Dégagée de ses entraves, entourée de bonne terre, largement encadrée
dans ses pavés, Picciola réparait ses désastres, se redressait, et
sortait triomphante de toutes ses tribulations. Elle y avait perdu ses
fleurs néanmoins, à l'exception de la petite fleur, qui, la dernière,
s'était ouverte au bas de la tige.
Devant son terrain agrandi, devant la graine qui se gonflait, qui
mûrissait dans le calice, Charney pressentait de nouvelles et sublimes
découvertes, et rêvait même au _Dies seminalis_, à la fête des
semailles! Car maintenant le terrain ne manque plus; il est plus que
suffisant pour Picciola; elle peut devenir mère, et voir ses filles
croître sous son ombre!
En attendant ce grand jour, il est possédé du désir de connaître le nom
véritable de cette compagne avec laquelle il a passé de si doux instans.
--Quoi! ne pourrai-je donc jamais donner à Picciola, la pauvre enfant
trouvée, ce nom dont la science ou l'usage l'ont dotée d'avance, et
qu'elle porte en communauté avec ses soeurs des plaines ou des
montagnes!
Le commandant l'étant venu visiter, Charney lui parla du désir qu'il
avait de posséder un ouvrage de botanique. Sans se refuser à sa demande,
l'autre, voulant mettre sa responsabilité à couvert, songea d'abord à
obtenir l'autorisation du gouverneur du Piémont; et Menou non seulement
s'empressa de la lui donner complète, mais encore il lui envoya, de la
bibliothèque de Turin, une masse énorme de volumes, pour aider le
prisonnier dans ses recherches.--_Espérant_, écrivait-il, _que S. M.
l'impératrice et reine, très-versée elle-même dans ce genre de
connaissances, comme dans bien d'autres, ne serait pas fâchée de savoir
le nom de cette fleur, à laquelle elle s'était si vivement intéressée._
À la vue de cet amas de science que lui apporta Ludovic, ployant sous le
faix, Charney sourit.
--Est-il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il, pour contraindre
la fleur à me dire son nom?
Néanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il pose encore une fois
sa main sur des livres. Il les feuillète avec ce frémissement d'amour
qu'il avait ressenti naguère, quand le savoir était pour lui chose
mystérieuse et désirable! Depuis si long-temps, il n'a pu promener ses
yeux sur des caractères d'imprimerie! Déjà dans sa tête fermentait un
projet d'études saintes et douces!
--Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il, je serai botaniste! Là,
plus de ces controverses scolastiques et pédantesques qui vous égarent
au lieu de vous éclairer. La nature doit se montrer la même à tous ses
disciples, toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoique
nue!
Et il interroge ces livres nouveau-venus, leur demandant aussi à eux
leurs titres et leurs noms. C'étaient le _Species plantarum_ de Linnée,
les _Institutiones rei herbariæ_ de Tournefort, le _Theatrum botanicum_
de Bauhin, puis la _Phytographia_, la _Dendrologia_, l'_Agrostographia_,
de Plukenet, d'Aldrovande et de Scheuchzer; puis d'autres livres, écrits
en français ou en italien.
Quoique un peu effrayé de cet appareil tout scientifique, Charney ne se
découragea pas, et, pour se préparer à des recherches plus sérieuses, il
ouvrit tout d'abord le plus mince volume, afin d'y chercher au hasard,
dans la table, les plus charmantes dénominations que puisse porter un
végétal.
Qu'il eût voulu se trouver le maître de choisir dans ce calendrier
floral, entre Alcea, Alisma, Andryala, Bromelia, Celosia, Coronilla,
Euphrasia, Helvella, Passiflora, Primula, Santolina, ou tout autre nom
doux à la lèvre, harmonieux à l'oreille!
La crainte lui vient tout-à-coup dans l'esprit que sa plante ne porte,
avec un nom bizarre et disgracieux, une termination masculine ou neutre,
ce qui eût brouillé toutes ses idées à l'égard de son amie, de sa
compagne.
