L'intercession de Joséphine n'avait donc pas été aussi puissante qu'elle
promettait de l'être d'abord? Non. Après sa douce plaidoirie en faveur
de la plante et du prisonnier, lorsqu'elle remit le mouchoir contenant
la missive entre les mains de Napoléon, celui-ci se rappela les
singulières distractions, offensantes pour son orgueil, que
l'impératrice avait eues le matin même, durant les cérémonies guerrières
de Marengo, et la signature de Charney redoubla la fâcheuse impression
qu'il en ressentit.
--Cet homme est-il devenu fou? avait-il dit, et quelle comédie
prétend-il jouer avec moi? Un jacobin botaniste! Il me semble entendre
encore Marat s'extasier sur les beautés de la nature champêtre, ou voir
Couthon se présenter à la Convention avec une rose à sa boutonnière!
Joséphine voulut élever la voix, et réclamer contre ce titre de jacobin,
si légèrement donné au noble comte; mais, dans ce moment, un chambellan
vint prévenir l'empereur que messieurs les généraux, ainsi que les
ambassadeurs et députés des provinces italiennes, l'attendaient dans le
salon de réception. Il se hâta de les rejoindre; et, inspiré bien plus
par leur présence que par le contenu de la pétition, il prit occasion du
nom du pétitionnaire pour faire une sortie vigoureuse contre les
idéologues, les philosophes; revenant encore sur les jacobins, qu'il
saurait bien, disait-il, mater et amener à merci!--Et il élevait la voix
d'un ton de résolution et de menace, non qu'il fût aussi vivement animé
qu'il le faisait paraître; mais, habile à profiter des circonstances, il
voulait que ses paroles fussent entendues et répétées, surtout par
l'ambassadeur prussien, présent à cette assemblée. C'était son acte de
divorce avec la Révolution qu'il proclamait là!
Pour complaire au maître, chacun renchérit sur ses discours. Le général
gouverneur de Turin surtout, Jacques-Abdallah Menou, oubliant ou plutôt
reniant ses anciennes convictions, se répandit en brusques attaques
contre les Brutus des clubs et des tavernes d'Italie et de France, et ce
fut bientôt, dans le cercle impérial, un chorus unanime d'imprécations
virulentes contre les conspirateurs, les révolutionnaires, les jacobins,
tel, que Joséphine se sentit troublée un instant devant ce terrible
orage qu'elle venait de soulever. Remise de sa terreur, elle s'approcha
de l'oreille de Napoléon; et d'une voix demi-railleuse.
--Eh! sire, dit-elle, pourquoi donc tout ce bruit? Il ne s'agit ni de
jacobins ni de révolutionnaires, mais d'une pauvre fleur qui n'a jamais
conspiré contre personne.
L'empereur haussa les épaules.
--Croit-on me duper par de pareilles sornettes? s'écria-t-il. Ce Charney
est un homme dangereux, mais non pas un niais! La fleur est le
prétexte... le but l'enlèvement des pavés. C'est une évasion qu'il
prépare, sans doute! Vous y veillerez, Menou. Et comment cet homme
a-t-il pu écrire sans que sa demande passât par les mains du commandant?
Est-ce ainsi que la surveillance s'exerce dans les prisons d'état?
L'impératrice essaya encore de défendre sa protégée:
--Laissons cela, madame! dit le maître.
Et Joséphine, interdite, découragée, se tut, et baissa les yeux sous le
regard qu'il venait de lui adresser.
Menou, gourmandé par l'empereur, n'avait pas ménagé les reproches au
colonel-commandant de la citadelle de Fénestrelle; et celui-ci, à son
tour, s'était hâté de sévir contre les prisonniers auxquels il devait
d'avoir reçu de si vertes réprimandes.
Déjà séparé de sa fille, qui, le coeur plein d'espoir, n'avait revu les
donjons de la forteresse que pour recevoir l'ordre de quitter
sur-le-champ le territoire de Fénestrelle et de n'y plus reparaître,
Girhardi avait, le matin même, été soumis, comme Charney, à une visite
domiciliaire; mais il n'en était rien résulté de compromettant pour lui.
Quant au comte, des émotions plus pénibles que l'enlèvement de ses
manuscrits lui étaient encore réservées.
Lorsque, pour se rendre à la loge du bastion, il fut descendu dans le
préau, à la suite du commandant et de ses deux acolytes, soit que le
colonel Morand n'y eût prêté nulle attention en arrivant, soit plutôt
qu'il se voulût venger du silence obstiné de Charney durant la visite,
sa colère sembla redoubler à la vue des frêles échafaudages élevés
autour de la plante.
--Qu'est-ce que tout cela? dit-il à Ludovic, accouru aussitôt sur son
ordre. Est-ce ainsi que vous surveillez les prisonniers?
--Ça, mon colonel? répond avec une sorte de grognement et d'hésitation
le geôlier, retirant d'une main sa pipe de sa bouche, tandis qu'il porte
l'autre à son bonnet, comme au salut militaire:--c'est la plante que
vous savez... qui est si bonne pour la goutte et autres maladies.
