VIII.

L'intercession de Joséphine n'avait donc pas été aussi puissante qu'elle

promettait de l'être d'abord? Non. Après sa douce plaidoirie en faveur

de la plante et du prisonnier, lorsqu'elle remit le mouchoir contenant

la missive entre les mains de Napoléon, celui-ci se rappela les

singulières distractions, offensantes pour son orgueil, que

l'impératrice avait eues le matin même, durant les cérémonies guerrières

de Marengo, et la signature de Charney redoubla la fâcheuse impression

qu'il en ressentit.

--Cet homme est-il devenu fou? avait-il dit, et quelle comédie

prétend-il jouer avec moi? Un jacobin botaniste! Il me semble entendre

encore Marat s'extasier sur les beautés de la nature champêtre, ou voir

Couthon se présenter à la Convention avec une rose à sa boutonnière!

Joséphine voulut élever la voix, et réclamer contre ce titre de jacobin,

si légèrement donné au noble comte; mais, dans ce moment, un chambellan

vint prévenir l'empereur que messieurs les généraux, ainsi que les

ambassadeurs et députés des provinces italiennes, l'attendaient dans le

salon de réception. Il se hâta de les rejoindre; et, inspiré bien plus

par leur présence que par le contenu de la pétition, il prit occasion du

nom du pétitionnaire pour faire une sortie vigoureuse contre les

idéologues, les philosophes; revenant encore sur les jacobins, qu'il

saurait bien, disait-il, mater et amener à merci!--Et il élevait la voix

d'un ton de résolution et de menace, non qu'il fût aussi vivement animé

qu'il le faisait paraître; mais, habile à profiter des circonstances, il

voulait que ses paroles fussent entendues et répétées, surtout par

l'ambassadeur prussien, présent à cette assemblée. C'était son acte de

divorce avec la Révolution qu'il proclamait là!

Pour complaire au maître, chacun renchérit sur ses discours. Le général

gouverneur de Turin surtout, Jacques-Abdallah Menou, oubliant ou plutôt

reniant ses anciennes convictions, se répandit en brusques attaques

contre les Brutus des clubs et des tavernes d'Italie et de France, et ce

fut bientôt, dans le cercle impérial, un chorus unanime d'imprécations

virulentes contre les conspirateurs, les révolutionnaires, les jacobins,

tel, que Joséphine se sentit troublée un instant devant ce terrible

orage qu'elle venait de soulever. Remise de sa terreur, elle s'approcha

de l'oreille de Napoléon; et d'une voix demi-railleuse.

--Eh! sire, dit-elle, pourquoi donc tout ce bruit? Il ne s'agit ni de

jacobins ni de révolutionnaires, mais d'une pauvre fleur qui n'a jamais

conspiré contre personne.

L'empereur haussa les épaules.

--Croit-on me duper par de pareilles sornettes? s'écria-t-il. Ce Charney

est un homme dangereux, mais non pas un niais! La fleur est le

prétexte... le but l'enlèvement des pavés. C'est une évasion qu'il

prépare, sans doute! Vous y veillerez, Menou. Et comment cet homme

a-t-il pu écrire sans que sa demande passât par les mains du commandant?

Est-ce ainsi que la surveillance s'exerce dans les prisons d'état?

L'impératrice essaya encore de défendre sa protégée:

--Laissons cela, madame! dit le maître.

Et Joséphine, interdite, découragée, se tut, et baissa les yeux sous le

regard qu'il venait de lui adresser.

Menou, gourmandé par l'empereur, n'avait pas ménagé les reproches au

colonel-commandant de la citadelle de Fénestrelle; et celui-ci, à son

tour, s'était hâté de sévir contre les prisonniers auxquels il devait

d'avoir reçu de si vertes réprimandes.

Déjà séparé de sa fille, qui, le coeur plein d'espoir, n'avait revu les

donjons de la forteresse que pour recevoir l'ordre de quitter

sur-le-champ le territoire de Fénestrelle et de n'y plus reparaître,

Girhardi avait, le matin même, été soumis, comme Charney, à une visite

domiciliaire; mais il n'en était rien résulté de compromettant pour lui.

Quant au comte, des émotions plus pénibles que l'enlèvement de ses

manuscrits lui étaient encore réservées.

Lorsque, pour se rendre à la loge du bastion, il fut descendu dans le

préau, à la suite du commandant et de ses deux acolytes, soit que le

colonel Morand n'y eût prêté nulle attention en arrivant, soit plutôt

qu'il se voulût venger du silence obstiné de Charney durant la visite,

sa colère sembla redoubler à la vue des frêles échafaudages élevés

autour de la plante.

--Qu'est-ce que tout cela? dit-il à Ludovic, accouru aussitôt sur son

ordre. Est-ce ainsi que vous surveillez les prisonniers?

--Ça, mon colonel? répond avec une sorte de grognement et d'hésitation

le geôlier, retirant d'une main sa pipe de sa bouche, tandis qu'il porte

l'autre à son bonnet, comme au salut militaire:--c'est la plante que

vous savez... qui est si bonne pour la goutte et autres maladies.

