Charney comptait les heures, les minutes, les secondes. Il lui semblait
que les plus légères divisions du temps s'amoncelaient l'une sur l'autre
pour peser sur sa fleur et la briser. Deux jours étaient passés; le
messager n'apportait point de nouvelles, et le vieillard lui-même,
inquiet, tourmenté à son tour, ne savait qu'augurer de ce silence et de
ce retard, supposait des obstacles, répondait du zèle, du dévouement de
la personne chargée du message (sans désigner sa fille toutefois), et
tâchait encore de faire renaître dans le coeur de son compagnon une
espérance qui s'éteignait dans le sien.
--Teresa! mon enfant! que lui sera-t-il donc arrivé? répétait-il avec
désolation.
Le troisième jour s'écoula, et sa fille ne revint pas.
Durant toute la journée du quatrième, Girhardi ne se montra point à la
petite fenêtre de la cour. Charney ne put le voir; mais s'il eût
attentivement prêté l'oreille, il aurait entendu peut-être les prières
mêlées de sanglots qu'adressait au ciel le pauvre père en acceptant le
coup terrible qui venait de le frapper.
On eût dit qu'un voile de deuil était tombé soudain sur ce lieu de
misère, où naguère encore, même en l'absence de la liberté, des rayons
de joie et de bonheur apparaissaient par intervalles.
La plante avançait de plus en plus dans sa voie de destruction, et
Charney inconsolable assistait à l'agonie de Picciola. Il y avait chez
lui double sujet d'abattement; il craignait de perdre l'objet de ses
travaux, le charme de sa vie, et de s'être vainement avili! Quoi!
vainement son front se serait courbé! Il aurait mendié une grâce,
prosterné jusqu'à terre, et on l'aurait repoussé du pied! Comme si tout
se fût conjuré contre lui, Ludovic, autrefois si naïf, si expansif,
maintenant évitait même de lui adresser la parole. Taciturne et bourru,
il venait, il montait, il passait, fumant à pleine pipe, sans le
regarder à peine, et semblait lui en vouloir de son malheur. C'est que
d'abord Ludovic, lorsqu'il eut connaissance des refus du commandant,
prévit l'instant où il allait se trouver entre son penchant et son
devoir. Il fallait que le devoir eût le dessus, et il se fit brutal et
maussade pour se donner du courage. Aujourd'hui les rigueurs vont sans
doute redoubler, et d'avance sa mauvaise humeur redouble.
Ainsi en agissent communément ceux que l'éducation n'a pas polis. Ils
compriment les élans généreux de leur âme quand il leur faut accomplir
de rudes fonctions, plutôt que de chercher à en voiler la rudesse sous
quelques formes de bienveillance. Ce n'est point par des paroles que
Ludovic a jamais donné des preuves de la bonté de son coeur, c'est par
des actes! Les actes lui sont interdits, il se tait; et la secrète pitié
qu'il ressent pour l'homme dont on le contraint d'être le tyran
subalterne s'exhale en accès de colère contre cet homme lui-même. Il
s'efforce de se montrer insensible en devenant l'agent d'un ordre
impitoyable. Si par là il s'attire la haine: eh bien! tant mieux! son
devoir lui sera plus facile. Il faut la guerre entre la victime et le
bourreau, entre le captif et le geôlier!
Quand vint l'heure du dîner du prisonnier, Ludovic vit Charney debout
devant sa plante, dans une profonde et cruelle contemplation. Il se
garda bien de se présenter gaiement comme autrefois, en saluant sa
filleule des titres caressans de _Giovanetta_, de _Fanciuletta_, ou en
s'informant des nouvelles de _Monsieur_ et de _Madame_; il traversa la
cour d'un pas rapide, affectant de croire Charney dans sa chambre et de
lui porter ses provisions en tout hâte. Mais, à un mouvement qu'il fit,
leurs yeux se rencontrèrent, et Ludovic s'arrêta surpris, en voyant le
changement survenu en si peu de jours dans les traits du prisonnier.