Puis, faisant graviter ses bras dans un sens contraire au mouvement
précédent, il laissa glisser sa main droite le long de sa poitrine,
jusqu'à sa cuisse, et la gauche, en se relevant, remit la pipe à sa
place habituelle.
--Malepeste! reprit le colonel, si on laissait faire ces messieurs, les
chambres et les préaux de la citadelle deviendraient des jardins, des
ménageries, des boutiques, et se transformeraient en champ de foire!
Allons! faites disparaître cette mauvaise herbe, ainsi que tout ce qui
l'entoure!
Ludovic regarde tour à tour la plante, Charney, le commandant; il veut
murmurer quelques mots de justification.
--Taisez-vous! lui crie ce dernier, et obéissez sur-le-champ!
Ludovic se tait. Il retire de nouveau sa pipe de sa bouche, l'éteint, la
secoue, la dépose sur l'un des rebords de la muraille, et se prépare à
exécuter l'ordre.
Il ôte sa veste, son bonnet, se frotte les mains pour se donner du
courage. Tout-à-coup, comme s'il se fut retrempé à la colère de son
chef, il saisit, il enlève les nattes et les paillassons; il les
déchire, il les disperse dans la cour avec une sorte d'emportement.
Vient le tour des étais qui servaient à les soutenir; il les arrache
l'un après l'autre, les brise sur son genou, les jette à ses pieds. Il
semble, à le voir, que son ancienne affection pour Picciola s'est
changée en haine, et que lui aussi a une vengeance à exercer.
Pendant ce temps, Charney se tenait immobile, les yeux avidement fixés
sur sa plante, mise à découvert, comme si son regard devait la protéger
encore.
La journée avait été fraîche, le ciel nuageux; la tige s'était redressée
depuis la veille, et du sein des branches flétries sortaient de petits
rameaux verdoyans. On eût dit que Picciola prenait des forces pour
mourir!
Quoi! Picciola, sa Picciola! son monde réel et son monde d'illusions, le
pivot sur lequel tournait sa vie, l'axe qui faisait rayonner sa pensée,
elle ne sera plus! Et lui, pauvre captif dont la Providence avait
suspendu l'expiation, il lui va donc falloir s'arrêter dans son vol vers
les sphères de la vraie science! Comment occupera-t-il ses tristes
loisirs maintenant? Qui remplira les vides de son coeur? Picciola, le
désert peuplé par toi redevient le désert! Plus de projets, plus
d'études, plus de songes enivrans, plus d'observations à inscrire, plus
rien à aimer! Oh! que sa prison à lui sera étroite! que l'air qu'on y
respire y sera lourd! Ce n'est plus qu'un tombeau! celui de Picciola!
Quoi! ce rameau d'or; ce rameau sibyllin, qui a chassé loin de lui les
démons malfaisans dont il était obsédé, il ne sera plus là pour le
défendre contre lui-même! Le philosophe incrédule et désenchanté
devra-t-il vivre encore de son ancienne vie, avec ses pensées amères, et
face à face avec le néant?--Non! plutôt mourir que de rentrer dans cette
nuit froide d'où elle m'a tiré!
En ce moment, Charney vit comme une ombre apparaître à la petite fenêtre
grillée. C'était le vieillard.
--Ah! se dit-il, je lui ai ravi son seul bien, je l'ai privé de sa
fille! Il vient jouir de mon tourment, me maudire, sans doute! N'en
a-t-il pas le droit? et qu'est donc mon malheur près de son désespoir?
Lorsqu'il se tourna de ce côté, il l'aperçut étreignant les barreaux de
ses mains débiles, tremblantes d'émotion. Charney n'osait lever le front
pour crier grâce du coeur à ce seul homme dont il eût voulu conserver
l'estime; il craignait de trouver sur cette noble figure le signe mérité
du reproche ou celui du dédain; et, quand leurs yeux se rencontrèrent,
au regard plein de tendre compassion que lui adressa le pauvre père,
oublieux de ses propres douleurs pour partager celles de son compagnon
d'infortune, il se sentit remuer jusqu'au fond des entrailles, et deux
larmes, les seules qu'il eût jamais répandues, jaillirent de sa
paupière.
Ces larmes lui étaient douces; mais un reste de fierté les lui fit
essuyer vivement. Il craignit d'être soupçonné d'une lâche faiblesse par
ces hommes dont il était entouré.
De tous les témoins de cette scène, les deux sbires seuls, spectateurs
indifférens, ne semblaient rien comprendre à ce drame auquel ils
assistaient. Ils examinaient tour à tour le prisonnier, le vieillard, le
commandant, le geôlier, s'étonnaient des émotions vives et diverses
empreintes sur toutes ces figures, et se demandaient tout bas si quelque
cachette importante ne devait pas exister sous cette herbe si bien
barricadée.