Puis, faisant graviter ses bras dans un sens contraire au mouvement

précédent, il laissa glisser sa main droite le long de sa poitrine,

jusqu'à sa cuisse, et la gauche, en se relevant, remit la pipe à sa

place habituelle.

--Malepeste! reprit le colonel, si on laissait faire ces messieurs, les

chambres et les préaux de la citadelle deviendraient des jardins, des

ménageries, des boutiques, et se transformeraient en champ de foire!

Allons! faites disparaître cette mauvaise herbe, ainsi que tout ce qui

l'entoure!

Ludovic regarde tour à tour la plante, Charney, le commandant; il veut

murmurer quelques mots de justification.

--Taisez-vous! lui crie ce dernier, et obéissez sur-le-champ!

Ludovic se tait. Il retire de nouveau sa pipe de sa bouche, l'éteint, la

secoue, la dépose sur l'un des rebords de la muraille, et se prépare à

exécuter l'ordre.

Il ôte sa veste, son bonnet, se frotte les mains pour se donner du

courage. Tout-à-coup, comme s'il se fut retrempé à la colère de son

chef, il saisit, il enlève les nattes et les paillassons; il les

déchire, il les disperse dans la cour avec une sorte d'emportement.

Vient le tour des étais qui servaient à les soutenir; il les arrache

l'un après l'autre, les brise sur son genou, les jette à ses pieds. Il

semble, à le voir, que son ancienne affection pour Picciola s'est

changée en haine, et que lui aussi a une vengeance à exercer.

Pendant ce temps, Charney se tenait immobile, les yeux avidement fixés

sur sa plante, mise à découvert, comme si son regard devait la protéger

encore.

La journée avait été fraîche, le ciel nuageux; la tige s'était redressée

depuis la veille, et du sein des branches flétries sortaient de petits

rameaux verdoyans. On eût dit que Picciola prenait des forces pour

mourir!

Quoi! Picciola, sa Picciola! son monde réel et son monde d'illusions, le

pivot sur lequel tournait sa vie, l'axe qui faisait rayonner sa pensée,

elle ne sera plus! Et lui, pauvre captif dont la Providence avait

suspendu l'expiation, il lui va donc falloir s'arrêter dans son vol vers

les sphères de la vraie science! Comment occupera-t-il ses tristes

loisirs maintenant? Qui remplira les vides de son coeur? Picciola, le

désert peuplé par toi redevient le désert! Plus de projets, plus

d'études, plus de songes enivrans, plus d'observations à inscrire, plus

rien à aimer! Oh! que sa prison à lui sera étroite! que l'air qu'on y

respire y sera lourd! Ce n'est plus qu'un tombeau! celui de Picciola!

Quoi! ce rameau d'or; ce rameau sibyllin, qui a chassé loin de lui les

démons malfaisans dont il était obsédé, il ne sera plus là pour le

défendre contre lui-même! Le philosophe incrédule et désenchanté

devra-t-il vivre encore de son ancienne vie, avec ses pensées amères, et

face à face avec le néant?--Non! plutôt mourir que de rentrer dans cette

nuit froide d'où elle m'a tiré!

En ce moment, Charney vit comme une ombre apparaître à la petite fenêtre

grillée. C'était le vieillard.

--Ah! se dit-il, je lui ai ravi son seul bien, je l'ai privé de sa

fille! Il vient jouir de mon tourment, me maudire, sans doute! N'en

a-t-il pas le droit? et qu'est donc mon malheur près de son désespoir?

Lorsqu'il se tourna de ce côté, il l'aperçut étreignant les barreaux de

ses mains débiles, tremblantes d'émotion. Charney n'osait lever le front

pour crier grâce du coeur à ce seul homme dont il eût voulu conserver

l'estime; il craignait de trouver sur cette noble figure le signe mérité

du reproche ou celui du dédain; et, quand leurs yeux se rencontrèrent,

au regard plein de tendre compassion que lui adressa le pauvre père,

oublieux de ses propres douleurs pour partager celles de son compagnon

d'infortune, il se sentit remuer jusqu'au fond des entrailles, et deux

larmes, les seules qu'il eût jamais répandues, jaillirent de sa

paupière.

Ces larmes lui étaient douces; mais un reste de fierté les lui fit

essuyer vivement. Il craignit d'être soupçonné d'une lâche faiblesse par

ces hommes dont il était entouré.

De tous les témoins de cette scène, les deux sbires seuls, spectateurs

indifférens, ne semblaient rien comprendre à ce drame auquel ils

assistaient. Ils examinaient tour à tour le prisonnier, le vieillard, le

commandant, le geôlier, s'étonnaient des émotions vives et diverses

empreintes sur toutes ces figures, et se demandaient tout bas si quelque

cachette importante ne devait pas exister sous cette herbe si bien

barricadée.

Cependant l'oeuvre fatale s'achevait. Excité par le colonel, Ludovic

avait essayé d'enlever les appuis du banc rustique; mais ils opposaient

résistance.