L'impatience et l'attente avaient sillonné son front de larges rides;
ses lèvres et son teint décolorés, ses joues maigries lui imprimaient un
caractère d'abattement que faisait ressortir encore le désordre de sa
barbe et de ses cheveux. Malgré lui, Ludovic resta quelque temps
immobile pendant cet examen, et tout-à-coup, se rappelant sans doute ses
grandes résolutions, il reporta son regard de l'homme à la plante,
cligna de l'oeil ironiquement, haussa l'épaule avec un geste moqueur,
siffla un air, et il se disposait à reprendre route, quand d'une voix
dolente, mais expressive:
--Que vous ai-je donc fait, Ludovic? lui dit Charney.
--À moi?... à moi?... rien, répondit le geôlier, troublé de ce ton de
reproche, et plus ému qu'il ne le voulait paraître.
--Eh bien! reprit le comte en s'avançant vers lui et s'emparant vivement
de sa main, sauvons-la! il en est temps encore, et j'ai trouvé un moyen.
Oui!... le commandant ne peut s'en alarmer. Il l'ignorera même.
Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlèverons les pavés, mais
pour un instant seulement... Qui le saura? nous transplanterons...
--Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa main: au diable la
fleur! Elle nous a fait assez de mal à tous. À commencer par vous, qui
allez retomber malade. Faites-vous-en de la tisane; elle n'est plus
bonne qu'à ça!...
Charney lui lança un regard d'indignation et de mépris.
--S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic; c'est votre
affaire, à la bonne heure! mais ce pauvre homme, vous l'aurez privé de
sa fille... il ne la verra plus, et c'est à vous qu'il le doit.
--Sa fille! comment?... s'écria le comte, ouvrant des yeux terrifiés.
--Oui, c'est ça, comment!--continua l'autre en posant à terre son panier
de provisions, se croisant les bras et prenant l'attitude d'un homme qui
s'apprête à gourmander vertement:--On fouette les chevaux, et on ne veut
pas que la voiture roule; on lance le stylet, et on s'étonne de la
blessure! _Trondédious! o che frascheria!_ Vous avez voulu écrire à
l'empereur; vous avez écrit; c'est bien. C'est contre l'ordre du
commandant; il vous punira comme il l'entendra; rien de plus juste. Mais
il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne
pouviez la porter vous-même. Ce messager, ce fut la _Giovanna_.
--Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...
--Faites l'étonné. Pensiez-vous donc que votre correspondance avec
l'empereur allait avoir lieu par le télégraphe? On l'emploi à autre
chose. Tant il y a que le commandant a tout découvert... Je ne sais
comment... Par le guide sans doute; car la _Giovanna_ ne pouvait courir
seule à travers les routes. Maintenant la porte de la citadelle lui est
fermée. Elle et son père vivront séparés. À qui la faute?
Charney se couvrit la figure de ses deux mains.
--Malheureux vieillard! dit-il; sa seule consolation Et sait-il?...
--Il sait tout depuis hier. Jugez s'il doit vous aimer. Mais votre dîner
refroidit.
Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitôt dans le logis du
prisonnier.
Le comte tomba accablé sur son banc. Il eut un instant la pensée d'en
finir d'un coup avec Picciola et de la briser lui-même. Mais le courage
lui faillit bientôt. Puis une lueur d'espoir brillait encore confusément
devant lui. Cette pauvre jeune fille, qui s'est généreusement dévouée à
sa cause, et à qui on fait si cruellement expier son zèle à secourir un
malheureux, elle est de retour. Peut-être a-t-elle pu s'approcher de
l'empereur. Oui, c'est cela! Sans doute elle a réussi, et c'est ce qui a
irrité le commandant contre elle! S'il a entre les mains l'ordre de la
délivrance de Picciola, pourquoi tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il
obéisse, si l'empereur le veut!--Oh! bénie sois tu, noble enfant!
malheureuse enfant séparée de ton père!... à cause de moi! Oh! la moitié
de ma vie, je la donnerais pour toi!... pour ton bonheur! Je la
donnerais... seulement pour qu'on te rouvrît la porte de cette prison.