Le commandant de Fénestrelle avait repris toute sa courtoisie envers le
protégé de sa majesté l'impératrice et reine. Non seulement Charney
n'alla point occuper la loge du bastion, mais on l'autorisa à
reconstruire les échafaudages et les abris dont plus que jamais
_Picciola_ languissante, à demi transplantée, réclamait le secours. Les
fureurs du colonel Morand contre l'homme et la plante s'étaient si bien
calmées, que, chaque matin, Ludovic venait de sa part demander au
prisonnier s'il n'avait rien à désirer, et comment se portait _la
Picciola_.
Usant de cette bonne volonté, Charney obtint de sa munificence des
plumes, de l'encre, du papier, afin de relater sur de nouveaux frais,
par le souvenir, ses études et ses observations de physiologie végétale;
car la lettre du gouverneur de Turin n'annulait point le droit d'enquête
et de saisie; les deux sbires judiciaires avaient emporté ses archives
sur toile, et, après un examen approfondi, déclarant _ne pouvoir, malgré
leurs efforts, trouver la clef de cette correspondance_, ils avaient
dépêché le tout vers Paris, au ministère de la police, pour y être
commenté, analysé, déchiffré, par de plus habiles et de plus experts
qu'eux.
Une privation autrement importante, car il n'y put suppléer aussi
facilement, fut encore imposée à Charney. Le commandant, punissant
Girhardi des reproches adressés à lui par le général Menou sur son
défaut de surveillance, l'avait fait reléguer dans une autre partie de
la forteresse, où il ne pouvait communiquer avec personne. Cette
séparation, qui jetait le vieillard dans un complet isolement, retombait
sur le coeur de Charney comme un remords, et paralysait l'effet des
faveurs du colonel.
Il passait une grande partie de sa journée les yeux attachés sur la
grille et sur la petite fenêtre close. Il y croyait voir encore le bon
vieillard au moment où, avec effort, passant son bras à travers les
barreaux inférieurs, il avait essayé vainement de lui faire toucher une
main amie; il voyait sa supplique à l'empereur frôler le mur et remonter
jusqu'à cette grille au bout d'un cordon, pour aller de lui à Girhardi,
de Girhardi à Teresa, de Teresa à l'impératrice; et derrière ces
barreaux, brillait et s'animait de nouveau ce regard de pitié et de
pardon qu'il l'était venu soutenir récemment au milieu de ses angoisses,
et il entendait ce cri de joie sortir d'un coeur brisé quand la grâce de
Picciola était enfin venue!
Cette grâce, c'est à lui, c'est à eux qu'il la doit, et de cette
tentative insensée, qui ne pouvait profiter qu'à Charney, seuls ils ont
été punis, punis cruellement! Pauvre père! pauvre jeune fille!
Elle aussi se montrait souvent à lui, à cette même place, où il l'avait
vue apparaître un instant, au sortir de ce rêve pénible qui lui
prédisait la mort de sa plante. Alors, dans le trouble de ses idées, il
lui avait semblé découvrir en elle tous les traits de la Picciola de ses
songes, et c'est encore ainsi qu'il croyait la revoir aujourd'hui.
Un jour que le prisonnier se nourrissait de ces douces visions, quelque
chose s'agita derrière le vitrage terne et dépoli; on ouvrit la petite
fenêtre; une femme se montra à la grille. Elle avait la peau brune et
terreuse, un goître énorme, et des yeux avares et méchans. C'était la
femme de Ludovic.
Depuis ce temps, Charney n'y vit plus rien.