--Un merlin! prenez un merlin! cria le colonel.

Ludovic en prit un; il lui échappa des mains.

--Finissons-en, morbleu! répéta l'autre.

Du premier coup, le banc craqua; au troisième, il était abattu. Alors

Ludovic se courba vers la plante, seule restée debout au milieu des

débris.

Le comte était hâve, défait; la sueur ruisselait de son front.

--Monsieur! monsieur! pourquoi la tuer? Elle va mourir! s'écria-t-il

enfin, redescendu encore une fois à l'état de suppliant.

Le colonel le regarda, sourit ironiquement, et, à son tour, ne répondit

rien.

--Eh bien! reprit Charney avec violence, je veux la briser! je veux

l'arracher moi-même!

--Je vous le défends! dit le commandant avec sa forte voix, et il

étendit sa canne devant Charney, comme pour placer une barrière entre le

prisonnier et sa compagne. Alors, sur son geste impératif, Ludovic

saisit Picciola de ses mains pour la déraciner du sol.

Charney, atterré, anéanti, attacha de nouveau ses yeux sur elle.

Au bas de la tige, vers les derniers rameaux, là où la séve continuait

de monter, une petite fleur venait de s'entr'ouvrir brillante et

nuancée. Déjà les autres pendaient abattues sur leurs pédoncules brisés.

Seule elle avait vie encore, seule elle n'était point froissée,

comprimée, étouffée, entre les mains larges et rudes du geôlier. Sa

corolle, à peine voilée de quelques feuilles, s'épanouissait, tournée

vers Charney. Il en crut sentir les parfums, et, les paupières humides

de larmes, il la vit scintiller, grandir, disparaître et se remontrer.

L'homme et la plante échangeaient un dernier regard d'adieu.

Si, en ce moment où tant de passions et d'intérêts s'agitaient autour

d'un faible végétal, des hommes étaient apparus soudain dans cette cour

de prison, où le ciel ne jetait alors que des teintes sombres et

blafardes, au tableau qui aurait frappé leur vue, à l'aspect de ces gens

de justice, revêtus de leurs écharpes tricolores, de ce chef militaire

dictant ses ordres impitoyables, n'auraient-ils pas cru assister à

quelque exécution secrète et sanglante, où Ludovic jouait le rôle du

bourreau, et Charney celui du criminel à qui l'on vient de lire sa

sentence? Oui, n'est-il pas vrai? Eh bien! ces hommes, ils viendront!

ils viennent! les voilà!

L'un, c'est un aide de camp du général Menou; l'autre, un page de

l'impératrice. La poussière qui les couvre dit assez qu'ils ont fait

bonne diligence pour arriver.

Il était temps!

Au bruit qui signale leur entrée, Ludovic lâche Picciola, relève la

tête, et Charney et lui se regardent, pâles tous les deux!

L'aide de camp remit au colonel Morand un ordre du gouverneur de Turin;

le colonel en prit connaissance, parut saisi d'un mouvement

d'hésitation, fit deux tours dans le préau en agitant sa canne, compara

le message qu'il venait de recevoir avec celui qu'il avait reçu la

veille; puis enfin, après avoir, à plusieurs reprises, fait monter et

descendre ses sourcils en témoignage de grand étonnement, il affecta un

air semi-courtois, se rapprocha de Charney, et déposa gracieusement

entre ses mains la lettre du général.

Le prisonnier lut à haute voix ce qui suit:

«Sa majesté l'empereur et roi vient de me transmettre l'ordre, monsieur

le commandant, de vous faire savoir qu'il consent enfin à la demande du

sieur Charney, relative à la plante qui croît parmi les pavés de sa

prison. Ceux qui la gênent seront enlevés. Je vous charge de veiller à

l'exécution du présent ordre, et de vous entendre à ce sujet avec le

sieur Charney.»

--Vive l'empereur! cria Ludovic.

--Vive l'empereur! murmura une autre voix qui semblait sortir de la

muraille.

Pendant cette lecture, le commandant s'appuyait de la hanche sur sa

canne, pour se donner un maintien; les deux hommes en écharpe, ne

pouvant encore trouver le mot de tout ceci, semblaient confondus, et

cherchaient en eux-mêmes par quels moyens ils rattacheraient ces

événemens à la conspiration rêvée par eux, l'aide de camp et le page se

demandaient pourquoi on les avait fait venir si vite. Enfin, ce dernier

s'adressant à Charney:

--Il y a une apostille de l'impératrice, lui dit-il.

Et Charney lut sur la marge:

«Je recommande M. de Charney aux bons soins de M. le colonel Morand. Je

lui serai particulièrement reconnaissante de ce qu'il voudra bien faire

pour adoucir la position de son prisonnier.

«_Signé_ JOSÉPHINE.»

--Vive l'impératrice! cria Ludovic.

Charney baisa la signature, et tint quelques instans le message sur ses

yeux.

Picciola(#39071) · 第 38 / 52 题