent leur cours. Ils s'aimaient déjà si
bien tous deux, quoique se connaissant à peine! Sans y être autrement
excité, sans hésitation, sans préambule, seulement comme exécution de ce
contrat d'amitié passé la veille, Charney raconta les travaux
orgueilleux et les folies vaniteuses de sa jeunesse. Le vieillard prit
la parole à son tour, et confessa de même les premières erreurs de sa
vie.