Cependant l'oeuvre fatale s'achevait. Excité par le colonel, Ludovic
avait essayé d'enlever les appuis du banc rustique; mais ils opposaient
résistance.
--Un merlin! prenez un merlin! cria le colonel.
Ludovic en prit un; il lui échappa des mains.
--Finissons-en, morbleu! répéta l'autre.
Du premier coup, le banc craqua; au troisième, il était abattu. Alors
Ludovic se courba vers la plante, seule restée debout au milieu des
débris.
Le comte était hâve, défait; la sueur ruisselait de son front.
--Monsieur! monsieur! pourquoi la tuer? Elle va mourir! s'écria-t-il
enfin, redescendu encore une fois à l'état de suppliant.
Le colonel le regarda, sourit ironiquement, et, à son tour, ne répondit
rien.
--Eh bien! reprit Charney avec violence, je veux la briser! je veux
l'arracher moi-même!
--Je vous le défends! dit le commandant avec sa forte voix, et il
étendit sa canne devant Charney, comme pour placer une barrière entre le
prisonnier et sa compagne. Alors, sur son geste impératif, Ludovic
saisit Picciola de ses mains pour la déraciner du sol.
Charney, atterré, anéanti, attacha de nouveau ses yeux sur elle.
Au bas de la tige, vers les derniers rameaux, là où la séve continuait
de monter, une petite fleur venait de s'entr'ouvrir brillante et
nuancée. Déjà les autres pendaient abattues sur leurs pédoncules brisés.
Seule elle avait vie encore, seule elle n'était point froissée,
comprimée, étouffée, entre les mains larges et rudes du geôlier. Sa
corolle, à peine voilée de quelques feuilles, s'épanouissait, tournée
vers Charney. Il en crut sentir les parfums, et, les paupières humides
de larmes, il la vit scintiller, grandir, disparaître et se remontrer.
L'homme et la plante échangeaient un dernier regard d'adieu.
Si, en ce moment où tant de passions et d'intérêts s'agitaient autour
d'un faible végétal, des hommes étaient apparus soudain dans cette cour
de prison, où le ciel ne jetait alors que des teintes sombres et
blafardes, au tableau qui aurait frappé leur vue, à l'aspect de ces gens
de justice, revêtus de leurs écharpes tricolores, de ce chef militaire
dictant ses ordres impitoyables, n'auraient-ils pas cru assister à
quelque exécution secrète et sanglante, où Ludovic jouait le rôle du
bourreau, et Charney celui du criminel à qui l'on vient de lire sa
sentence? Oui, n'est-il pas vrai? Eh bien! ces hommes, ils viendront!
ils viennent! les voilà!
L'un, c'est un aide de camp du général Menou; l'autre, un page de
l'impératrice. La poussière qui les couvre dit assez qu'ils ont fait
bonne diligence pour arriver.
Il était temps!
Au bruit qui signale leur entrée, Ludovic lâche Picciola, relève la
tête, et Charney et lui se regardent, pâles tous les deux!
L'aide de camp remit au colonel Morand un ordre du gouverneur de Turin;
le colonel en prit connaissance, parut saisi d'un mouvement
d'hésitation, fit deux tours dans le préau en agitant sa canne, compara
le message qu'il venait de recevoir avec celui qu'il avait reçu la
veille; puis enfin, après avoir, à plusieurs reprises, fait monter et
descendre ses sourcils en témoignage de grand étonnement, il affecta un
air semi-courtois, se rapprocha de Charney, et déposa gracieusement
entre ses mains la lettre du général.
Le prisonnier lut à haute voix ce qui suit:
«Sa majesté l'empereur et roi vient de me transmettre l'ordre, monsieur
le commandant, de vous faire savoir qu'il consent enfin à la demande du
sieur Charney, relative à la plante qui croît parmi les pavés de sa
prison. Ceux qui la gênent seront enlevés. Je vous charge de veiller à
l'exécution du présent ordre, et de vous entendre à ce sujet avec le
sieur Charney.»
--Vive l'empereur! cria Ludovic.
--Vive l'empereur! murmura une autre voix qui semblait sortir de la
muraille.
Pendant cette lecture, le commandant s'appuyait de la hanche sur sa
canne, pour se donner un maintien; les deux hommes en écharpe, ne
pouvant encore trouver le mot de tout ceci, semblaient confondus, et
cherchaient en eux-mêmes par quels moyens ils rattacheraient ces
événemens à la conspiration rêvée par eux, l'aide de camp et le page se
demandaient pourquoi on les avait fait venir si vite. Enfin, ce dernier
s'adressant à Charney:
--Il y a une apostille de l'impératrice, lui dit-il.
Et Charney lut sur la marge:
«Je recommande M. de Charney aux bons soins de M. le colonel Morand. Je
lui serai particulièrement reconnaissante de ce qu'il voudra bien faire
pour adoucir la position de son prisonnier.
«_Signé_ JOSÉPHINE.»
--Vive l'impératrice! cria Ludovic.
Charney baisa la signature, et tint quelques instans le message sur ses
yeux.