VII.

Une demi-heure s'est à peine écoulée; deux officiers civils, revêtus de

l'écharpe nationale, accompagnés du commandant de Fénestrelle, se

présentent devant Charney et l'invitent à monter chez lui. Lorsqu'ils

furent dans sa _camera_, le commandant prit la parole.

C'était un homme d'une forte corpulence, au front chauve et bombé, aux

moustaches épaisses et grisonnantes. Une cicatrice, partant du sourcil

gauche, lui divisait la figure en deux, et venait se terminer

inclusivement à la lèvre supérieure. Une longue redingote bleue à larges

pans, boutonnée jusqu'en haut, des bottes à revers par-dessus le

pantalon, un reste de poudre sur ses cheveux nattés de côté, des boucles

à ses oreilles, et des éperons à ses bottes (sans doute par signe

distinctif, car, par raisons rhumastimales autant que par les exigences

de sa place, il était de fait le premier prisonnier de la citadelle),

tel se montrait à l'extérieur ce personnage, qui, pour toute arme,

portait une canne à la main. Commis à la garde de détenus politiques,

appartenant pour la plupart à des familles distinguées, il se piquait de

bonnes manières malgré ses fréquens accès d'emportement, et de beau

langage en dépit de certaines consonnances fâcheuses. Il se tenait le

corps droit, avait la voix forte et emphatique, arrondissait le geste en

saluant, et se grattait le front en parlant. Ainsi fait, le colonel

Morand, commandant de Fénestrelle, pouvait encore passer pour ce qu'on

appelle un beau militaire.

Au ton de courtoisie qu'il prit d'abord, à la tournure officielle de ses

deux compagnons, Charney crut qu'ils lui apportaient les lettres de

grâce de Picciola.

Le commandant le pria d'attester si jamais il en avait mal usé envers

lui, dans l'exercice de ses fonctions, par manque de soins ou par abus

de pouvoir.

Ce préambule était de bon augure. Charney attesta tout ce qu'il voulut.

--Vous le savez, monsieur, lors de votre maladie, tous les secours vous

ont été prodigués; s'il ne vous a pas plu de vous soumettre aux

ordonnances des médecins, la faute n'est ni à eux ni à moi. J'ai pensé

que votre convalescence s'achèverait plus facilement avec le grand air

et l'exercise, et liberté presque entière vous fut accordée d'aller et

de venir dans votre cour.

Charney le salua, comme pour le remercier; mais l'impatience contractait

ses lèvres.

--Cependant, monsieur, poursuivit le commandant du ton d'un homme dont

la délicatesse a été blessée, dont les égards ont été méconnus, vous

avez enfreint les lois réglementaires de la maison, que vous ne pouviez

ignorer pourtant; vous avez failli me compromettre dans ma

responsibilité vis-à-vis de monsieur le gouverneur du Piémont, le

général Menou, et même vis-à-vis de l'empereur, en faisant parvenir à Sa

Majesté un placet...

--Parvenir! Il l'a donc reçu! interrompit Charney.

--Oui, monsieur.

--Eh bien?... Et le malheureux tressaillait d'espérance.

--Eh bien! répondit le commandant, pour ce fait seul, vous allez être

transporté dans une des loges du vieux bastion, où vous resterez au

secret durant un mois.

--Mais enfin,--s'écria Charney, essayant de lutter encore contre la

cruelle réalité qui le dépouillait de ses dernières illusions,

--l'empereur, qu'a-t-il dit?

--L'empereur ne s'occupe point de pareilles fadaises, lui fut-il

dédaigneusement répondu.

Charney prit la chaise unique dont sa chambre était meublée, s'assit, et

ce qui se passa ensuite autour de lui parut à peine distraire son

attention.

--Ce n'est pas tout. Vos moyens de communications connus, vos relations

avec le dehors dévoilées, il est naturel de penser que votre

correspondance s'est étendue plus loin. Avez-vous écrit à d'autres

personnes qu'à Sa Majesté?

Charney ne répondit pas.

--Une visite a été ordonnée, continua le commandant d'un ton plus sec,

et ces messieurs que voici, délégués par le gouverneur de Turin, y vont

procéder sur-le-champ, en votre présence, comme le veut la loi. Avant

l'exécution de cet ordre, désirez-vous faire des révélations? Elles ne

peuvent être que favorables à votre cause.

Même silence de la part du prisonnier.