Que deviendrait la jeune fille de ses rêves, s'il allait falloir lui
appliquer une désignation comme _Rumex obtusifolius_, ou _Satyrium
hyoscyamus_, ou _Gossypium_, _Cynoglossum_, ou _Cucubalus_, _Cenchrus_,
_Buxus_! ou même quelque nom français, plus barbare encore, tel que
Arrête-boeuf, Attrape-mouche, Herbe à pauvre homme, Bec de grue,
Casse-lunette, Dent de chien, Langue de cerf ou Fleur de coucou! N'y
aurait-il pas là de quoi le désenchanter à jamais? Non! il ne risquera
point une semblable épreuve!
Malgré lui, pourtant, il reprenait tour à tour chaque volume, l'ouvrait,
le feuilletait de nouveau, s'extasiant devant les merveilles
innombrables de la nature, s'irritant contre l'esprit systématique des
hommes, qui, de cette étude jusque alors si attrayante pour lui, avaient
fait la science la plus rude, la plus technique, la plus embrouillée de
toutes les sciences!
Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa plante pour arriver
à connaître son nom; il n'y put réussir. Dans le chaos de tant de mots
étranges, rejeté d'un système à l'autre, égaré au milieu de cette lourde
et vaste synonymie, véritable filet de Vulcain, qui couvre la botanique
d'un réseau comme pour cacher ses charmes, et pèse sur elle au point de
l'étouffer, en vain il consulta tous ses auteurs les uns après les
autres, descendant de la classe à l'ordre, de l'ordre à la famille, de
la famille au genre, du genre à l'espèce; sans cesse il perdait la
trace, et finissait toujours par maudire ses guides infidèles, qui
souvent n'étaient d'accord entre eux ni sur les caractères généraux, ni
même sur l'usage et la dénomination de chacune des parties du
végétal![2]
[2] Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulière
divergence d'opinions entre les botanistes. Pour les _Asclépiades_
(famille des _Apocynées_), Linnée regarde les écailles comme les
étamines; Adanson prend les cornets pour les filamens des étamines,
et les écailles pour les anthères; Jacquin pense que les anthères
sont enfermées dans les loges des écailles; Desfontaines regarde les
corpuscules noirs comme les vraies anthères, Richard comme des
stigmates mobiles; enfin, Lamarck regarde les écailles comme des
étamines, et les deux loges de leur face interne comme des anthères.
(Voyez la _Flore française_, t. III. p. 668.)
Au milieu de ces investigations mille fois renouvelées, la petite fleur,
la fleur unique, interrogée pétale par pétale, fouillée jusque dans son
calice, se détacha tout-à-coup sous la main de l'analyseur, du
disséqueur, et tomba, emportant avec elle les projets d'étude sur la
graine, l'espoir des semailles, et la maternité de Picciola!
Charney demeura consterné; et après un long silence, apostrophant d'une
voix émue et d'un regard courroucé les livres qu'il tenait encore
ouverts sur ses genoux:
--Elle se nomme Picciola! s'écria-t-il, rien que Picciola, la plante du
prisonnier, sa consolatrice, son amie! Qu'a-t-elle besoin d'un autre
nom, et que voulais-je donc savoir? Insensé! quoi! contre cette soif de
connaître, n'est-il donc pas un remède certain, et n'en peut-on guérir?
Dans un mouvement de colère, saisissant l'un après l'autre les livres
qu'il avait devant lui, il les lança vivement contre terre. Un petit
papier sortit des feuillets de l'un d'eux, et vola dans la cour. Charney
le ramassa aussitôt. Il contenait quelques mots, récemment tracés, et
d'une écriture de femme. Il lut ce qui suit:
_Espérez, et dites à votre voisin d'espérer, car ni lui ni vous, je ne
vous oublie._
(_Évangile selon saint Matthieu_.)