Le commandant fronça les sourcils; son front chauve se plissa dans toute

sa hauteur, et se tournant vers les envoyés de Menou:

--Allons, messieurs, dit-il.

Tous deux se mirent aussitôt en devoir de visiter depuis la cheminée et

la paillasse du lit, jusqu'à la doublure des vêtemens du comte. Pendant

ce temps, le commandant, se promenant pas à pas dans l'étroite chambre,

frappait alternativement du bout de sa canne chaque carreau du plancher,

afin de juger s'ils ne recouvraient pas quelques excavations secrètes,

destinées à recéler des papiers importons, ou même les préparatifs d'une

évasion. Il se rappelait Latude et les autres échappés de la Bastille.

Là des fossés larges et profonds, des murs de dix pieds d'épaisseur, des

grilles, des contrescarpes, des mâchicoulis, des remparts hérissés de

fer et de canons, des sentinelles à toutes les poternes, sur tous les

parapets, n'avaient rien pu contre la persévérance d'un homme armé d'une

corde et d'un clou. La Bastille de Fénestrelle était loin de pouvoir

présenter une pareille ceinture de sûreté. Depuis '96, ses

fortifications n'existaient plus qu'en partie, et à peine si quelques

soldats faisaient le guet autour de ses murailles extérieures.

Après des recherches prolongées autant qu'il était possible de le faire

dans un pareil logis, on ne découvrit rien de suspect, sinon une petite

bouteille en verre blanc, contenant une liqueur noirâtre, sans doute

l'encre du prisonnier.

Interrogé sur les moyens employés par lui pour se mettre en possession

de cette encre, celui-ci se tourna sur sa chaise du coté de sa fenêtre,

et se mit à promener en mesure ses doigts sur les vitres, sans répondre

autrement à la question.

Restait à visiter la cassette. On lui en demanda la clef. Il la laissa

tomber plutôt qu'il ne la donna.

Le colonel Morand n'avait plus de courtoisie, ni dans son geste ni dans

son regard. L'indignation lui montait à la gorge. La figure pourpre, les

yeux animés, se démenant dans le petit espace de la camera, il

boutonnait et déboutonnait sa redingote avec des mains tremblantes,

comme pour imposer une distraction au vif transport de colère qui

s'élevait en lui.

Soudain, par un mouvement spontané, les deux sbires judiciaires, occupés

à l'inventaire de la cassette, la tenant d'une main, la fouillant de

l'autre, se rapprochent vivement de la fenêtre, pour mieux vérifier au

jour, et, la joie au front, s'écrient ensemble:

--Nous tenons! nous tenons!

Alors, tirant d'un double fond une assez grande quantité de mouchoirs,

tous noircis d'une écriture fine et serrée, ils pensent avoir découvert

les preuves d'une vaste conspiration.

À la vue de ses précieuses archives profanées, Charney se lève, étend le

bras comme pour les ressaisir, ouvre la bouche... puis, se calmant

tout-à-coup, il se rassied et reste immobile, sans avoir prononcé un

mot. Mais ce premier élan si expressif a suffi au commandant pour lui

faire attacher une haute importance à cette capture. Par son ordre, les

mouchoirs sont déposés sur-le-champ dans des sacs étiquetés et scellés;

on confisque la bouteille et jusqu'au cure-dent. Un rapport est dressé.

Charney, invité à le signer pour en attester l'exactitude, refuse par un

geste. Acte est pris du refus, et il lui est enjoint de se rendre à

l'instant même à la loge du vieux bastion.

Ah! combien ce qui se passait alors dans sa tête était pénible, vague,

confus! Le prisonnier atterré ne s'en pouvait rendre compte que comme

d'un sentiment de douleur dominant tous les autres. Il n'avait même pas

eu un sourire de pitié à donner au triomphe de ces hommes, si fiers

d'emporter, comme pièces de procédure, comme preuve d'un complot, ses

observations sur sa plante! Il allait être à jamais séparé de ses

souvenirs! L'amant à qui l'on enlève les lettres et le portrait d'une

maîtresse adorée qu'il ne doit plus revoir peut seul comprendre

l'angoisse profonde du prisonnier. Pour sauver Picciola, il a compromis

son orgueil, son honneur; il a brisé le coeur d'un vieillard et

l'existence d'une jeune fille; et, de ce qui l'avait rattaché à la vie,

rien ne lui reste, pas même ces lignes tracées par lui, et qui

résumaient ses saintes études!

Picciola(#39071) · 第 37 / 52 题